Discrète mais redoutable, la version britannique de l’ICE quadrille le pays
Depuis l’arrivée au pouvoir des travaillistes, en 2024, les raids de la police de l’immigration ont explosé au Royaume-Uni relate “The Guardian »
Photo: Contrôle de livreurs Uber et Deliveroo dans le quartier de Wood Green, dans le nord de Londres, le 23 juillet 2025. Photo Dinendra Haria/ZUMA/REA
C’était l’heure du déjeuner, et les clients étaient attablés devant des plats de haute gastronomie indienne. Au même moment à l’arrière du restaurant, des policiers de l’ICE en gilet pare-couteau franchissaient la clôture. Après avoir bloqué tous les accès, les onze agents ont fondu sur leur cible : les cuisines du Mandira’s Kitchen. Nous ne sommes pas en Californie ni au Texas, mais dans les collines ondoyantes du Surrey, près de Guildford, en Angleterre [au sud-ouest de Londres].
Avant leur descente, les policiers de l’Immigration Compliance and Enforcement (ICE, un organisme rattaché au ministère de l’Intérieur) avaient convenu d’un mot de passe s’ils se trouvaient attaqués par des armes ou ustensiles de cuisine.
En ce jour de septembre, dans cette ancienne grange joliment convertie, décorée de plantes vertes et d’un rickshaw coloré suspendu au plafond, ils ont trouvé la clientèle attablée devant des biryanis et des samoussas. Puis, dans la cuisine, cinq jeunes employés aux fourneaux. Les policiers ont exigé de voir les passeports. “Ils n’ont rien expliqué, demandé aucune autorisation”, résume la propriétaire du restaurant, Mandira Moitra Sarkar.
Accès aux toilettes bloqué
Que onze agents de police puissent débarquer dans son entreprise, sans mandat de justice, et interroger son personnel lui paraît “ahurissant”. Mandira Moitra Sarkar était en vacances en Tanzanie au moment de la descente de police. Elle l’a appris par un appel d’un employé, tout retourné.
Mandira Moitra Sarkar a été adoubée dans la restauration par de grands noms tels [la critique] Nigella Lawson et [le chef cuisinier vedette] Jamie Oliver. Mais ça, le Home Office [ministère de l’Intérieur] n’en a cure. Et sa grande campagne contre le travail au noir a traumatisé de nombreux chefs d’entreprise par son zèle et sa brutalité.
Les agents de l’unité de l’ICE chargée de la région South Central (sud de l’Angleterre) sont intervenus avec deux agents de la police du Surrey, qui sont passés entre les tables du restaurant avant d’aller bloquer l’accès aux toilettes. Dans les cuisines, les membres de l’ICE ont séparé les employés pour les interroger individuellement. L’un d’eux s’est vu demander s’il s’appelait vraiment Shamriaz – les agents étaient convaincus que c’était Shabbir. Un autre a été mitraillé de questions sur sa femme et son enfant. Une autre, après avoir montré sa carte d’étudiante, a été questionnée sur ses études.
Au bout de trente-sept minutes éprouvantes, les représentants de l’ICE ont quitté l’établissement sans avoir constaté la moindre infraction. Et pour ne rien arranger, s’agace la propriétaire des lieux, les camionnettes du Home Office sont parties du parking du restaurant sans payer – le stationnement est facturé 2 euros si l’on n’est pas client.
Nombre d’arrestations record
Plus de 17 400 opérations de ce type ont été menées depuis l’arrivée au pouvoir du Parti travailliste, en juillet 2024 : c’est 77 % de plus que l’année précédente, et presque autant que pendant toute la législature antérieure. Cet effort s’est traduit par un nombre d’arrestations jamais vu depuis que des statistiques existent, assure le gouvernement, mais pour ses détracteurs, l’offensive va bien au-delà du “système migratoire juste et bien organisé” promis par les travaillistes.
