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Cuba au bord de l’asphyxie

publié le 16/02/2026 par grands-reporters

Trump a durci les sanctions américaines et Cuba vacille. le manque de carburant étouffe l’île, privée d’électricité. L’ONU alerte sur un risque humanitaire

« On ne parle plus de politique. On parle de lumière, d’eau, de nourriture. »

À La Havane, le courant disparaît plusieurs fois par jour. Dix heures, parfois quinze, sans électricité. Les ventilateurs se taisent, les réfrigérateurs dégèlent, les pompes à eau cessent de fonctionner. « Quand le courant part, il n’y a plus rien. Même l’eau ne monte plus », raconte Julio, habitant de Centro Habana.

Dans les stations-service, les files d’attente s’étirent sur des centaines de mètres. Ernesto, chauffeur de taxi, a immobilisé sa voiture. « Sans essence, je ne travaille pas. On dort dans la voiture pour garder sa place, et parfois le camion n’arrive jamais. » Dans une pharmacie de quartier, les étagères sont clairsemées. « Les médicaments pour le cœur, pour la tension, sont introuvables », confie une retraitée. « On échange entre voisins, on partage les comprimés. »

Les hôpitaux fonctionnent sous perfusion. Les générateurs maintiennent les unités de soins intensifs, mais la chaîne du froid des vaccins et des produits sanguins est fragilisée. Plus de 80 % des équipements de pompage d’eau dépendent de l’électricité : les coupures compromettent l’accès à l’eau potable et à l’assainissement. Dans un quartier de Santiago de Cuba, une mère de famille résume : « On ne parle plus de politique. On parle de lumière, d’eau, de nourriture. »

La fin du pétrole du venezuela

L’arrêt des livraisons de pétrole du Venezuela à Cuba résulte directement du durcissement des sanctions américaines. Washington a renforcé les mesures visant le secteur énergétique vénézuélien et menacé de sanctions secondaires les compagnies maritimes et assureurs transportant du brut vers l’île. Confrontés au risque d’exclusion du système financier américain, plusieurs acteurs ont suspendu leurs opérations. Privée de son principal fournisseur dans le cadre d’accords préférentiels, Cuba a vu ses approvisionnements chuter brutalement, déclenchant la crise énergétique actuelle.

Une économie paralysée

La crise énergétique a figé l’économie. Les transports publics roulent au ralenti. L’activité industrielle est freinée. Les banques et les services logistiques subissent des interruptions. Le secteur aérien est quasiment à l’arrêt faute de kérosène. Le tourisme, source majeure de devises, recule encore. « Les clients annulent parce qu’on ne peut pas garantir l’électricité », explique un employé d’hôtel. Les coupures perturbent aussi le système de rationnement alimentaire. Cantines scolaires, maternités et maisons de retraite fonctionnent sous contrainte.

« Ce sont toujours les plus fragiles qui paient », lâche une enseignante. « L’embargo nous frappe, oui. Mais il faut aussi que les choses changent ici. » La tentation de l’exil grandit. « Partir ? Bien sûr. Mais comment ? », soupire Daniel, 28 ans. « Les routes se ferment, l’argent manque. On est coincés. »

Le durcissement concret de l’embargo américain

Cette asphyxie énergétique s’inscrit dans un resserrement ciblé des sanctions américaines, au-delà de l’embargo en vigueur depuis 1962. Depuis début 2026, Washington a accru la pression sur le secteur pétrolier cubain :
– sanctions secondaires contre les compagnies maritimes transportant du brut vers l’île, avec risque d’exclusion du système financier américain ;
– inscription de navires et sociétés sur des listes noires, bloquant transactions en dollars et assurances ;
– pressions sur les pays fournisseurs pour réduire ou cesser leurs livraisons ;
– maintien de Cuba sur la liste des États soutenant le terrorisme, compliquant fortement les opérations bancaires ;
– application renforcée du Titre III de la loi Helms-Burton, augmentant le risque juridique pour les partenaires étrangers.
Objectif : frapper aussi les acteurs tiers. Effet immédiat : raréfaction du pétrole et paralysie énergétique.

Résultat : raréfaction des cargaisons de pétrole, hausse des coûts logistiques et paralysie progressive du système énergétique.

L’ONU tire la sonnette d’alarme

Le 13 février, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme s’est dit « extrêmement préoccupé » par l’aggravation de la crise socio-économique à Cuba. Sa porte-parole, Marta Hurtado, a dénoncé les « répercussions importantes et indiscriminées » des sanctions sectorielles unilatérales. Le Haut-Commissaire Volker Türk a rappelé qu’aucun objectif politique ne saurait justifier des mesures compromettant le droit à la vie, à la santé, à l’alimentation ou à l’eau.

Selon l’ONU, la dépendance des systèmes de santé, d’alimentation et d’approvisionnement en eau aux combustibles fossiles importés rend la pénurie actuelle particulièrement critique. L’organisation souligne aussi le risque accru de tensions sociales et appelle les autorités cubaines à garantir les libertés fondamentales en cas de manifestations. Au cœur du bras de fer entre Washington et La Havane, les Cubains encaissent. « On ne demande pas des discours », dit Julio, dans l’obscurité de son immeuble. « On demande de l’électricité. »


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