Crimée: un été sans essence ni touristes
Pénurie d’essence, coupures d’électricité, multiplication des alertes aériennes…les touristes russes désertent la Crimée, témoigne le média russe indépendant “The Insider”.
L’armée ukrainienne intensifie ses attaques de drones sur la péninsule annexée par la Russie en 2014.
En juin, la vie des Criméens a changé du tout au tout. Jusqu’alors, elle était seulement troublée de temps à autre par une alerte aérienne à Sébastopol. Mais, depuis le début de l’été, les mauvaises nouvelles se sont succédé : un wagon du train de voyageurs Grand Service Express, la principale compagnie ferroviaire de la péninsule, a pris feu ; la gare de Djankoï a été fermée après une attaque aérienne ; ensuite, l’essence à disparu des stations-service ; la centrale électrique de Simferopol a été mise à l’arrêt et l’approvisionnement en électricité a été restreint.
La péninsule de Crimée.
“Nous étions à bord de l’un des wagons [à l’arrêt], raconte une Sébastopolienne. Des tirs se sont produits, nous avons essayé de nous enfuir, mais la porte s’est bloquée. Un homme est passé le long du train en courant, nous l’avons appelé à l’aide et, comme par miracle, il a ouvert la porte du wagon. Nous avons alors couru vers la gare, nous pensions nous y mettre à l’abri. Et puis la gare elle aussi a été visée par les tirs. Nous nous sommes rués vers un bâtiment voisin et, là, nous avons attendu que ça se termine. Plus personne ne veut prendre le train.” Un employé de la gare, responsable de la sécurité, a trouvé la mort. Un wagon de passagers a brûlé, des enfants ont été blessés.
Quelques jours plus tard, la circulation à travers la gare de Djankoï a été entièrement interrompue. Les trains de voyageurs ont cessé de desservir le nord de la Crimée. À l’heure où nous publions ces lignes [à la fin de juin], ils ne partaient que de Kertch. Les passagers des différentes villes de la péninsule sont conduits à la gare en autocar. Le voyage entre Sébastopol et Kertch prend maintenant environ sept heures.
L’irruption des drones
Dans ces conditions, les touristes évitent massivement les voyages [vers la péninsule], alors que pour de nombreux Criméens le tourisme est une source de revenus essentielle. Selon des chiffres de Travelline [société russe d’études sur le tourisme], le nombre de réservations a chuté de 58 % par rapport à 2025. La population locale estime que c’est en réalité bien pire et évoque 80 % à 90 % de baisse. Quelques touristes se rendent encore en Crimée – ceux qui ne croient pas aux informations, ou bien les irréductibles de la péninsule. Dans l’esprit des Russes, la Crimée a toujours été associée au repos, et le fait qu’à partir de février 2022 elle se soit muée en plateforme logistique pour l’armée russe n’est devenu évident à leurs yeux qu’à partir du moment où ces infrastructures ont été frappées par les drones ukrainiens.
Soudak, ville côtière, accueille toujours de nombreux touristes à la mi-juin. Il y a un an, il fallait jouer des coudes dans la foule, en particulier autour des points de vente de tcheboureki [chaussons à la viande] et de bière. Maintenant, tout est inhabituellement vide – il y a trop peu de gens pour une ville balnéaire.
La blonde Alexandra, du stand des excursions, invite activement à visiter le cap Méganom. Elle regrette que la saison touristique soit gâchée. La population locale ne dépense pas son argent pour de telles distractions, et traditionnellement les touristes préfèrent visiter la forteresse de Soudak. “Pour l’instant, ils y vont encore”, ajoute-t-elle tristement. Bon nombre d’entre eux ont acheté des circuits en amont et ne veulent pas les annuler.
Après l’excursion, beaucoup vont boire un café, puis déjeunent à la stolovaïa [équivalent d’une cantine, près de la forteresse]. De nombreuses tables sont vides, il y a beaucoup à manger. Les tarifs y sont raisonnables, on peut déjeuner pour 500 ou 700 roubles [entre 6 et 8 euros]. Non loin de là, une cafétéria chic propose des boissons à 200 roubles et des desserts à près de 300 roubles. Le lieu est désert. Le barista soupire, expliquant que les touristes sont devenus économes et que les gens du cru ne veulent pas dépenser leur argent – ils épargnent pour l’essence.
Sur la promenade, des haut-parleurs diffusent de la variété. Des gens manifestement alcoolisés dansent au rythme de la musique. Quand ils en ont assez, ils se dispersent dans les différents snacks de style années 1990 (ils sont fièrement appelés “restaurants”). Ici aussi, la liste des prix est décente : les salades et les soupes sont à 500 ou 600 roubles, les plats chauds à partir de 800 roubles. Ici aussi, les clients ne se bousculent pas.
