Dacca, portrait d’une ville au bord de l’explosion
Appelée à devenir la ville la plus peuplée du globe dans une vingtaine d’années, Dacca, la capitale bangladaise, est aussi l’une des plus anarchiques
Photo : Scène de transport quotidienne à Dacca, ici le 10 février 2026. PHOTO Fatima Tuj Johora/REUTERS .
Courrier International
Faute de planification, l’urbanisme y est subi par une population qui ne cesse de s’y agglutiner pour fuir le reste du pays, gravement exposé aux changements climatiques.
Quiconque s’est déjà retrouvé, aux heures de pointe, à attendre à un carrefour de Farmgate [dans le centre de Dacca], ou à lutter contre la marée humaine qui envahit le quartier de Gulistan [un peu plus au sud], dressera le même constat : la situation semble défier les lois de la physique.
C’est un véritable tourbillon sensoriel, où se mêlent le tintement des sonnettes de touk-touks, le grondement de centaines de klaxons et le sifflement des bus d’un autre âge. Une marée humaine où semble s’être condensée la nation tout entière, réunie en un seul lieu, dans un terrible vrombissement. Depuis des années, les riverains sentent les murs les emprisonner chaque jour un peu plus, l’air se charger [de pollution] et les routes s’obstruer progressivement. Dacca est sur le point d’exploser.
D’après le rapport des Nations unies sur l’urbanisation dans le monde publié l’an dernier, Dacca est officiellement devenue la deuxième ville du monde pour la population. Avec 36,6 millions d’habitants, la capitale du Bangladesh a devancé Tokyo, et figure désormais juste derrière Jakarta et ses 41,9 millions d’habitants. D’ici à 2050, Dacca devrait arriver en tête du classement, avec un stupéfiant total, selon l’ONU, de 52,1 millions d’habitants.
Une question de survie

L’expansion de Dacca n’est pas seulement une affaire d’urbanisation naturelle ou d’attrait pour la vie citadine. C’est une question de survie. La capitale fait en effet figure de canot de sauvetage dans l’un des pays les plus durement touchés par la crise climatique mondiale. Chaque jour, la ville absorbe de nouveaux arrivants traînant derrière eux non pas seulement leurs rêves de fortune, mais le traumatisme de la perte.
Ces exilés fuient la disparition progressive des îles de l’estuaire du fleuve Meghna, la salinisation des sols dans le Sud-Ouest et l’érosion des berges dans le Nord. Arrivés dans la capitale, ils échouent dans les bidonvilles tentaculaires de Korail ou les campements de fortune de Kamrangirchar, troquant le risque de noyade contre les aléas de la misère urbaine.
Ce flux migratoire interne excède désormais le taux de natalité naturel de la ville, constate Mohammad Mainul Islam, qui dirige le département d’études démographiques de l’université de Dacca. “Le taux de migration en provenance des zones rurales est plus de deux fois supérieur au taux de croissance démographique de la capitale, détaille le chercheur. Il y a très peu de travail dans ces régions, alors beaucoup de gens partent pour la capitale en quête d’un emploi. D’autres fuient les risques environnementaux liés au changement climatique.” Et de conclure :
“Avec la disparition progressive des terres agricoles, de nombreuses personnes se retrouvent sans terres et n’ont d’autre choix que de s’installer à Dacca.”
Cette combinaison de facteurs crée une situation explosive. Car contrairement à l’urbanisation de l’Occident durant la révolution industrielle, qui était guidée par le besoin de main-d’œuvre dans les usines, l’expansion de Dacca est mue en grande partie par le désespoir, qui pousse les populations rurales à l’exode.
Les travaux d’aménagement n’arrivent plus à suivre le rythme effréné des arrivées, et le tissu urbain en perd toute cohérence. Aujourd’hui, dans la capitale, les immeubles de luxe côtoient les cabanes de tôle.
“Mort écologique”
Dacca domine de manière disproportionnée l’économie et la vie politique nationales. Elle concentre la plupart des ressources mais s’effondre sous le poids de toutes les convoitises que ces richesses attirent. Le manque d’infrastructures est criant. Un gouffre béant s’est creusé entre les besoins et la réalité.
La ville a ainsi bien du mal à alimenter ses faubourgs en eau potable. La rivière Buriganga, qui fut longtemps le poumon de la capitale, est en état de “mort écologique”, dévastée par les déchets des tanneries et les eaux usées. Une triste illustration des difficultés de la ville à gérer ses propres déchets.
La pression sur le logement et les services essentiels a atteint un point de rupture. Uswatun Mahera, professeure de développement urbain à l’université Jatiya Kabi Kazi Nazrul Islam, dresse un tableau saisissant du cauchemar logistique auquel sont confrontés les urbanistes :
“Chaque année, quelque 500 000 personnes arrivent à Dacca. Leur trouver un logement est devenu un véritable défi.”
