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Doit-on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ?

publié le 23/03/2026 par The Conversation

Les conflits se multiplient et échappent à tout contrôle : le risque d’un embrasement mondial redevient réel

Photo : Paysage de dévastation après des frappes aériennes israéliennes dans la banlieue sud de Beyrouth, le 12 mars 2026. AFP

Alors que l’opération « Epic Fury » frappe l’Iran depuis le 28 février 2026, la multiplication des conflits armés marque la fin d’une certaine idée de la dissuasion. De l’Ukraine à Gaza, du Caucase au Moyen-Orient, quelque chose s’est déréglé dans l’architecture de sécurité qui empêchait, depuis 1945, le retour des guerres de conquête. Non pas une Troisième Guerre mondiale identique aux deux premières, mais quelque chose de potentiellement plus insidieux : une mise en série de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir.

Depuis 1945 et le premier usage des armes nucléaires, une conviction a structuré la pensée stratégique occidentale : l’existence de ces « armes absolues » rend impensable toute guerre de conquête entre grandes puissances, en rendant inviolable le territoire des États dotés de l’arme nucléaire. Ces derniers ne pouvaient donc plus s’affronter qu’indirectement, dans des guerres limitées, dont l’intensité n’atteindrait jamais la violence des deux conflits mondiaux.

Pourtant, cette certitude s’est fissurée. En envahissant l’Ukraine, un pays dont elle avait pourtant garanti l’indépendance et la sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest en 1994, la Russie a utilisé son arsenal atomique comme bouclier, sans risquer d’implication directe des États-Unis, pour mener une guerre de conquête conventionnelle. Cette invasion a provoqué une profonde perturbation des mécanismes de dissuasion, dont les conséquences n’ont peut-être pas été pleinement mesurées.

Un seuil qui s’est déplacé

L’étendue de ce qu’il est possible de faire sous « la voûte nucléaire », sans en provoquer l’effondrement, s’est considérablement accrue. La guerre en Ukraine a démontré qu’un affrontement conventionnel de haute intensité, poursuivant des objectifs d’annexion territoriale explicites, pouvait se dérouler sans que la menace nucléaire soit activée, ni par l’agresseur pour protéger ses gains, ni par les États soutenant la défense ukrainienne pour y mettre fin.

La notion de « seuil » nucléaire, telle que théorisée dans les années 1960, supposait une ligne précise au-delà de laquelle la guerre atomique devenait certaine. Depuis la guerre en Ukraine, cette notion ne peut plus être comprise de façon stricte. Dans la réalité, les comportements obéissent à des mécanismes plus complexes : il existe une zone d’incertitude, un espace intermédiaire où un nombre indéfini d’actes hostiles reste possible sans mener automatiquement à l’escalade ultime.

En d’autres termes, on constate une élévation du seuil à partir duquel le comportement de certains acteurs devient intolérable. Et c’est précisément cette élévation qui ouvre une fenêtre d’opportunité aux puissances « révisionnistes », c’est-à-dire souhaitant modifier les règles du système à leur avantage.

Par exemple, en utilisant la force pour annexer de nouvelles provinces, en violation d’un principe cardinal des Nations unies : l’intangibilité des frontières. Selon ce principe, les frontières ne peuvent être modifiées par la force et toute modification de leur tracé ne peut se faire que dans le respect de limites administratives intérieures préexistantes. Ce principe a notamment été appliqué lors des décolonisations et de la fin de l’URSS. Il n’a connu que de rares exceptions en soixante-dix ans : le Tibet annexé par la Chine en 1950, le Cachemire, la péninsule coréenne, les guerres israélo-arabes, Chypre-Nord.

Le retour des guerres de conquête

Se dessine ici le risque le plus sérieux : non pas une Troisième Guerre mondiale déclarée par une puissance ou un bloc, entraînant une guerre atomique totale, mais une multiplication de conflits conventionnels simultanés, épuisant les capacités et la volonté de réaction américaines — une guerre mondiale « sous le seuil », c’est-à-dire sans recours immédiat à l’arme nucléaire.

Depuis cinq ans, les ruptures les plus significatives sont le fait des puissances nucléaires elles-mêmes. La Russie a tenté de soumettre l’Ukraine par une offensive éclair et d’annexer formellement plusieurs provinces, avant de s’installer dans une guerre d’usure. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a répondu à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 par des opérations militaires d’une ampleur inédite à Gaza, au Liban, en Syrie, contre les houthistes du Yémen et, enfin, contre l’Iran, selon une doctrine de « réponse disproportionnée ».

