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Comment l’Amérique a donné l’Iran aux mollahs

publié le 17/10/2026 par Pierre Feydel

De la chute du Shah aux mollahs, Scott Anderson dissèque l’aveuglement américain en Iran. Une enquête qui éclaire les impasses du conflit actuel

Publier aujourd’hui un récit historique, fruit d’une enquête approfondie, de la révolution iranienne qui a porté au pouvoir les mollahs en 1979 est parfaitement opportun. Au moment où Donald Trump est empêtré dans une guerre avec l’Iran qu’il a voulue et qu’il ne peut pas gagner, dont les conséquences économiques sont dramatiques pour le monde entier, il n’est pas inutile de rappeler que les Américains n’ont jamais compris grand-chose à ces régions du monde.

Les préjugés trompeurs des Américains

Il y a 47 ans, leur aveuglement les a conduits à favoriser la prise du pouvoir à Téhéran par les sectateurs d’une effroyable dictature religieuse et militaire qui menace tout le Moyen-Orient et l’ensemble des démocraties occidentales, pratiquant d’effroyables répressions contre son propre peuple et fomentant des actes de terrorisme partout où ils le jugent nécessaire, jusqu’en Europe. Ce fléau est né sous le regard ahuri de l’administration du président Jimmy Carter totalement abusée par ses préjugés. L’impuissance américaine confine parfois à la complicité.

Un reporter dans les coulisses du désastre

L’auteur, Scott Anderson, fait partie de ces correspondants de guerre qui, pendant des décennies, ont arpenté le monde sans jamais cesser de chercher des explications aux terribles situations dont ils ont dû rendre compte. Le journaliste, collaborateur de titres de presse écrite prestigieux tels que « The New York Times Magazine », « Esquire », « Vanity Fair » ou « Harper’s Magazine », ne s’est pas contenté d’être un témoin. Il est devenu un analyste par des ouvrages approfondissant les convulsions du Moyen-Orient, mais aussi un romancier mettant en scène dans « Triage » (Belfond) les tourments d’un photographe de presse de retour du Kurdistan, rongé par la culpabilité et le stress post-traumatique.

Cet écrivain réunit une capacité d’enquête exhaustive à un remarquable sens du récit. Les personnages foisonnent. Bien sûr le Shah velléitaire, bien sûr Khomeini calculateur et dissimulateur, bien sûr, Carter égaré, mais aussi, longuement citée, la chahbanou Farah Diba qui voit le désastre venir sans pouvoir le prévenir.

Le Shah, un ami et un bon client

Mais les plus intéressants sont les seconds rôles de cette tragédie. Ces Américains qui voient venir la catastrophe et tentent d’alerter leur gouvernement. Ces proches du Shah qui craignent son renversement et le supplient d’entamer les réformes nécessaires. Ces Iraniens d’opposition ralliés à Khomeini qui espèrent l’influencer pour qu’il instaure une véritable démocratie. Tous vont échouer.

Parce que les Américains sont longtemps persuadés que le Shah tient son pays, que sa police politique, la Savak, a mis hors d’état de nuire tous les opposants et que l’armée lui restera toujours fidèle. Et puis le Roi des rois est leur champion dans la région, un allié indéfectible qui, grâce aux revenus de son pétrole, leur a acheté des milliards de dollars d’armements les plus sophistiqués. Un ami et un bon client donc. Leur crainte principale, celle que Zbigniew Brzezinski, le conseiller à la sécurité nationale, redoute par-dessus tout, ce sont les communistes et l’Union soviétique voisine. Et le parti Toudeh a été mis à mal par la répression du Shah. Khomeini l’achèvera.

Khomeini, le « moindre mal » de Washington

Dire que les Américains n’ont pas vu venir la montée de la rancœur du clergé chiite exaspéré par le modernisme que le Shah prétend imposer à la société iranienne est un euphémisme. Ils n’ont pas non plus évalué la puissance de l’alliance de cette colère conservatrice avec celle des laissés-pour-compte du développement économique du pays. Un cocktail redoutable que ce mélange du progressisme des revendications sociales et de la réaction d’une tradition religieuse qui n’entend pas qu’on touche aux mœurs et à son emprise sociétale sur un peuple. Les Américains sont aveuglés par leurs propres tropismes religieux. Pour eux, un « homme de Dieu » exprime forcément une forme de bonté.

Mais le chiisme, religion musulmane sur laquelle ils n’ont pas pris la peine de se pencher, n’est pas le christianisme. Ces processions de flagellants, son culte de la souffrance et de la mort, son goût du martyre ne les alarment en aucune façon. Lorsque les États-Unis constatent l’incapacité du Shah à rester au pouvoir, ils en viennent à considérer les mollahs comme un moindre mal, d’autant qu’autour du futur « Guide suprême » gravitent encore des personnages rassurants, laïcs, libéraux pleins de projets démocratiques. Beaucoup d’entre eux paieront de leur vie leurs illusions.

Cinquante-deux otages, l’humiliation finale

Scott Anderson décrit une montée des périls soigneusement mise en scène, suivant avec soin la progression des manifestations massives, émaillées d’émeutes, de morts, jusqu’à l’embrasement final. Un feu d’artifice de violence sur fond d’antiaméricanisme de plus en plus violent pour aboutir au bouquet final : l’assaut contre l’ambassade des États-Unis et la prise en otage de 52 Américains, suivis d’une ultime humiliation pour Washington, l’échec de l’opération commando destinée à les libérer en 1980.

Cette course à l’échec est émaillée de discussions parfois vives entre acteurs divers, de rapports mis à la poubelle, de dénis assumés, de retournements de veste successifs. Des palinodies qui ne peuvent tenir face à la volonté farouche constante d’un religieux fanatique assoiffé de pouvoir qui dissimule son jeu jusqu’au bout. Et instaurera une dictature sanglante.

De Carter à Trump, l’aveuglement en héritage

En 2026, l’histoire semble se répéter. Donald Trump a totalement sous-estimé le pouvoir iranien. Son inculture totale, sa croyance dans la puissance des armes, la peur qu’elle inspire, suffisante pour assurer la victoire, ont mis son pays dans une situation qui accélère sa perte d’influence. Plus forte encore qu’à la fin du mandat de Jimmy Carter, balayé aux élections présidentielles de 1980 à cause de l’échec iranien. Le président américain devrait méditer cette phrase d’un grand auteur américain, William Faulkner : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » Mais Trump a-t-il jamais lu un livre ?

Éditions Saint-Simon. 23,95 euros.


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