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Émotion après une diatribe de «Valeurs actuelles» contre l’historien Benjamin Stora.

publié le 03/12/2019 | par grands-reporters

Environ 400 intellectuels ont signé une pétition soutenant le chercheur, spécialiste de l’Algérie, après une attaque jugée « antisémite » de l’hebdomadaire ultraconservateur.


« L’homme n’a pas seulement fait du gras, il a enflé », « un poussah pontifiant », « gonflé, au risque d’exploser, de cette mauvaise graisse ayant prospéré à proportion de la vanité qui n’a cessé de croître en lui à mesure que s’élevait son statut social ». Ainsi l’hebdomadaire Valeurs actuelles décrit-il Benjamin Stora, historien spécialiste du Maghreb contemporain et auteur de multiples travaux sur la guerre d’Algérie et l’immigration nord-africaine en France.

Intitulé « Benjamin Stora, “l’historien officiel” », l’article publié dans un hors-série sur l’Algérie française (octobre) est une charge d’une rare violence contre le chercheur et son influence supposée dans les cercles du pouvoir, long réquisitoire parsemé de détails sur son physique et d’insinuations sur sa « relation pour le moins distanciée avec l’identité française ».
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Pourtant habitué des joutes académiques, voire des controverses politiques, Benjamin Stora n’a pas caché son trouble sur son site Internet, soulignant l’inspiration « antisémite » de la diatribe. « C’est une description s’inscrivant dans la tradition classique antisémite des “juifs de cour” que l’on pouvait lire dans la presse d’extrême droite au moment de l’affaire Dreyfus, par exemple à propos de Bernard Lazare », écrit-il.

La virulence de l’attaque de l’hebdomadaire de la droite dure décomplexée, auquel Emmanuel Macron avait accordé un long entretien fin octobre, a suscité l’émotion de nombreux universitaires ou écrivains qui ont affiché leur solidarité avec M. Stora. Une pétition dénonçant le caractère « nauséabond » de l’article a rassemblé autour de 400 signatures dont celles de Marc Abélès, Christian Baudelot, Luc Boltanski, Hervé Le Bras, François Dubet, Maurice Godelier, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Catherine Clément, Jean-Pierre Filiu, Jean-Noël Jeanneney, Alexis Jenni, Elias Sanbar…
« C’est de l’inconscient à ciel ouvert »

« L’extrême droite m’a souvent attaqué sur mes engagements anticolonialistes, mais là il y a un saut qualitatif, avec cette insistance sur mon physique », déclare Benjamin Stora au Monde. « C’est de l’inconscient à ciel ouvert, on est dans la caricature classique du juif capitaliste à gros cigare. Je serais celui qui a fait carrière dans l’obscurité, qui ne peut pas comprendre l’identité française. »

L’article de Valeurs actuelles, après avoir rappelé que M. Stora est né dans une famille juive de Constantine – enfance sur laquelle le chercheur a publié un récit autobiographique, Les Clés retrouvées (Stock 2015) –, défend l’idée que « ce grand pourfendeur des “crimes de la colonisation” » aurait intrigué dans les allées du pouvoir en jouant sur les réseaux hérités de son passé trotskiste, en particulier la branche de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) passée au Parti socialiste dans les années 1980. Là seraient les « secrets du parcours » de cette figure du « clan des repentants » dont le plan, selon le signataire de l’article, est de « modifier le passé pour transformer le présent ».

« Il s’agit d’une pure attaque ad hominem sans aucune discussion sur ma production scientifique, s’indigne M. Stora. Or je n’ai jamais refusé le débat. C’est eux qui font preuve de sectarisme. Ils préfèrent s’étendre sur le fait que j’ai grossi plutôt que de discuter du fond de mes travaux. » « Leur objectif est clair, ajoute-t-il. Ils sont dans une stratégie d’hégémonie culturelle. Il leur faut éjecter de la scène des gens comme moi. »

Frédéric Bobin

 

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A LIRE : Postface  au Rapport de préfiguration de l’exposition du Musée. Ed Seuil. 2019

 

Histoires de l’immigration : de la périphérie au centre

Par Benjamin Stora.

«Faire musée d’une histoire commune. Rapport de préfiguration de la nouvelle exposition du Musée national d’histoire

C’est devenu un lieu commun de rappeler que l’intelligence du passé nous informe d’abord sur la préoccupation du présent. Longtemps absente des discours officiels et des manuels scolaires, voilà précisément que l’histoire de l’immigration s’installe véritablement sur la scène culturelle et politique française, européenne. L’étranger, devenu immigré puis migrant, est devenu un « personnage » important précisément parce que sa présence interroge sur les règles de fonctionnement de notre société ; nous entraine vers les zones d’ombres du rejet et de la persécution ; révèle des symptômes de désorganisations politiques et des peurs identitaires. Et nous montre aussi les scénarios de fabrication d’une nation à travers son crédo républicain, ses écoles, ses partis politiques ou ses associations religieuses et culturelles. En regardant l’histoire longue de l’immigration, on ne peut ainsi éviter de s’interroger sur une démarche qui choisit de comprendre une société par ses blocages et d’en lire la trame là où elle se déchire. L’on voit bien alors que toute histoire est contemporaine, en ce sens qu’elle fournit au présent tourmenté un système d’intelligibilité du social.