Si l’ICE britannique a été mise sur pied en 2013 dans le cadre de la politique d’“environnement hostile” [à l’immigration illégale] voulue par la Première ministre conservatrice Theresa May, le Labour exploite la hausse de ces interventions pour faire la publicité du Home Office.
En janvier, le ministère de l’Intérieur a créé le compte TikTok @SecureBordersUK pour y mettre en avant les descentes de l’ICE, que ce soit sur un marché, dans une station de lavage automobile ou dans un bar à ongles. Une vidéo montrant ce qui semble être des gens en difficulté lors d’une traversée en canots en pleine mer est assortie d’un message sans ambiguïté : “Aux migrants qui viennent illégalement au Royaume-Uni : vous serez expulsés ou refoulés.”
Dénonciations anonymes
Dans la plupart des entreprises ayant reçu la visite de l’ICE, on ne comprend pas pourquoi on a été visé. Des informations fournies anonymement (il est possible de le faire en ligne) semblent être derrière de nombreuses opérations, à commencer par celle au Mandira’s Kitchen. Selon Kevin Barker, ancien membre de l’ICE et directeur du cabinet juridique Immigration Compliance Ltd, si les interventions reposent toujours sur “du renseignement”, une dénonciation peut suffire à enclencher la machine.
Le formulaire d’information n’entraîne pas directement, à lui seul, la descente de police, poursuit Kevin Barker. Des mesures de surveillance sont parfois mises en place, par exemple “des patrouilles automobiles discrètes”. L’ICE va également “vérifier s’il y a eu d’autres mises en cause ou d’autres opérations des services de l’immigration dans l’établissement concerné”, et chercher si des noms sont donnés. Mais le plus souvent, assure Kevin Barker, “il n’y a pas de nom, juste des accusations de travail au noir”. Avec l’anonymat, les informateurs peuvent agir pour des raisons personnelles. Souvent, les formulaires viennent de “concurrents d’autres commerces du coin”.
Mandira Moitra Sarkar possède un agrément de parrainage (sponsor licence) qui lui permet d’embaucher des étudiants ou des actifs n’ayant normalement pas le droit de travailler dans le pays. “C’est terrifiant. ‘Alors comme ça, vous êtes basané et vous tenez un restaurant ? Forcément vous devez avoir des clandestins’. C’est fou, on est présumé coupable jusqu’à preuve du contraire !” s’indigne-t-elle.
Il existe un ciblage ethnique, confirme Seema Syeda, directrice plaidoyer et relations publiques au Joint Council for the Welfare of Immigrants, qui fournit une assistance juridique aux entreprises visées par des opérations de l’ICE. Les nombreuses arrestations [dont se vante le ministère] offrent un tableau trompeur, relève-t-elle. En 2025, les services de l’ICE ont conduit 12 791 interventions contre le travail clandestin et procédé à 8 971 arrestations.
Cependant, les chiffres du ministère de l’Intérieur montrent que seul un quart des personnes interpellées ont été placées en détention, et que seulement 12 % ont quitté le Royaume-Uni, volontairement ou par la force. “Dans de nombreux cas, les gens sont interpellés, placés en détention puis libérés”, résume Seema Syeda. “Pour nous, ce sont clairement des gesticulations.”
Aucun employé blanc interrogé
Quand j’arrive au Facing Heaven, dans l’est de Londres, le propriétaire, Julian Denis, a un mouvement d’hésitation. Je suis habillé tout en noir, et quelques instants, il croit revoir l’ICE débarquer. Comme en septembre 2025 dans son restaurant, une adresse branchée spécialisée dans la cuisine chinoise végétarienne.
C’était un samedi soir, et la salle tout en néons et rose bonbon était bondée. Les policiers, une dizaine, sont allés tout droit vers la cuisine ouverte. Ils ont pris chaque employé à part pour l’interroger, demandant à voir carte d’identité et bulletin de paie. Hormis au gérant, James Nolan, ils n’ont adressé la parole à aucun employé blanc ce soir-là. Le chef de la brigade lui a précisé être là après une dénonciation anonyme signalant la présence de “travailleurs clandestins bengalis”.