Le retour des guerres locales n’est pas un accident, mais une tendance de fond

Les États-Unis, loin d’être spectateurs de cette dérégulation, en sont devenus l’un des agents : l’opération en Iran a été lancée sans mandat onusien ni consultation du Congrès, tandis que Washington menace ouvertement certains membres de l’Otan, fragilisant les institutions qu’il avait contribué à bâtir. Le garant de l’ordre précédent, lassé de financer l’alliance, a engagé une réforme brutale qui en perturbe l’architecture.

D’autres conflits, sans dimension nucléaire directe, s’inscrivent dans cette dynamique. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance une offensive contre l’Arménie, menant à la disparition progressive de la République d’Artsakh et à l’exil de plus de 100 000 Arméniens, sans intervention décisive de la communauté internationale. À cela s’ajoutent les tensions entre le Cambodge et la Thaïlande, entre l’Inde et le Pakistan, ou encore entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Ces situations montrent que le retour des guerres locales n’est pas un accident, mais une tendance de fond, qui s’ajoute aux conflits insurrectionnels des décennies précédentes. Certes, ces guerres n’ont pas toutes entraîné des modifications territoriales majeures, mais ni les États-Unis ni leurs compétiteurs stratégiques ne sont en mesure de les réguler simultanément. La stratégie d’« offshore balancing » atteint ses limites : la multiplication des crises empêche une intervention efficace à budget constant.

La Russie a ainsi démontré que les sanctions économiques pouvaient être absorbées, que l’effort de guerre occidental avait des limites industrielles et politiques, et que la protection nucléaire offrait une marge d’action conventionnelle plus large qu’anticipé. Cela constitue une incitation, au sens de la théorie des jeux, à utiliser la force pour remodeler les équilibres internationaux.

Quand les conflits menacent de fusionner

Raymond Aron, dans Les Guerres en chaîne (1951), soulignait que les stratèges américains n’avaient envisagé que deux scénarios : la paix armée ou la guerre nucléaire totale. Il identifiait un troisième cas, celui des « guerres chaudes limitées », illustré par la guerre de Corée. Jusqu’à présent, ces conflits restaient contenus. Mais la multiplication actuelle de guerres intenses, dispersées et simultanées ouvre une possibilité nouvelle : celle d’une chaîne de conflits intégrée, une concaténation où les guerres locales finissent par produire un affrontement global incontrôlable.

Pendant la guerre froide, les conflits fonctionnaient en dérivation : chacun pouvait éclater ou s’éteindre sans affecter l’ensemble. Aujourd’hui, ils tendent à fonctionner en série : chaque nouveau foyer renforce les autres et accroît la tension globale.

Quel ordre pour éviter l’emballement ?

Si les conflits s’installent durablement en série, aucune puissance ne sera en mesure de les réguler. Conçue pour mener deux guerres majeures simultanément, l’armée américaine ne peut en pratique en soutenir qu’une à pleine intensité.

Les États-Unis doivent être présents sur tous les théâtres, tandis que leurs adversaires n’ont qu’à dominer leur région. Une crise supplémentaire — à Taïwan, dans le Golfe ou en Asie du Sud — pourrait provoquer une surcharge stratégique.L’Europe, divisée entre fidélité atlantique et autonomie, n’est pas en mesure de prendre le relais. La Chine, malgré sa puissance, reste réticente à intervenir directement.

Un monde sans puissance régulatrice verrait s’accélérer la dérégulation de la dissuasion et la multiplication de conflits interconnectés, pouvant déboucher sur une violence comparable à celle du premier XXe siècle. L’usage d’armes de destruction massive deviendrait alors un risque en fin de cycle, après une montée prolongée de la violence. La fin de la « nation indispensable » accompagne le rééquilibrage des puissances. Le système international évolue vers un modèle soit polycentré, soit bipolaire autour de Washington et Pékin.

Reste une incertitude majeure : la phase de transition. C’est là que se joue le risque d’un emballement.

Une politique de sécurité fondée sur la seule dissuasion nucléaire ne suffit plus. Les démocraties doivent reconstruire des mécanismes de régulation capables d’empêcher la fusion des conflits, en réaffirmant des normes communes et en bâtissant des équilibres régionaux autonomes.

Par Antony Dabila
Relations internationales, Sciences Po


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