“Cette population de plus en plus nombreuse ajoute à la pollution atmosphérique et fluviale de la capitale, poursuit la chercheuse. Les transports en commun et les services de collecte des déchets sont dépassés. Cette expansion anarchique empêche de répondre aux besoins les plus élémentaires des habitants.”
Pour mieux comprendre la gravité de la situation, il faut se demander à quoi devrait ressembler une métropole de 36 millions d’habitants comme Dacca. En comparaison de ses homologues de la liste des Nations unies, la capitale du Bangladesh semble terriblement à la traîne en matière d’équipements publics. Tokyo, par exemple – 33,4 millions d’habitants – dispose de l’un des réseaux ferrés les plus développés et les plus efficaces du monde, qui transporte chaque jour plusieurs millions de voyageurs.
Organisation chaotique
Malgré une population plus nombreuse, Dacca, elle, vient seulement de se doter de sa première ligne de métro [inaugurée en 2022]. Une goutte d’eau dans l’océan. L’immense majorité des habitants reste tributaire des touk-touks et des réseaux de bus défraîchis à l’organisation chaotique. Avec à la clé des embouteillages monstres, qui dévorent une part apparemment non négligeable du PIB annuel du pays, à cause des nombreuses heures de travail perdues dans les bouchons.

Et l’état des infrastructures de transport n’est pas le seul signe de l’ampleur de la crise. Les équipements environnementaux révèlent une situation plus dramatique encore. D’après les normes urbaines internationales, les villes devraient compter environ neuf mètres carrés d’espaces verts par habitant pour permettre la régulation de la chaleur et le bien-être personnel. Or, Dacca ne possède même pas un mètre carré par tête.
La ville n’est aujourd’hui qu’un labyrinthe de béton et de verre, une véritable fournaise où les “îlots de chaleur urbains” rendent l’atmosphère humide irrespirable en été. Là où les habitants de Shanghai ou de Séoul bénéficient de parcs et de promenades sur berge parfaitement entretenus, les enfants de Dacca, eux, grandissent dans une ville où les aires de jeux sont phagocytées par les promoteurs immobiliers.
Double menace
L’approvisionnement en eau potable reste également incertain. Car Dacca est confrontée à une double menace, apparemment contradictoire : l’épuisement de sa nappe phréatique, à cause de sa surexploitation, et le risque d’inondation lié aux défaillances du système de gestion des eaux usées. Alors qu’elle assèche ses réserves d’eau d’une part, la capitale ne parvient pas à gérer les eaux pluviales de l’autre. Et les égouts débordent régulièrement, même après des précipitations modérées, mettant la ville à l’arrêt.
L’exemple de Jakarta, seule ville plus peuplée que Dacca à l’heure actuelle, offre une terrifiante mise en garde. La capitale indonésienne est en passe d’être engloutie – au sens propre : un quart de la ville risque d’être submergé d’ici à 2050, victime de la montée des eaux. La situation est si dramatique que le gouvernement a dû prendre une décision radicale et a ordonné la construction d’une nouvelle capitale, Nusantara, sur l’île de Bornéo.
C’est malheureusement un luxe que le Bangladesh ne peut s’offrir. Le pays est situé dans un delta où les terres se font rares et où chaque centimètre carré est l’objet de toutes les convoitises. Puisqu’il est impossible d’abandonner Dacca, il faudra régler ses nombreux problèmes – sachant que la ville devrait continuer à s’étendre, avec 15 millions d’habitants supplémentaires à accueillir [d’ici à 2050].
La crise est déjà là
Si elle veut échapper à cet avenir sombre, la ville doit être repensée de fond en comble, sur le plan tant politique qu’urbanistique. Car son mode de fonctionnement actuel, hypercentralisé, n’est pas viable. Les hôpitaux, les universités, les principaux tribunaux et les sièges des sociétés sont tous concentrés dans la capitale, qui attire donc inévitablement toujours plus d’habitants.
C’est d’ailleurs une demande de longue date des urbanistes : tant que le gouvernement ne prendra pas de mesures pour redistribuer une partie du pouvoir et des activités économiques vers des villes secondaires comme Chittagong, Sylhet ou Khulna, le flux migratoire ne se tarira pas.
“Il faut un projet urbain cohérent et viable”, résume Uswatun Mahera. L’État ne peut pas se permettre de laisser le développement de la ville être régi par des intérêts privés et des dynamiques de marché, prévient-elle : “Le gouvernement doit sérieusement prendre les choses en main pour résoudre cette crise.”
Car la crise ne couve pas, elle est déjà là. C’est indéniable. Les préparatifs pour loger, nourrir et véhiculer les futurs 15 millions d’habitants supplémentaires auraient déjà dû commencer. Et à moins d’une intervention immédiate du gouvernement, la future plus grande ville du monde pourrait bien être aussi la plus invivable.
Nasif Tanjim. Traduit et republié dans Courrier International