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Dans l’enfer du Donbass : “J’ai imploré Dieu et fait mes adieux à la vie”

publié le 25/10/2025 par grands-reporters

Un journaliste du média espagnol “El Confidencial” a accompagné cinq combattants ukrainiens “aux portes de l’enfer”. Son récit

Photo Un soldat ukrainien d’une unité d’artillerie lors d’une mission à Pokrovsk, le 5 août 2025. PHOTO DMYTRO SMOLIENKO/NurPhoto / AFP

Pokrovsk — Alexandr ne croit pas à la chance, il a foi en la miséricorde divine. C’est pourquoi, avant d’entamer la prière, il enlace ses camarades et demande le silence. Nous sommes six hommes réunis en cercle dans la ténébreuse nuit du Donbass. Aux yeux des drones russes, nous représentons une cible précieuse. Aux yeux de Dieu, nous sommes cinq soldats et un journaliste, implorant protection avant de nous aventurer dans la zone la plus dangereuse de cette guerre. “Protège nos vies, préserve-nous des blessures. Que les anges du ciel nous couvrent de leurs ailes”, prie Alexandr.

“Écarte-nous des mines et éloigne les [drones] FPV. Seigneur, protège-nous. Seigneur, guide-nous.”

Une fois terminé ce Pater noster sur mesure, nous embarquons dans un pick-up. Nous laissons derrière nous une route où s’amoncellent des filets antidrones brûlés, des pièges à tanks et des fils barbelés. Se trouvent aussi des chars lourds blindés aux protections renforcées. Ils soulèvent un nuage de poussière qui camoufle et révèle à la fois notre position. Certains chars déboulent à toute vitesse de cette route d’où tous ne reviennent pas. Neuf véhicules calcinés avertissent en silence du coût de ce trajet.

Aucun lieu n’est sûr dans cette guerre. Encore moins les environs de Pokrovsk. Depuis un mois, la Russie a transféré des milliers de soldats et des dizaines de blindés dans cette zone qui constitue l’un des cinq grands bastions stratégiques de Kiev dans l’est du pays. Un mouvement que certains experts considèrent comme les prémices de la dernière grande offensive sur la région. En août, Moscou a ouvert une brèche dans les lignes ukrainiennes, ce qui a mis Pokrovsk et sa voisine Kostiantynivka en grand danger. Des hommes, comme ceux de la brigade 68, ont été chargés de contenir cette percée russe et de récupérer une partie des territoires.

Ukraine : la situation au 1er octobre 2025. SOURCE : ISW ET AEI’S CRITICAL THREATS PROJECT

Les 30 % de la région de Donetsk encore sous l’autorité de Kiev ne constituent pas un bout de terre anodin. Ici, les combats se succèdent depuis deux ans. Car cette zone fortifiée permet à l’Ukraine de stopper de futures avancées russes vers le nord, le sud et le centre du pays. C’est précisément pour cette raison que Vladimir Poutine a tenté d’arracher sa reddition lors de sa rencontre avec Donald Trump en Alaska. Se retrancher ici n’est donc pas un simple caprice de Zelensky.

“Cachez-vous, cachez-vous !”

Si les canons ukrainiens résonnent, les Russes, eux, semblent tirer au fusil silencieux. Les deux premiers sifflements au-dessus de nos têtes ne finissent pas leur course dans un vacarme mais plutôt dans un tchuf-tchuf étouffé. Les champs engloutissent les projectiles et expulsent en retour un jet de terre vers le ciel, comme une bouche d’incendie new-yorkaise. Le bruit du moteur atténue celui d’un tir plus lointain, tandis qu’un liseré orangé annonce l’aube à l’horizon. Le soleil se lève. Juste derrière, la mort se vit avec quelques secondes de retard.

“Cachez-vous, cachez-vous !” crie Alexandr. Les yeux se lèvent vers le ciel, les mégots sont jetés au sol et les fusils empoignés à pleines mains. La présence d’un drone ennemi nous oblige à nous mettre à l’abri sous une rangée d’arbres. Dans ce secteur, l’armée ukrainienne a créé un système de cachettes, de routes, de dispositifs de surveillance et de communication pour éviter d’être piégée par les flammes. Tout un art qui consiste à tuer et survivre. Quatre semaines plus tôt, le véhicule d’Alexandr a été attaqué par deux [drones] quadricoptères russes alors qu’il tentait d’exfiltrer un autre groupe de soldats. Certains blessés, d’autres terrassés par la peur, ils se sont cachés dans les hautes herbes, traqués sans relâche par les FPV, sans pouvoir être évacués pendant plus de seize heures. “On ne pouvait pas s’échapper. J’ai pensé à ma famille et imploré Dieu. J’ai fait mes adieux à la vie”, reconnaît Alexandr.