“On n’a pas de clients, bien sûr”
“J’ai fermé mon café à Soudak pour cette saison, explique Mikhaïl, un commerçant local. C’est simple, il faut payer le loyer, acheter les produits – et si l’on accepte de les acheter, il faut bien les faire venir de quelque part. J’ai observé la situation avec l’essence et j’ai décidé de fermer avant de me retrouver endetté de tous les côtés. Peut-être que je ferai le taxi, je me mettrai dans la queue pour prendre de l’essence la nuit, puis je transporterai des gens. En ce qui concerne la faillite… À Shtormovoye, près d’Eupatoria, les gens se sont battus pendant des années pour l’ouverture des plages. Elles ont été fermées quand la guerre a éclaté. Ils ont écrit au président, ils ont écrit partout. Et puis quoi ? Ils ont été ruinés et ils ont essayé de se relever en partant vers le continent [formule courante employée dans les régions éloignées pour désigner la Russie]. Ils avaient quand même énormément d’argent à rembourser. Je ne veux pas en arriver là. J’ai vu que c’était la cata – et j’ai fermé, voilà tout. L’État ne va pas m’aider, tant pis.”
Certains essaient quand même de s’accrocher. Le patron d’une petite pension de famille à dix minutes à pied de la promenade n’a pas l’intention de mettre la clé sous la porte. Chez lui, deux pièces coûtent 3 000 roubles [34 euros]. Le prix est correct, mais… les lits grincent, les tuyauteries ont manifestement été installées sous Koutchma [deuxième président de l’Ukraine indépendante, entre 1994 et 2005] et les toilettes et la douche sont dans un tel état qu’on a peur d’y entrer, même dans la lumière du jour.
“Mais qu’est-ce que vous voulez, au moins ce n’est pas cher, fait valoir le propriétaire. On n’a pas de clients, bien sûr. Mais il suffira de quelques pensionnaires pour que les affaires reprennent normalement, qu’on gagne ne serait-ce qu’un peu d’argent. Pour l’instant, il n’y a pas de chauffage, et pour l’eau nous avons notre propre système de paiement, à la criméenne. On se débrouille.”

L’homme précise qu’actuellement personne ne peut se vanter d’avoir des réservations. Il a un proche qui travaille dans une pension ici, à Soudak : les réservations pour le mois d’août sont presque toutes annulées. Les touristes ne veulent pas prendre de risques. Car il faut encore atteindre cette station balnéaire, et, en ce qui concerne l’approvisionnement en essence, la situation ne s’améliore pas. Le 21 juin, le “dirigeant” de la république de Crimée, Sergueï Axionov, et après lui le “gouverneur” de Sébastopol, Mikhaïl Razvojaïev, ont déclaré que la vente de carburant était suspendue et qu’elle était réservée aux entreprises d’État.
Un code QR pour faire le plein
Mais à Soudak, la situation est relativement supportable. Des trafiquants y vendent l’essence à 200 roubles le litre, ce qui est considéré comme un prix abordable en Crimée. Jusqu’à la frappe [ukrainienne] du 21 juin sur les ferrys [dans le détroit de Kertch], on pouvait encore s’approvisionner, en faisant la queue pendant trente à cinquante minutes. Des voitures circulaient sur la route.
Logistique perturbée et flambée des prix
À l’occasion d’une réunion gouvernementale consacrée aux pénuries d’essence en Russie, une “attention particulière” a été portée à la Crimée, relève le quotidien du pouvoir Rossiïskaïa Gazeta. L’annexion de la péninsule, en 2014, avait été présentée en Russie comme le symbole d’une grandeur retrouvée. Lors de cette visioconférence du 8 juillet, le “dirigeant” de Sébastopol, Mikhaïl Razvojaev, a fait valoir que la ville ne recevait actuellement que le tiers de son approvisionnement quotidien, relaie le quotidien pro-Kremlin Izvestia. Face à la flambée des prix sur place et à la spéculation, Vladimir Poutine a ordonné de “mettre en place au plus vite des subventions pour la Crimée”, ajoute ce journal.
Si cela concernait auparavant la périphérie, Sébastopol est désormais concernée. Une fois encore, la “ville-héros” [titre honorifique hérité de la Seconde Guerre mondiale] semble se retrouver sous blocus. Dès les premiers jours de la crise de l’essence, la situation y était pire qu’ailleurs. Sébastopol ne dispose presque pas de stations-service privées. Les conducteurs faisaient la queue pendant cinq ou six heures (et n’arrivaient pas tous à faire le plein). Quelques jours seulement avant la frappe sur les ferrys de Kertch, il y avait eu une embellie. Grâce à des codes QR mis en place par Mikhaïl Razvojaïev, codes que l’on ne pouvait recevoir que par le biais de la messagerie Max [un service de messagerie contrôlé par l’État] une fois par semaine, il était possible de se ravitailler en attendant de quinze minutes à une heure et demie.
