Cuba : la nouvelle cible de Trump
Trump menace « de prendre le contrôle » de Cuba, son obsession : sanctions, blocus énergétique et pénuries plongent l’île dans sa pire crise depuis la «période spéciale »
La surenchère de Trump
Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a fait de Cuba une cible prioritaire de sa diplomatie de confrontation, en rupture assumée avec l’esprit d’ouverture esquissé sous Barack Obama et partiellement maintenu sous Joe Biden. Le président américain présente l’île, à 150 kilomètres de la Floride, comme une « menace extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis et promet un « changement de régime » à La Havane.
Lors de plusieurs discours, notamment en Floride, il a menacé de « prendre le contrôle » de Cuba, évoquant même l’hypothèse qu’un porte‑avions américain puisse « s’arrêter » sur l’île au retour d’opérations au Moyen‑Orient. Sur sa plateforme Truth Social, il a averti qu’il n’y aurait « plus ni pétrole ni argent pour Cuba », exhortant les dirigeants cubains à « conclure un accord avant qu’il ne soit trop tard ».
La Maison Blanche a accompagné cette rhétorique d’un arsenal de mesures : décret permettant de frapper de droits de douane les pays qui vendent du pétrole à Cuba, sanctions contre des responsables du régime, restrictions des transferts de fonds via certains circuits comme Western Union et durcissement du régime migratoire spécifique aux Cubains. Washington assume une stratégie de « pression maximale », conçue pour assécher les ressources de l’île et fragiliser un peu plus l’économie contrôlée par l’État et l’armée.
L’île sous blocus énergétique
Au‑delà de l’embargo en vigueur depuis 1962, l’arme centrale du nouveau bras de fer est énergétique. Depuis le début de l’année, les États‑Unis imposent des restrictions drastiques aux importations de pétrole vers Cuba et brandissent des sanctions secondaires contre les pays qui continueraient à approvisionner l’île, à commencer par le Venezuela et le Mexique.
La Havane accuse Trump de vouloir « asphyxier » l’économie cubaine en organisant un véritable « blocus énergétique ». Le président Miguel Díaz‑Canel a reconnu qu’aucune cargaison de pétrole n’avait accosté dans le pays pendant plusieurs semaines, provoquant l’arrêt de la production électrique issue des groupes électrogènes fonctionnant au diesel et au fioul et aggravant les coupures.
Les conséquences se mesurent dans le quotidien : pannes d’électricité prolongées, transports paralysés, communications dégradées, hôpitaux contraints de reporter des milliers d’opérations faute de carburant. Les manifestations du 1er mai, traditionnel rendez‑vous d’unité nationale mise en scène, ont été marquées par des slogans dénonçant les pénuries et la pression américaine, un signal rare de tension sociale ouverte.
Une économie déjà exsangue
Cette offensive survient alors que le modèle économique cubain est en crise profonde, miné par des faiblesses structurelles et une succession de chocs externes. Peu productif, peu diversifié et quasi entièrement articulé autour d’entreprises publiques, le système souffre d’inefficiences massives, de réglementations paralysantes et d’une dépendance chronique aux importations.
La pandémie de Covid‑19 a fait s’effondrer le tourisme, principale source de devises, et la vente de services médicaux à l’étranger, tandis que la crise du Venezuela, allié énergétique clé, a réduit les livraisons subventionnées de pétrole. À cela se sont ajoutés le renchérissement des matières premières avec la guerre en Ukraine et le durcissement des sanctions commerciales et financières américaines, qui compliquent l’accès aux biens de consommation, aux équipements et aux financements extérieurs.
La tentative de réforme monétaire engagée en 2021 – fin de la dualité monétaire et unification du taux de change – a débouché sur une inflation incontrôlée et une crise monétaire, érodant spectaculairement les salaires réels de la majorité de la population. En 2021, l’inflation a dépassé les 150%, avant de se nourrir de pénuries alimentaires, énergétiques et pharmaceutiques, d’une crise de liquidités sans précédent et d’une reprise touristique décevante.
Selon des estimations privées, l’économie cubaine s’est contractée à nouveau en 2024, et les perspectives restent moroses, entre stagnation et rechute en récession. L’accès du pays aux devises est désormais si limité que 70% des produits consommés, importés, deviennent chroniquement rares, alimentant un marché noir et une dollarisation de fait.
La crise sociale et l’exode
Dans ce contexte, la crise sociale s’aggrave. Les coupures d’électricité, les files d’attente interminables pour du carburant ou des aliments de base, l’effondrement du pouvoir d’achat et l’impression d’une impasse politique alimentent une frustration diffuse qui gagne même des secteurs traditionnellement loyaux au régime.
L’inflation qui « dépasse régulièrement les 1 000% » sur certains biens et l’absence de perspectives économiques ont poussé des dizaines de milliers de Cubains à quitter l’île, au prix de traversées clandestines vers la Floride ou de parcours migratoires de plus en plus dangereux en Amérique centrale. Pour contenir la colère et attirer des devises, les autorités ont timidement ouvert la porte aux investissements de la diaspora, y compris dans des secteurs sensibles comme l’agriculture et la banque.
Face aux menaces de Trump, Miguel Díaz‑Canel adopte un registre nationaliste, promettant de défendre la « Patrie » tout en se disant « prêt au dialogue », mais « sans pressions ni ingérence ». La rhétorique de résistance sert à resserrer les rangs, mais elle ne suffit plus à masquer la dégradation quotidienne des conditions de vie.
Menaces, négociations et impasse
Paradoxalement, les déclarations les plus agressives de Trump coexistent avec des contacts diplomatiques discrets entre La Havane et Washington. Des pourparlers « secrets » se sont tenus ces dernières semaines à Cuba pour tenter de réduire les tensions, notamment autour de la question énergétique et migratoire.
Aux États‑Unis, la ligne dure sur Cuba reste payante auprès d’une partie de l’électorat de Floride, tandis que la crise de l’île alimente les flux migratoires vers le territoire américain, donnant aux autorités de Washington un levier supplémentaire. À La Havane, le pouvoir se retrouve pris entre la nécessité d’obtenir un allègement des sanctions pour respirer et la crainte qu’une ouverture trop rapide ne fragilise encore davantage un système déjà contesté.
Tenir…mais jusqu’à quand?
Entre menaces d’intervention, blocus énergétique et négociations en coulisses, l’île caribéenne se retrouve une fois de plus champ de bataille symbolique de la politique américaine, mais cette fois sans l’ombre protectrice d’un grand allié comme l’URSS. Pour les Cubains, la question ne se résume pas à Trump ou à Díaz‑Canel : c’est celle, urgente, de savoir combien de temps encore ils pourront tenir sous ce double étau économique et politique.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"