Data centers: la nouvelle croisade d’Erin Brockovich
La célèbre lanceuse d’alerte américaine, qui avait fait plier une grande dans une affaire de pollution industrielle de l’eau potable en Californie, reprend du service.
Photo : Erin Brockovich, à Pasadena (Californie), le 27 janvier 2025. photo FREDERIC J. BROWN / AFP
Erin Brockovich s’est lancée dans la lutte collective contre les mégacentres de données qui s’implantent un peu partout aux États-Unis. “The Guardian” l’a interrogée sur cette nouvelle lutte.
Incarnée par Julia Roberts au cinéma en 2000
Quand un beau matin, au réveil, elle découvre 30 courriels envoyés par les habitants d’une même ville, Erin Brockovich comprend qu’il se passe quelque chose. Elle reçoit sans arrêt des messages qui lui parlent de l’“affaire” de 1993 et de son rôle pivot dans le procès intenté contre la Pacific Gas and Electric Company (PG&E) au nom des habitants de la petite ville de Hinkley, en Californie, dont la nappe phréatique avait été contaminée. L’affaire s’était soldée par un accord à l’amiable d’un montant de 333 millions de dollars [669 millions d’euros d’aujourd’hui] – ce qui était à l’époque une indemnisation record pour un recours collectif. Incarnée par Julia Roberts au cinéma en 2000, Erin Brockovich est devenue une icône : il faut dire qu’elle avait fait plier la PG&E sans posséder la moindre formation juridique.
Les courriels qu’elle reçoit aujourd’hui concernent les data centers. En avril, elle avait lancé un appel à témoignages sur son site Internet, invitant toute personne préoccupée par l’implantation d’un de ces centres de données à proximité de chez elle à la contacter. En moins d’un mois, 3 862 Américains lui avaient répondu.
“L’affaire Hinkley, puissance mille”
Les entreprises de la tech ont toujours eu besoin des data centers pour faire fonctionner leur technologie, rappelle-t-elle, mais avec ces nouveaux centres construits pour faire tourner l’IA, “on se croirait dans l’affaire Hinkley, puissance mille”.
Le problème, ce n’est pas l’IA en tant que telle, estime-t-elle. Le problème, ce sont ces bâtiments gigantesques construits pour abriter les systèmes informatiques dont l’IA a besoin pour tourner. Ces data centers, précise-t-elle, s’étendent sur “des dizaines et des dizaines d’hectares”. En mai, l’Utah a ainsi donné son feu vert à la construction d’un centre de données qui s’étalera sur deux fois la superficie de Manhattan.
Dans leurs courriels, certains riverains disent leur stupéfaction : “Comment se fait-il que je n’aie pas été informé ? Comment se fait-il que le chantier ait déjà commencé ? Pourquoi est-ce que je reçois un avis du conseil municipal maintenant, me disant que le projet a été approuvé, alors que je n’ai pas eu voix au chapitre ?” D’autres s’inquiètent de l’impact de ces centres : “Qu’en est-il de nos ressources ? Quid de l’eau ? Qui paie la facture énergétique, est-ce que c’est moi qui vais devoir banquer ? Quelles seront les répercussions futures de ces horreurs sur la santé ? Que va devenir la faune sauvage ?”
« Les gens observent la nature parce qu’ils la respectent. Parce qu’ils en ont besoin. Et ils la voient se faire saccager sous leurs yeux”
À partir de ces courriels, Erin a établi une carte des principaux data centers IA en service ou en cours de construction aux États-Unis, qu’elle a recoupée avec la carte des localités d’où les gens lui écrivaient. Cette carte disponible en accès libre fait froid dans le dos : à la date du 24 juin, 33 data centers IA étaient en service, 68 en chantier et 41 en projet. Au total, 7 005 signalements avaient été déposés sur son formulaire en ligne. Autrement dit, le peu que l’on en sait, c’est ce que les gens ont pu en voir.
