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De Gaza à l’Himalaya : “Ce n’est pas un voyage, c’est une fuite” 

publié le 18/10/2025 par grands-reporters

À Manali, dans le nord de l’Inde, des soldats et des réservistes israéliens se réfugient dans l’alcool, le haschich et le sport, loin de l’horreur quotidienne dont ils sont à la fois les auteurs et les victimes

Lourdement touchés par une guerre sans fin, ils témoignent de leurs blessures et traumas et, pour certains, disent aspirer à la paix.

Une longue cicatrice balafre son flanc droit. Quatre opérations chirurgicales l’attendent encore. Après avoir écarté un rideau, il s’est retrouvé enseveli par une explosion, mais en réalité, le plus dur dans la guerre, ce n’est pas de combattre, assure-t-il. C’est de rester en place, être de garde. “Parce qu’à ce moment-là, tu commences à cogiter. À ce moment-là, tu es seul avec toi-même. À Gaza, quand tout est tranquille, c’est terrifiant.”

Amit Shamir a 22 ans. Le 7 octobre [2023, date des attaques du Hamas sur le sol israélien ayant fait environ 1 200 morts], il avait effectué à peine la moitié de son service militaire. Il était en permission mais n’a pas hésité une seule seconde : il a récupéré un M16 et s’est dirigé droit sur le kibboutz de Kfar Aza. Il n’a pas plus tergiversé par la suite et a choisi d’aller à Gaza. Était-il prêt ? Il répond qu’il n’en sait rien. Personne n’est jamais vraiment préparé à la guerre.

“Aujourd’hui, quand l’armée me rappellera, je ne sais pas si j’y retournerai. Je connais l’histoire. Le père de mon père a perdu toute sa famille dans la Shoah. Mais en 1948, il a combattu en disant que, comme ça, ses enfants ne connaîtraient jamais la guerre. Et pourtant, ils ont tous fait la guerre. Puis les enfants de ses enfants. Et chaque guerre s’est révélée encore pire que les précédentes.

Pour l’instant, Amit reste ici. À Manali. Dans l’Himalaya.

Le haschich pour oublier

Après trois années de conscription obligatoire, de nombreux Israéliens s’embarquent sac au dos pour l’Amérique du Sud ou, plus souvent, pour l’Asie. Là-bas, la vie est bon marché, les Juifs sont en sécurité et le haschich est d’une excellente qualité. En Inde, ils sont si nombreux que certaines villes ont même été rebaptisées “Little Israel”.

Manali, Inde. 

Manali, dans le nord du pays, est composé d’une myriade de maisonnettes éparpillées dans les bois, entre les torrents et les cascades. Si les Israéliens au crâne rasé ont troqué le traditionnel van Volkswagen pour des [motos] Royal Enfield, l’esprit reste peu ou prou le même que dans les années hippies. À la différence qu’aujourd’hui le haschich n’a plus vocation à ouvrir les portes de la conscience mais à les fermer. Il sert à oublier.

“Cette guerre n’a plus de sens : tout ce qu’on pouvait obtenir avec les armes, on l’a eu. Mais honnêtement, une trêve n’aurait pas de sens non plus. Cela recréerait les conditions d’un nouveau 7 Octobre”, estime Izo Balshai, 26 ans, tout en faisant glisser nerveusement entre ses doigts le petit ruban jaune, symbole des otages israéliens, comme s’il égrenait un chapelet.

Sur Telegram, il suit les avancées de son peloton actuellement stationné à Rafah. Il est à la fois ici et un peu là-bas. Un jour, tout cela prendra fin, déclare-t-il. Il y aura la paix. Une paix réelle.

“Mais aujourd’hui ce qui fait défaut, c’est la politique. Il était nécessaire de réagir au 7 Octobre. Maintenant, il faut reconstruire. Et pas seulement matériellement. Quelle perspective de vie propose-t-on aux adolescents de 15 ans qui rêvent de devenir Yahya Sinwar [ancien chef du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2024] ? Quelle alternative ? Personne ne fait rien. Ni Nétanyahou ni les Arabes.”

“À Gaza, tu éteins ton cerveau et tu fais ton travail”

“Le résultat, c’est que nous ressemblons de plus en plus au Hamas”, déplore de son côté Moshe Hershowitz qui, à 10 heures du matin, entame déjà son troisième gin. Comme la plupart des jeunes de sa génération, à 31 ans, cet Israélien d’origine yéménite n’a jamais adressé la parole à un Palestinien.

Deux semaines plus tôt, il se trouvait encore dans l’enclave palestinienne. “À Gaza, tu éteins ton cerveau et tu fais ton travail. C’est tout. Sinon, tu t’effondres. Puis un jour, tu croises des Palestiniens. Pendant une perquisition, par exemple. Et tu comprends qu’ils sont comme toi. C’est-à-dire des victimes de la guerre. Exactement comme nous.”

“La seule solution est de vivre avec cette réalité”, tranche Noam Sharabi, 24 ans, en pénétrant dans le bar. D’instinct, il choisit l’angle le plus reculé de la pièce, en cas d’explosion. Le 7 Octobre, il participait au festival Nova [où plus de 370 personnes ont été tuées par le Hamas]. Et il y restera à jamais, me dit-il.

Maya Esh a 21 ans. Elle n’a aucune envie de parler, précise-t-elle, car elle est ici pour déconnecter. Puis, malgré tout, les mots se déversent en flot continu pendant plus d’une heure. Elle se lève, sort, revient. Sort de nouveau. Elle enchaîne cigarette sur cigarette.

Le 7 Octobre, elle était de service dans l’une des bases militaires prises d’assaut : elle est la seule survivante de son équipe. “En fait, si tu es israélien, ta seule certitude, c’est Israël. Mais aujourd’hui, c’est quoi Israël ? Me protège-t-il ? Ou creuse-t-il ma tombe ?”