Au bout d’une demi-heure, le service avait dû être interrompu, et l’ICE est repartie comme elle était venue. James Nolan a demandé à l’un des membres pourquoi ils étaient venus en plein coup de feu, au moment où tant de clients allaient “voir tout ce cinéma”. Ils sont obligés de venir “à un moment de rush où tout le personnel est là”, lui a-t-on répondu.
Le propriétaire, Julian Denis, est originaire des États-Unis. Là-bas, une autre ICE, pour Immigration and Customs Enforcement, s’est rendue tristement célèbre en semant la peur dans les populations de couleur en procédant à des rafles, bien souvent de personnes parfaitement en règle, voire de nationalité américaine, et en usant de méthodes brutales et de violences. La terreur a encore grandi après les assassinats par des agents fédéraux de Renee Good et d’Alex Pretti, qui ont été filmés. Pour Julian Denis, l’opération contre son restaurant a sonné “comme un avertissement”. S’il a un message pour le ministère de l’Intérieur ? Oui : “Fuck ICE.”
Le revirement de Keir Starmer
Dans les deux cas du Mandira’s Kitchen et du Facing Heaven, les interventions sont rendues possibles par le Licensing Act de 2003, qui expose particulièrement les établissements de restauration à des visites surprise. Les policiers de l’ICE peuvent en effet pénétrer sans autorisation de justice dans tout commerce exerçant une activité sous licence, comme le débit de boissons ou la vente de boissons et plats chauds, après 23 heures. En 2025, 28 % des inspections ont concerné des établissements de restauration sur place ou à emporter et des cafés, loin devant toute autre catégorie d’établissement.
Le chiffre 37 918
37 918 personnes ont été expulsées du Royaume-Uni en 2025, soit une hausse de près de 10 % par rapport à l’année précédente. Distancé dans les intentions de vote par Reform UK, le Parti travailliste s’est lancé dans une course à la fermeté sur la question migratoire. “Mais les efforts déployés par le Labour pourraient à terme faciliter la tâche” de Nigel Farage et de ses troupes en cas d’arrivée au pouvoir outre-Manche, prévient le site d’investigation The Nerve. En début d’année, l’exécutif a fait adopter une loi “favorisant la collecte par les autorités de vastes quantités de données personnelles”. Une aubaine pour Reform UK, qui souhaiterait mettre sur pied un “Service d’expulsion” alimenté par les informations recueillies sur chaque citoyen par les services bancaires, médicaux et judiciaires. Le but : expulser 288 000 personnes par an.
Kevin Barker assure que les agents de l’ICE excèdent souvent les pouvoirs que leur confère le Licensing Act, qui autorise seulement l’entrée dans les locaux. Une fois à l’intérieur, ils se comportent comme s’ils avaient “toute latitude pour parler à qui ils veulent et fouiller partout où ils le veulent”.
Les prérogatives de l’ICE en matière de visite de locaux ont été étendues en 2017 après des amendements apportés au Licensing Act. Ces modifications avaient alors soulevé de nombreuses critiques, notamment de la part d’un député du nom de Keir Starmer [aujourd’hui Premier ministre], qui estimait devant la Chambre des communes, en 2015, que “cela élargissait considérablement le cadre des autorisations d’inspection”.
Dans le Surrey, Mandira Moitra Sarkar continue de chercher des réponses. Elle a adressé au Home Office et à la police du Surrey des freedom of information requests [“requêtes en vertu du droit à l’information”] pour connaître les raisons de l’inspection de son restaurant. Le responsable présent lors de l’opération a entendu des policiers évoquer une délation, ce qu’ont confirmé à Mandira Moitra Sarkar les documents qu’elle a depuis obtenus.