“Et c’est le même schéma qui se répète dans tous les États du pays, dans des tas de comtés, de coins reculés, des ranchs, des fermes, des petites localités. Les gens observent la nature parce qu’ils la respectent. Parce qu’ils en ont besoin. Et ils la voient se faire saccager sous leurs yeux”, fustige-t-elle. Elle a entendu des gens dire : “Je vois bien que la faune disparaît”, “Je découvre des animaux morts”. Certains riverains n’entendent parler du centre que plusieurs mois après la délivrance du permis de construire ; d’autres n’en entendent jamais parler et ne peuvent qu’assister, impuissants, à la construction de ces bâtiments tentaculaires.
Le problème de l’accaparement de l’eau
C’est en visio qu’Erin, qui vient de fêter ses 66 ans, nous répond. Derrière elle, les stores laissent entrevoir un bout de son quartier verdoyant, dans le sud de la Californie.
Comme les promoteurs des data centers font souvent signer des clauses de confidentialité aux élus locaux, on ne peut pas savoir pourquoi les projets ont été approuvés sans étude d’impact ou sans consultation des riverains. “Je reçois des témoignages de gens qui me disent que leurs élus ont modifié le plan local d’urbanisme pour permettre la réalisation du projet”, relate-t-elle, incrédule à l’idée que des élus puissent à ce point faire litière des fondements de la démocratie.
Erin ne croit pas qu’on ait affaire ici à une recrudescence soudaine de la corruption à l’échelle du pays, ni que les collectivités locales pratiquent délibérément l’obstruction. “Ce que je constate aujourd’hui, c’est que les conseils municipaux, face à la réaction des habitants, essaient de mettre les projets sur pause et qu’ils se voient poursuivis en justice [par les promoteurs] qui leur demandent 100 millions de dollars, voire plus. Résultat, ils sont coincés.”
Le pays ne peut pas répondre à la demande colossale en eau de ces installations
Ce qui est certain, en revanche, c’est que le pays ne peut pas répondre à la demande colossale en eau de ces installations, d’autant que les deux tiers des data centers en projet aux États-Unis se situent dans des régions touchées par la sécheresse. Certains gros centres ont besoin de près de 20 millions de litres d’eau par jour pour se refroidir, soit environ la consommation de 50 000 personnes. On ne sait pas encore ce qui est prévu pour la suite et quels besoins seront jugés prioritaires, entre l’IA, l’agriculture et la population.
“Il y a des gens qui voient leur facture exploser”, poursuit Erin. La menace que constituent ces centres n’est pas que pécuniaire, loin de là – elle est aussi existentielle. “Quelles seront les incidences de cet accaparement de l’eau sur les écosystèmes ? J’ai des gens qui me demandent : ‘Et nous, qu’est-ce qu’on va devenir ?’”
Des polluants éternels à l’intelligence artificielle
Erin est née dans le Midwest, où elle a grandi. Son père était ingénieur et sa mère journaliste. “C’est sans doute de là que vient ma curiosité. Mon père fabriquait et entretenait des canalisations pour des grandes entreprises et il m’assurait qu’un jour, de mon vivant, l’eau vaudrait plus cher que l’or.”
Erin est une femme de convictions, c’est ce qui l’a amenée à s’engager dans la lutte de Hinkley alors qu’elle n’était pas avocate (elle est devenue assistante juridique pendant l’affaire PG&E, puis s’est tournée vers le militantisme et la défense du droit, et a reçu deux diplômes honorifiques de deux universités et d’une école de droit). C’est à la faveur de cette lutte qu’elle a compris que, si une compagnie pouvait tenir tête à une poignée d’opposants, elle avait un sacré problème sur les bras quand une centaine de personnes ou plus s’organisaient et agissaient main dans la main.
