Émirats Vs Arabie Saoudite: la nouvelle guerre froide du Golfe
Abu Dhabi se rapproche d’Israël, Riyad freine, et la rivalité tourne à la guerre froide régionale
Conséquence inattendue de la guerre avec l’Iran, les divisions entre les deux principales monarchies du Golfe, les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, se sont exacerbées. Les Émirats ont choisi une ligne dure en se rapprochant d’Israël et en frappant directement l’Iran, rejetée à Ryadh.
C’est une ligne de fracture de plus en plus visible dans une région déjà secouée par la guerre avec l’Iran. C’est celle qui oppose les pays arabes du Golfe entre eux. Cette division a son importance car elle pèse sur la sortie de crise, déjà difficile avec le ni-guerre-ni-paix entre Washington et Téhéran, et elle complique dangereusement la situation régionale une fois que cette crise sera surmontée.
Deux camps se sont progressivement formés au sein de pays qui ont pourtant en commun d’avoir subi les représailles iraniennes aux frappes américaines et israéliennes. Les deux principaux acteurs sont l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, qui ont désormais deux visions contraires et sont engagés dans une vraie « guerre froide ». Les Émirats, principale cible des missiles et drones iraniens, ont choisi de renforcer leur relation avec Israël, la principale puissance régionale, à laquelle ils sont liés par les Accords d’Abraham. L’Arabie Saoudite, qui n’a pas signé ces accords, a pour sa part pris ses distances avec cette ligne dure prônée par son voisin.
La manifestation la plus visible de la fracture a été la récente décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP, l’organisation des pays exportateurs de pétrole ; ça avait moins à voir avec le pétrole qu’avec les rapports entre Ryadh et Abu Dhabi.
Mais la dégradation est antérieure à la guerre avec l’Iran. En décembre, les deux pays ont été au bord de l’affrontement à propos du Yémen, où l’Arabie Saoudite accusait les Émirats de soutenir des rebelles séparatistes. Ryadh avait donné 24h à Abu Dhabi pour retirer ses troupes et a été aussitôt suivi d’effet. C’est d’autant plus surprenant que les deux pays avaient lancé ensemble une guerre au Yemen il y a 10 ans.
Signe de cette divergence, un article remarqué en début de semaine du prince Turki al-Faiçal, l’ancien chef des Renseignements saoudiens et ex-ambassadeur à Washington, évoquant un plan israélien visant à entrainer l’Arabie Saoudite dans la guerre contre l’Iran. Si ça c’était produit, écrit-il, la région aurait été détruite, pour le plus grand bénéfice d’Israël. Cette thèse est aux antipodes de la position des Émirats, qui, on l’a appris hier, ont frappé directement l’Iran en avril. Cela montre comment la région a évolué dans différentes directions ces derniers mois.
Les Émirats et l’Arabie Saoudite se retrouvent face à face sur tous les fronts. Au Soudan, les deux pays soutiennent les camps rivaux dans la guerre civile qui ravage le pays. Au Somaliland, la partie sécessionniste de la Somalie, les Émirats sont au côté des Israéliens qui viennent de reconnaître ce territoire situé face au Yémen, alors que Ryadh défend la Somalie. Au Liban, les Saoudiens font pression pour que le gouvernement libanais renonce à négocier avec Israël et n’établisse pas de relations avec l’État hébreu comme le veulent les Américains.
Vu le poids des Émirats comme de l’Arabie, le clivage s’étend à toute la région et au-delà : la Turquie et le Pakistan sont ainsi proches de Ryadh, et opposés au rapprochement Émirats-Israël-États-Unis.
C’est le contrecoup de cette guerre qui a montré à la fois les limites de la protection américaine, la vulnérabilité des pays arabes du Golfe, et la toute-puissance israélienne sur un agenda qui lui est propre. C’est tout un équilibre régional qui est à reconstruire : la déflagration ouverte en 2023 n’en finit pas de déstabiliser le Moyen-Orient.
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