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Crise France-Algérie : « Je te hais, moi non plus »

publié le 10/12/2025 par Jean-Paul Mari

Des blessures de la guerre d’indépendance aux calculs politiques d’aujourd’hui, pourquoi Alger et Paris n’arrivent pas à sortir d’une guerre sans fin

C’est un divorce historique, interminable et conflictuel, de ceux dont on ne se remet jamais, où l’on perd son temps à se jeter de la vaisselle cassée au visage, une haine aussi forte que l’amour perdu. Une guerre sans fin.
Alors, tout est bon : déclarations belliqueuses, expulsions de diplomates, utilisation d’influenceurs, manipulation de symboles historiques, réduction des visas, clins d’œil aux autres partenaires, blocages de la relation bilatérale, expulsion d’ambassadeurs, jeux de mains, jeux de vilains.
Pour divorcer, il faut être deux. Et les deux sont malades. Atteints d’un double syndrome.

Le mal de l’Algérie moderne remonte aux origines mêmes de l’indépendance. On imagine mal à quel point elle fut sanglante, sans doute parce que les liens de la colonisation étaient si forts entre les deux que la séparation ne pouvait être qu’horriblement douloureuse. Il en est resté un mantra : l’ennemi, c’est l’autre, le Français, et pour payer sa liberté, il faut beaucoup, beaucoup de sang pour rejeter l’étranger à la mer. C’est à ce prix exorbitant que l’Algérie moderne doit son indépendance. Alors, chaque fois que l’Algérie croit se trouver dans une impasse, le trauma originel fait son œuvre. Et la guerre pour l’indépendance recommence.

Témoin, l’atroce guerre civile des années 90 entre islamistes des GIA et l’armée du pouvoir. Il fallait revenir à l’identité arabo-musulmane, première extirper tout ce qui restait de français. Islamistes contre ministres francophones, ruraux contre citadins, banlieusards contre intellectuels, policier et islamiste d’une même famille. Une chirurgie automutilatrice sans fin. Jusqu’à la haine de soi.


Aujourd’hui, le pouvoir en place, qui se veut en ligne directe avec les maquis de l’ALN-FLN, rejoue lui-même cette vendetta historique. Un mot, une phrase, une déclaration de Paris et la réaction est immédiate, le pouvoir gifle, la presse s’enflamme au nom du « Nif » (le nez, l’honneur), contre le mépris « néocolonial » de ceux qui ont oublié que c’est l’Algérie qui les a chassés !
Le problème est que les deux sont sûrs d’avoir gagné la guerre. La France, militairement ; l’Algérie, politiquement. Ce qui est exact. Comme il est vrai que les deux ont perdu la bataille de l’indépendance.

Depuis, le pays a tout essayé. Le bras de fer sectaire de Boumediene, le patriotisme de Chadli, la détente de Bouteflika le diplomate, jusqu’au retour à la confrontation dure avec le président Abdelmadjid Tebboune, dont le tour de force est d’avoir réintroduit — en 2023, soixante ans après l’indépendance ! — un couplet hostile à la France dans l’hymne patriotique : « Ô France ! le temps des palabres est révolu / Nous l’avons rangé comme un livre terminé / Ô France ! voici venu le jour où il faut rendre des comptes… », etc. En prime, on rafle, condamne et emprisonne quelques otages d’État comme le célèbre écrivain franco-algérien Boualem Sansal ou l’anonyme Christophe Gleizes, reporter de football pris dans des filets bien trop grands pour lui. Bref, comme l’a proclamé officiellement un ministre algérien, la France demeure « l’ennemi éternel ».

En Algérie même, les critiques voient dans ces mouvements d’épaule indignés une façon de détourner l’opinion de la crise : corruption, autoritarisme, fuite des jeunes vers l’étranger. Dans un refus obstiné d’auto-examen du mythe d’un pouvoir lyophilisé dans le mensonge d’un gouvernement se proclamant héritier incontestable de la révolution.

Côté français, le tableau n’est pas bien meilleur. Bien sûr, il y a ce prurit des OQTF qu’Alger refuse de reprendre. Et quand l’un d’eux ou l’une d’elles tue au couteau à Mulhouse dans la rue ou étouffe une gamine aux Buttes-Chaumont à Paris, la France de la rue frémit. Les présidents eux aussi ont essayé : Chirac, Hollande, Macron. Des gestes mémoriels et symboliques, le retour du sceau du bey d’Alger, la reconnaissance de crimes contre les militants FLN, rapport demandé à Benjamin Stora sur la cicatrisation mémorielle — ignoré parce que trop intelligent — et même reconnaissance de la colonisation comme crime contre l’humanité. Rien n’y fait.

Il faut dire que la droite et l’extrême droite, qui, elles aussi, ne se sont jamais remises de l’Algérie, ont le génie pour voter une loi de musée qui établit que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », peu avant qu’un responsable politique comme Bruno Retailleau ne s’emploie, à coups de menton hostiles, à verser de l’huile sur un brasier jamais éteint. Et quand le président s’aligne sur la position du Maroc –  autre ennemi éternel de l’Algérie – sur le Sahara occidental, la fureur éclate devant cette déclaration publique de liaison adultère en plein divorce.

L’extraordinaire est que tout porterait les deux pays à être des partenaires privilégiés. La Méditerranée commune, une langue encore partagée, les échanges commerciaux, la sécurité contre le terrorisme, les 2,5 millions d’Algériens ou d’origine algérienne vivant en France, et même le sang partagé d’une guerre… tout, en effet.

Oui, mais voilà. Si nous nous sommes tant combattus, tant aimés, le « je te hais, moi non plus » reste le plus fort, parce que les deux pays sont incapables de surmonter le trauma des origines, jamais reconnu, jamais réglé et qui, comme tous les grands traumas enfouis, se transmet, intact et dévastateur, de génération en génération.


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