« Quand je suis arrivée à Hinkley, j’ai vu une grenouille à deux têtes… »
Elle s’est familiarisée aussi avec les pratiques d’enfumage auxquelles peuvent se livrer les entreprises. “Quand j’étais petite, je courais dans les champs de blé et de maïs. Et je vous assure qu’au Kansas je n’ai jamais vu de grenouille à deux têtes. Quand je suis arrivée à Hinkley, j’en ai vu une. Mais il y a toujours des gens pour vous dire que vous avez eu la berlue.”
Si elle sait qu’il arrive aux gens de mentir, elle sait aussi quand les gens disent la vérité. “Surtout dans ces régions reculées : ils connaissent la faune, ils connaissent le terrain. La nature vous dit quelque chose tous les jours, si vous prenez le temps de l’écouter.”
Après Hinkley, elle a planché sur d’autres affaires de pollution mettant en cause la compagnie PG&E et le chrome hexavalent, le produit chimique qui avait contaminé l’eau de la ville. Plus récemment, elle s’est concentrée sur la lutte contre les PFAS, ces “polluants éternels” qui entrent notamment dans la composition de la mousse anti-incendie utilisée sur les bases militaires américaines. Un lien a été établi entre les PFAS et certains problèmes de santé, en particulier les troubles de la fertilité et certains cancers.
Si c’est à elle que les gens écrivent quand ils sont inquiets, c’est tout simplement à cause de sa notoriété. C’est ce qui l’a conduite l’année dernière dans le nord-ouest de l’État de Géorgie, où des concentrations particulièrement élevées de PFAS avaient été décelées dans l’eau et dans l’environnement. On pense que cette pollution est le fait d’usines de fabrication de moquette qui se servent de produits chimiques antitaches. Les fabricants en question ont répondu qu’ils respectaient toutes les normes en vigueur et n’utilisaient plus de PFAS. Erin continue de prêter main-forte aux riverains dans leur lutte.
On a l’impression d’avoir fait un pas de plus vers l’ère de la “post-démocratie”
Contrairement aux produits chimiques qui se retrouvent dans l’eau, rien dans les data centers n’est discret. Si certains signes peuvent sembler subtils – l’absence de chants d’oiseaux, par exemple –, ils céderont vite la place au bourdonnement d’un data center en fonctionnement. “Les gens se plaignent souvent du bruit”, confirme Erin.
Ces bâtiments sortent de terre sans les consultations qui seraient de rigueur pour construire un nouveau gymnase, comme si les gens n’allaient pas s’en rendre compte. Or les gens s’en apercevront forcément puisque ces bâtiments sont énormes. On a l’impression d’avoir fait un pas de plus vers l’ère de la “post-démocratie”, ce fantasme de tech bros [jeunes mâles blancs hétérosexuels travaillant dans la tech], un monde dans lequel le droit et les réglementations sont caducs.
Des solutions de remplacement sont aujourd’hui mises sur la table. “Il y a des gens qui parlent d’installer les data centers au fond de l’océan, poursuit la militante. Ou de les mettre sur des barges et d’utiliser l’énergie de la houle, dans les pays où il fait plus frais. Elon Musk veut les envoyer dans l’espace.” Pour Erin, toutes ces propositions n’ont pas d’autre but que de faire diversion.
Un bras de fer planétaire
C’est une organisation conservatrice baptisée “Humans First” [“les humains d’abord”] qui a lancé l’idée d’une journée de mobilisation nationale aux États-Unis, le 18 juillet, contre les data centers liés à l’IA. Son objectif : “Faire pression sur les responsables au niveau local, régional et fédéral pour protéger les Américains de la hausse des coûts de l’énergie et de l’eau, des nuisances sonores, des changements d’occupation des sols” induits par la multiplication des centres de données, ainsi que de ce qu’elle qualifie de “risques pour la sécurité nationale liés à l’expansion rapide de l’intelligence artificielle”, souligne le site de Newsweek. Mais s’il y a une cause qui transcende les clivages politiques aux États-Unis, c’est bien celle des data centers, souligne de son côté le magazine de gauche The New Republic : “Trump a beau pousser à la roue pour la construction de ces centres de données, 71 % des Américains y sont opposés, dont une majorité de républicains.” Dans des États comme le Texas, le Michigan ou la Pennsylvanie, les républicains prennent leurs distances avec Trump sur le sujet et multiplient les avertissements contre ces gigantesques installations qui envahissent de plus en plus les zones rurales du pays.