Aujourd’hui, les pales des moteurs se sont tues bien plus tôt, offrant une fenêtre de répit pour parcourir le dernier tronçon. À ciel ouvert, la seule option consiste à avancer jusqu’à la prochaine rangée d’arbres, bondir hors du véhicule et appeler le poste de commandement. Toute précaution semble dérisoire lorsque la mort rôde dans le ciel.

Alexandr et Victor pressent leurs camarades de terminer leur rotation. Comme dans un match de foot, ils sont trois à entrer, trois à sortir. Quelques provisions et sacs à dos ont été égarés sur le chemin, mais rien qui ne puisse être remplacé par une nouvelle livraison terrestre ou aérienne. Jackson, Lyopa et Chauve-Souris entament cinq jours de chasse aux soldats russes. “Depuis six mois, on reste assis à attendre qu’ils avancent leurs chars et leurs blindés, mais ils ne sont toujours pas en vue. Ils envoient seulement leur chair à canon”, explique Lyopa, une fois à l’abri sous la terre.

Lui est chargé de piloter un Mavic, un drone commercial qui fait office d’antenne et permet d’étendre l’amplitude de vol du FPV avec lequel Chauve-Souris poursuit les unités ennemies. Dehors, entre les arbres, Jackson est occupé à attacher le chargement à l’aide de brides. Le plus souvent, il s’agit de têtes de [lance-grenades] RPG ou de tubes contenant jusqu’à 300 grammes d’explosif. Pokrovsk est réduite en cendres et en ruines, et pourtant elle demeure une position clé où viennent se reposer une bonne partie des unités ukrainiennes que l’armée au “Z” tente de déloger.

Un soldat ukrainien d’une unité de drones dans la ville en ruines de Pokrovsk, le 27 mai 2025. photo JOSE COLON/Anadolu/ AFP

“Désormais, trois régiments combattent ici contre nous. Le 8e, le 51e et, récemment, le 155e de la marine”, énumère Lyopa. Des bataillons transférés de Koursk, de l’intérieur de la Russie et de Kherson, entre autres lieux, se retrouvent maintenant stationnés dans les environs de Donetsk. S’agit-il d’accumuler des forces en vue d’une offensive terrestre à l’automne ? Seul l’avenir le dira. Pour l’instant, la principale préoccupation de l’Ukraine concerne les groupes de saboteurs. Malgré leur petit nombre, ces équipes accaparent une bonne partie de l’attention et des ressources et commencent à crisper la défense ukrainienne. “Ils sont encore 10 ou 20 à être présents dans la ville. Personne ne sait où ils se trouvent exactement”, déplore Lyopa.

“Ils se baladent dans Pokrovsk et personne ne peut les arrêter.”

“Attention”, interrompt soudain Chauve-Souris qui, avant d’être pilote, cultivait des baies dans la région de Jytomyr [dans le nord-ouest de l’Ukraine]. Sur l’écran s’affiche l’image du FPV en train de se poser sur la toiture oxydée d’une voiture russe calcinée. Le plan : attendre que passe un véhicule ennemi et l’abattre. Une voiture rouge sans toit ni porte tombe dans le piège. La poussière qui se soulève sonne le signal pour le drone de prendre son envol. À l’intérieur voyagent trois militaires russes à qui vingt-six secondes de traque n’ont laissé aucune issue. Deux d’entre eux se sont extraits du véhicule en marche juste avant l’impact. Mais le conducteur, lui, n’en a pas eu le temps.

“Naaaah !” hurle Chauve-Souris en ôtant les lunettes de contrôle du FPV et en brandissant son poing vers le ciel. Le sourire aux lèvres, Lyopa se tape les cuisses en signe de célébration. La stratégie a payé, mais le travail n’est pas terminé. On entend Jackson crier au bout du tunnel de la cachette. Un autre drone est prêt à s’envoler et à tuer. “Quel enfoiré ! Sérieusement ?” enrage Lyopa. L’un des survivants vient de renverser le second drone à l’aide d’une canne à pêche. Un geste désespéré sur un front ukrainien où tout se joue à pile ou face. Cette fois-ci, la chance est tombée de son côté. “Je n’avais jamais vu ça. Idiot de merde ! Qu’il se loue un bateau s’il veut aller à la pêche !”