À Sébastopol, les réservations ne vont pas fort non plus. Les touristes se voient proposer des rabais, ainsi que 20 litres d’essence, ne serait-ce que pour quelques nuitées. Rien n’y fait, les voyageurs ne viennent pas.
“Depuis les premiers jours de juin, les annulations pour juillet et août ont commencé et elles se sont poursuivies jusqu’à présent, raconte Elena, une habitante. Beaucoup disent : ‘Nous ne lisons pas la presse officielle, nous suivons les chaînes ukrainiennes sur Telegram. Nous voyons bien que ces chaînes disent la vérité sur ce qu’il se passe.’” Elle loue des appartements à la journée.Maintenant, elle place tous ses espoirs dans les locaux qui veulent pratiquer le cinq à sept. Ces maris et ces épouses infidèles apportent au moins quelques revenus. Ils louent 2 000 roubles [22 euros] un appartement pendant trois ou quatre heures, de quoi payer les factures.
Mais, poursuit Elena, même si les propriétaires s’en sortent plus ou moins bien, le secteur des loisirs est dans un état déplorable. Une amie à elle possède une petite propriété sur la baie Oméga, site touristique traditionnel. Les gens du cru ne s’y baignent pas – la mer y est peu profonde et sale, elle ne convient pas aux Sébastopoliens. Mais les touristes aiment cette baie, ils la jugent tout à fait à leur goût : l’eau est chaude, on y trouve de nombreux snack-bars, il y a des centres de loisirs pour enfants. Seulement voilà, les tables sont vides.

“Ça fait peur, mais qu’est-ce qu’on y peut ?”
La situation est un peu meilleure au parc de la Victoire [un quartier excentré], car il est fréquenté également par la population locale. Là, les plages sont bondées et les cafés en vogue ne désemplissent pas. Pourtant, tout le monde n’a pas cette chance.
“Aux Trois Palmiers, ils ont toujours du monde, le lieu est très connu. Mais nous, nous n’avons quasiment rien gagné, regrette Sergueï, jeune vendeur d’un fast-food aménagé dans un local en Placoplatre. Il y a un an, on faisait entre 80 000 et 100 000 roubles [entre 900 et 1 150 euros], et maintenant plus rien. Et quand il y a des alertes aériennes, nous restons là à regarder les débris de missiles [abattus par la DCA] tomber dans l’eau. Ça fait peur, mais qu’est-ce qu’on y peut ? Ce stand ne nous protégera pas, tout le monde le comprend. On travaille jusqu’à 23 heures, on rentre chez nous en taxi, on est trois, on en a pour 200 roubles chacun. J’ai une mobylette, mais maintenant il est interdit de rouler avec après 22 heures.”
Un homme bronzé, bien nourri, est responsable d’une société de location de voiturettes électriques pour enfants, installée à proximité. La situation ne lui fait pas peur : “Il y a une ou deux semaines, dans le parking du parc de la Victoire, un drone est tombé sur une voiture. Avec un copain assis là, dans l’ombre, on a vu ça. Ensuite, mon copain a dégagé le drone de la voiture. Ça arrive, c’est comme ça. Si ça me tombe dessus un jour, ce sera le destin.”
Pendant ce temps, un enfant d’environ 7 ans est passé à côté d’eux et a fait observer à son père : “Regarde, les oiseaux volent bas, ça veut dire qu’il faut qu’on s’en aille. Il va y avoir des drones.” Le père a accéléré un peu le pas, mais a essayé d’apaiser son fils, lui disant que c’était le signe qu’il allait pleuvoir. Au même moment, des chaînes Telegram ont informé que Sébastopol était sous la menace de drones. Il s’avère que le gamin avait raison.
Non loin de là, un groupe jouait de la musique. Il venait à peine d’arriver sur la promenade du parc de la Victoire. On entendait les paroles d’une chanson de Ser’Ga [groupe de rock russe]: “Qu’est-ce qu’il nous faut ? Tout simplement de la lumière à travers l’œilleton. Et de quoi rêve-t-on ? De voir la guerre se terminer.” Les auditeurs fredonnaient la chanson (à mi-voix, car ils pouvaient se faire dénoncer). Bientôt, une alerte aérienne a retenti. La plage s’est vidée peu à peu.
Par Sergueï Chestakov. Traduit par Olivier Ragasol pour Courrier International
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