Ce qu’elle voudrait en tout premier lieu, c’est un moratoire au cas par cas sur l’autorisation de construction de ces centres. Beaucoup d’États américains commencent seulement maintenant à envisager de se doter d’une réglementation et d’un droit de contrôle sur les data centers – et, le cas échéant, se demandent quelles seraient les incidences sur les processus décisionnels et l’autonomie à l’échelon local.
Les toutes premières tentatives de résister aux géants de la tech
Tout ça prend du temps. À ce jour, 79 municipalités américaines ont instauré des moratoires, dont beaucoup ont aussitôt fait l’objet de poursuites pour non-respect de l’accord initial. Des mesures de suspension ont été prises dans les États de Géorgie, du Maryland, du Michigan et de Caroline du Sud – une a fait l’objet d’un veto dans le Maine –, mais ce ne sont là que les toutes premières tentatives de résister aux géants de la tech.
Quand je l’interroge sur le climat politique actuel, avec notamment un président partisan de l’IA qui fait ouvertement fi de l’urgence écologique, Erin prend soin de rappeler qu’on retrouve une opposition aux data centers dans les deux camps. Elle sait, de par son combat contre les PFAS, qu’un changement de gouvernement peut faire bouger les lignes. Dans les derniers jours de la présidence de Joe Biden, une opération de dépollution avait été annoncée par le Pentagone. Le projet a été repoussé par le ministère de la Défense de Donald Trump : résultat, dans certaines régions, il ne débutera pas avant 2039.
En 2023 déjà, les data centers consommaient un cinquième de l’électricité irlandaise
Mais la stratégie d’Erin ne consiste pas à s’adresser directement aux dirigeants pour réclamer un changement de politique, mais plutôt à monter des dossiers à partir du terrain. La victoire, à ses yeux, se gagne en suivant une feuille de route étape par étape. Pour commencer, aller voir les élus locaux en leur disant : “Je voudrais consulter l’étude d’impact. J’aimerais savoir d’où viendra l’énergie pour alimenter tout ça. Est-ce que vous comptez sur le réseau, alors qu’il est déjà mis à rude épreuve ?”
Elle ajoute : “Commençons par obtenir ces informations, puis organisons une réunion publique qui permettra aux gens de prendre la parole.” Quelque part, Erin continue de croire au couperet de la justice. “Les indemnisations, ce n’est plus 333 millions de dollars aujourd’hui ; ce sont des milliards”, fait-elle remarquer.
L’enjeu est planétaire
Le bras de fer d’Erin contre les data centers ne se cantonne pas aux États-Unis ; elle a été contactée par des Australiens, des Indiens, des Irlandais et des Écossais. Un moratoire a été obtenu sur la construction de nouveaux centres de données à Dublin ; en 2023 déjà, ils consommaient un cinquième de l’électricité irlandaise.
“L’enjeu est planétaire, rappelle-t-elle. Il faut qu’on ait le courage de monter au créneau, et ce n’est pas une mince affaire quand vous vous retrouvez face à des gens qui ont tout : l’argent, les infos, les ressources.” Elle-même commence à se sentir “trop vieille pour ça. Là, je suis arrivée à l’âge de la transmission. J’ai six petits-enfants”, souligne-t-elle. Mais même si c’est sa dernière lutte, elle ne baissera pas les bras avant qu’elle soit terminée. Elle peut gagner – simplement, elle ne peut pas gagner seule.
Par Zoe Williams, traduit par Jean-Baptiste Bor, republié par Courrier International
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