“On leur bottera les fesses autant de fois qu’ils essaieront d’entrer”

Dans la guerre traditionnelle, il fallait recharger son fusil avant de tirer un autre coup. Mais dans ce nouveau conflit, il suffit de faire décoller le drone suivant. Un champ de bataille sur lequel le visage de l’ennemi apparaît sur un écran de télévision. Parfois en HD, d’autres fois en 4K. Les soldats de Poutine se sont volatilisés. Le troisième aéronef tournoie au-dessus de la zone boisée la plus proche, à la recherche d’un uniforme, d’un pied, d’une antenne ou d’une simple cavité dans laquelle s’introduire pour la faire exploser. “C’est exactement ce qu’ils ont fait avec nous juste avant”, murmure Jackson en se remémorant l’arrivée sur cette position.

Un soldat ukrainien dans un abri de l’Oblast de Donestk, en direction de Pokrovsk, le 9 septembre 2025. Photo DIEGO HERRERA CARCEDO/Anadolu/ AFP

Les heures suivantes sont ponctuées de brèves siestes et de vols de drones. Les munitions disponibles permettront de couvrir encore 90 sorties. Comme eux, d’autres groupes de 3 à 5 soldats sont postés aux alentours. Artilleurs, tireurs de mortiers, pilotes… La végétation dissimule une multitude de bunkers creusés sous la surface. “On était bien mieux dans la ville, à Pokrovsk, on n’avait pas peur de travailler. On s’asseyait dans les souterrains et on était certains qu’une KAB [bombe aérienne] n’allait pas nous tomber dessus”, admet Lyopa. Mais ici, il fait froid, le sol est tapissé de boue à cause de la pluie, les sacs de couchage sont humides et les FPV ennemis patrouillent, prêts à tirer à la moindre erreur.

“Combien de temps crois-tu que Pokrovsk résistera ?
— S’ils n’entravent pas notre logistique, et il est probable qu’ils n’y parviennent pas, ils ne s’empareront de rien avant la fin de l’année, assure Lyopa en allumant une cigarette matinale. On leur bottera les fesses autant de fois qu’ils essaieront d’entrer.”

La terre tremble, 25 roquettes russes viennent de sonner un réveil en fanfare. Après avoir avalé un café, Jackson désigne la porte du refuge : il est temps de s’en aller. Avec des rotations de plus en plus espacées pour des raisons de sécurité, l’extraction s’opère à une centaine de mètres, là où la brigade prendra le relais sur une nouvelle position.

Peureux se tient là, une cigarette dans sa main tremblotante, tandis que les autres empilent le matériel, quand soudain le pick-up surgit de la végétation. “Mais qu’est-ce que tu fous, merde ? T’es taré ? De l’autre côté !” hurle quelqu’un entre les arbres. Blafard, un soldat saute du véhicule alors que le vrombissement d’un drone s’intensifie au-dessus de nos têtes. Personne ne parvient à le repérer. Pour certains, c’est bon signe, bien que l’idée selon laquelle “ce qu’on ne voit pas ne peut pas nous voir” est loin d’être une vérité en 2025. Mais la disparition du bruit n’est pas un soulagement pour autant. La batterie est-elle à plat ? Essaie-t-il de nous piéger ? Un autre drone va-t-il arriver ?

À 90 km/h et dans un silence de mort

Personne n’a la réponse. Il ne reste plus qu’à patienter quelques minutes pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une embuscade, mais déjà le bourdonnement des rotors se rapproche. Trop tard pour se réfugier sous la terre, on ne peut que scruter le ciel et attendre. Le drone survole la cime des arbres avant d’entamer sa descente comme un vautour sur un cadavre. Tchak-tchak. “Ne tirez pas”, ordonne le commandant en entendant le levier de sécurité d’une kalachnikov.

L’abattre accorderait un bref répit, mais ce serait également une invitation pour de nouveaux FPV et pour l’artillerie. Un piège mortel. Bang ! L’explosion secoue un tronc et laisse un sifflement aigu dans les oreilles. Il faut fuir en plein jour. Le système antidrone émet une sonnerie et, sur l’écran, apparaît la vue aérienne des positions ennemies.

À 90 km/h et dans un silence de mort, nous atteignons un point relais où nous échangeons notre véhicule avec celui d’une autre unité qui se prépare à pénétrer la zone. Parmi eux se trouve Jamal. Il porte un tricorne de pirate noir qu’il place sur le crâne de Peureux avant de s’affubler d’un casque militaire, tout sourire. À ses côtés, le nouveau conducteur se signe. S’en remettre à Dieu est tout ce qu’un homme peut faire, aux portes de l’enfer.

Par Fermín Torrano

Cet article de El Confidencial a été traduitde l’espagnol et republié par Courrier International