Désormais, en effet, les Israéliens semblent ne pouvoir compter que sur leurs compatriotes. C’est pourquoi, après Gaza, ils se rejoignent tous ici. Pour s’éloigner d’Israël mais entre Israéliens. Parce que c’est seulement entre eux qu’ils se sentent en sécurité et, surtout, compris.

“Les Israéliens résolvent tout par la force”

Manali compte plus de 8 000 habitants, dont de nombreux étrangers. Les Israéliens sont tous installés sur l’une des deux rives du fleuve. “Ils forment une véritable communauté. Même trop. Ils sont dans leur bulle. Ils excluent les autres, soupire l’un des DJ [du bar]. Il n’y a aucune interaction.” Et c’est peut-être mieux ainsi, déclare-t-il.

“Ils sont là à danser et à planer, pendant que les leurs exterminent les Palestiniens.”

C’est la seule chose qui mérite d’être écrite, conclut-il. Une ligne suffit.

Ici, la situation au Moyen-Orient ne fait pas la une. En Inde, la priorité, c’est plutôt le Cachemire. Pourtant les Israéliens sont les maîtres de la région, affirme-t-il, c’est bien connu. Tout leur est permis.

Regarde comme ils paradent en bataillon. Trois par trois. On dirait qu’ils sont en patrouille. Regarde comment ils observent autour d’eux. Comme s’il y avait un sniper. Ils n’ont jamais été aussi fragiles que depuis qu’ils sont invincibles”, s’emporte Alon Bennett, un professeur de yoga qui a quitté Tel-Aviv il y a trente ans pour s’installer en Inde.

Trois décennies qu’il résume ainsi : du LSD au PTSD, le syndrome de stress post-traumatique. “Ils sentent bien qu’ils font erreur, mais cela reste au stade de sensation. En arrière-plan. Les Israéliens n’ont plus l’habitude de raisonner. Ils obéissent. Ils résolvent tout par la force.

N’était-ce pas ça, le fascisme, interpelle-t-il. N’est-ce pas pour cette raison que nous avons tous fini dans des fours ? “Malheureusement, ils se portent de mieux en mieux. Petit à petit, ils s’adaptent. Et ce n’est pas positif. Quand on vit dans un pays avec un abri antiaérien chez soi et un M16 en bandoulière, la normalité ne peut pas exister.” La guerre n’a pas changé les choses, estime-t-il, elle a surtout changé les Israéliens.

Ils débarquent ici et passent d’une rave à l’autre. Ou bien ils s’adonnent aux sports d’aventure auxquels la région se prête parfaitement. Le rafting, le parapente, l’alpinisme. Ils restent éveillés le plus possible, 24 heures sur 24, parce que rien n’est plus impitoyable que la nuit… Avec son silence, sa solitude. Puis ils finissent par s’effondrer. Ils s’endorment sur une Jeep. Sur l’herbe. Ou dans un café.

“Comment survit-on à tout ça ?”

Dan Magen est originaire du [kibboutz de] Beeri, et le 7 Octobre il y était, au cœur du massacre [durant lequel 96 habitants ont péri et 26 personnes ont été enlevées par le Hamas]. Il fixe les cimes enneigées. Pendant des heures. Il ne prononce que ces quelques mots : “À Gaza, je pensais surmonter Be’eri. Mais à la place, maintenant, Be’eri est partout.” Il était déjà venu en Inde par le passé. Mais cette fois-ci, c’est différent.

“Cette fois, ce n’est pas un voyage, c’est une fuite”, explique Yair Frandzel, 27 ans, qui a passé six mois à Gaza. “Ce n’est pas un hasard si nous venons tous en Inde, car c’est le pays de la spiritualité, de la quête intérieure. C’est l’opposé d’Israël. Plus qu’un autre pays, c’est un autre monde”, expose-t-il.

“Tous les Israéliens devraient venir ici. L’Inde devrait être tout aussi obligatoire que le service militaire”, poursuit le jeune homme, tout à coup interrompu par un grésillement puis le noir complet. En une seconde, tout le monde se jette à terre. Les coupures de courant sont pourtant fréquentes ici. L’un d’eux brise son verre et s’enfuit. “Nique le Hamas !” lance-t-il.

Elad Aharon a perdu tous ses amis au festival Nova, et il était à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv lorsque ce dernier a été touché par un tir de missile houthiste. Maintenant, dit-il, j’ai peur. Juste peur. Il triture une serviette en papier avec laquelle il fait et défait un origami, tout seul.

“Je voudrais que Gaza disparaisse. Chaque jour, chaque heure, il y a de nouveaux raids, de nouveaux morts. De nouveaux massacres. C’est pour ça que je suis ici. Mais lui, là-bas, il ne te fait pas penser à Gaza ?” me demande-t-il en désignant un homme qui mendie pieds nus dans la rue baignée de poussière. “Et lui ?” reprend-il en montrant du doigt un autre homme étendu à l’ombre d’un mur. “Et là ? Et là ?” insiste-t-il, alors même que la rue est déserte et qu’il n’y a personne.

Il plie et replie inlassablement son origami. “Je fais le même rêve toutes les nuits. Je suis dans une station essence, des Arabes arrivent et se mettent à tirer. Je les préviens que j’ai un M16 et je tire, je tire, je tire sur eux. Mais au lieu de les toucher, je touche mes amis. Et je me retrouve seul. Comment survit-on à tout ça ?” interroge-t-il. Puis il enchaîne : “T’as pas un peu d’herbe ?”

Par Francesca Borri

Cet article de Il Venerdì di Repubblica a été traduit de l’italien et republié par Courrier International


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