Ces documents révèlent aussi que le Home Office avait contacté la mairie pour savoir s’il y avait “des problèmes avec les licences” (la réponse était non) et invité des agents municipaux à participer à l’opération – il s’agissait d’étoffer un peu les justifications légales de la visite, juge Mandira Moitra Sarkar.
Des commerçants mal informés
Les agents menant ce type d’intervention sont censés obtenir du propriétaire de l’entreprise “un consentement éclairé”. Or, selon Mandira Moitra Sarkar, quand l’ICE est arrivée au restaurant, la responsable a demandé à son interlocuteur si les policiers pouvaient revenir un autre jour. À quoi l’agent de la police du Surrey, sans s’arrêter, a répondu : “Non, c’est pas comme ça que ça marche.”
Interrogée par The Guardian, la police du Surrey a expliqué que l’ICE et des agents de son unité de lutte contre l’esclavage moderne et le crime organisé avaient mené cette visite conjointe “dans le cadre d’une inspection de routine en vertu du Licensing Act de 2003”.
Fizza Qureshi, la présidente de Migrants’ Rights Network (MRN), une organisation d’aide aux populations immigrées, a échangé avec de nombreux commerçants touchés, qui pour beaucoup ont des origines étrangères. Souvent “mal informés sur leurs droits”, ils se sont faits à l’idée que ces descentes faisaient “partie de leur quotidien”.
Un propriétaire de station de lavage a raconté à Fizza Qureshi être visé tous les trois mois environ, même si aucun clandestin n’est jamais identifié. Les conséquences peuvent être graves pour des entreprises qui peinent ensuite à se défaire de cette mauvaise publicité, insiste la présidente de MRN.
“Toutes les interventions de lutte contre les infractions sont motivées par des renseignements, répond le ministère de l’Intérieur. L’origine et la couleur de peau n’interviennent pas dans les décisions d’intervention. Le travail illégal nuit aux employeurs honnêtes, fait baisser les salaires et encourage l’immigration illégale organisée.”
La droite veut imiter les États-Unis
Si l’ICE britannique a bien moins de pouvoir que son homonyme états-unienne, cela pourrait un jour changer. La formation Reform UK [droite populiste] et le Parti conservateur ont dit leur volonté de créer des agences publiques sur le modèle de l’ICE américaine s’ils arrivent au pouvoir. Mais la multiplication des descentes ne se fait pas sans opposition citoyenne.
Les organisations antidescentes “fleurissent”, assure Seema Syeda. En janvier, dans le quartier de Lewisham, dans le sud de Londres, un collectif a prévenu une station de lavage auto d’une opération à venir. Les manifestants ont rappelé aux personnes approchées par l’ICE qu’elles avaient des droits, et personne n’a été arrêté.
Pour Mandira Moitra Sarkar, la descente dans son restaurant est venue s’ajouter à un contexte particulièrement dur. Quelques jours plus tôt, plus de 100 000 personnes défilaient à Londres pour la manifestation “Unite the Kingdom” [“Unissons le royaume”], un rassemblement d’extrême droite qui a fait résonner théories du complot racistes et slogans islamophobes en plein centre de la capitale, dans le cœur battant des institutions britanniques. La fille de la restauratrice, née en Angleterre, pur produit de la campagne anglaise, a reçu comme conseil de ne pas aller au travail cette semaine-là. Sa mère est encore ébranlée : “Je vis en Grande-Bretagne depuis vingt-huit ans, et il n’y a pas plus optimiste que moi. Mais cette semaine-là, il s’est passé tellement de choses…”
Au-delà de ces considérations personnelles, Mandira Moitra Sarkar se désole du temps perdu et du gaspillage d’argent public que représentent ces interventions : “Il faut dire les choses comme elles sont. C’est du grand n’importe quoi.”
Par Sammy Gecsoyler. Traduit par Julie Marcot. Republié dans Courrier International
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