A quoi tient ce sentiment, cette sensation que toute cette histoire de l’immigration a longtemps été absente, méprisée, enfouie dans les mémoires nationales ? Peut-être à cause de la nécessité de présenter un récit lisse, une d’accumulation d’images d’Epinal, plus facile d’accès pour une possible identification de chaque personne à une nation « homogène ». Peut-être aussi à cause de l’effacement des traces de construction nationale pour avancer vers un bonheur inexorable, à condition d’oublier sa condition d’origine. On sait que l’effacement de l’origine provient de cette tradition politique française pourvoyeuse d’images efficaces et durables, dans lesquelles se reconnait l’intégralité du corps social.

Peut-être également parce que les immigrés ont été d’abord des ouvriers de la métallurgie, des bâtisseurs de routes, des travailleurs saisonniers des campagnes, et leur histoire était celle des classes populaires longtemps tenus à l’écart des fresques officielles. Et puis sont venus les immigrés des espaces longtemps colonisés. A la difficile exposition de l’histoire ouvrière est venue s’ajouter l’oubli des mémoires coloniales, donc celles des hommes, des femmes et de leurs enfants qui sont venus travailler en France, pendant ou après la période coloniale. Il faut surmonter tous ces refus, absences et silences, pour qu’émergent toutes ces histoires d’immigrés.

C’est ainsi que s’est imposée la nécessité d’un Musée national de l’histoire de l’immigration en France et dont la mission essentielle, dans le décret constitutif, était, dès son origine en 2007, la suivante :   « Rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles des éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle, contribuant ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française, et à faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration ».

Plus de dix ans après son ouverture au public, il s’agit d’enrichir encore, de rassembler toutes les connaissances les plus précises autour de ce sujet toujours si brûlant, l’immigration, dans la société française. Décidé et discuté par le Conseil d’orientation du Musée, un Rapport sur la refonte du parcours d’exposition de l’histoire de l’immigration, publié aujourd’hui sous la forme d’un ouvrage, servira de fil conducteur principal pour la refonte de l’exposition permanente du Musée national de l’immigration.

Ce grand travail, dirigé par Patrick Boucheron, aidé de romain Bertrand avec plus de quarante historiens, chercheurs, géographes, sociologues a été remis au Conseil d’orientation en novembre 2018.

Une « mise en condition » plante le décor de tout le travail, avec la création en 1917, avant celle des Français, de la carte d’identité des étrangers. Toutes les statistiques établies par François Héran, renseignent avec précision sur les flux de l’immigration et la nationalité en France depuis 1911, ou sur les étrangers recensés en France depuis 1851 par groupes de nationalités. Les mesures pour contrôler le flux des immigrants vers la France ne furent mises en place qu’au moment de la fin du XIXe siècle, confirmées par d’autres lois, nombreuses, de l’entre-deux-guerres à nos jours.

Le récit suit une trame chronologique précise s’appuyant sur des « dates-piliers », allant de l‘avant-Révolution française, à nos jours. D’une « police des Noirs » en 1777 à 1789, jusqu’à l’accord de Schengen et l’accord de Dublin (1985-1990). Avec des moments cruels, comme la « Retirada » en 1939, le passage terrible des Pyrénées après la défaite républicaine en Espagne. D’autres épisodes sont moins connus, comme la tuerie coloniale de la Place de la Nation en 1953, lorsque la police ouvre le feu sur le cortège du MTLD, l’organisation des nationalistes algériens. Et le lecteur peut voir dans plusieurs dizaines d’années d’histoire, comment s’opère le voyage qui attendait les émigrants : d’abord de leur lieu de résidence jusqu’au port d’embarquement, puis ensuite le bateau jusqu’en France (de l’avion quelquefois aujourd’hui). La première partie du voyage jusqu’au port d’embarquement n’est pas la moins dangereuse. Le prix du voyage en bateau est très cher, voire exorbitant pour les candidats à l’émigration, surtout quand ils viennent de pays pauvres. Les conditions de navigation sont assez mauvaises. Mais le but est atteint pour certains d’entre eux. Aujourd’hui encore, le voyage présente bien des dangers, et la méditerranée depuis les années 2014-2015 est devenue un grand cimetière.

Dans la dimension du « Présent critique », plusieurs historiens reviennent sur les stéréotypes et les fantasmes qui ont toujours entouré les présences migratoires, des affiches qui associent la drogue et l’insécurité à la présence étrangère, à la restriction des soins aux migrants en rapport avec le fantasme de l’invasion de maladies dangereuses. Et différents articles traitent toujours de cette histoire immédiate, celle du temps présent : de la « jungle » de Calais aux errances du bateau « l’Aquarius », des déboutés qui vivent dans les rues de Paris à ceux qui affrontent les périls mortels en mer, ou dans le désert.

Une « Cursive postcoloniale », s’attarde sur l’importance d’une immigration en provenance des anciennes colonies françaises. Du regard sur une fresque du Palais de la Porte Dorée, « La France et les cinq continents », jusqu’à la circulation des « voitures –cathédrales » à Marseille en partance pour l’Afrique du Nord. Les articles de cette partie visent à rendre compte au travers de l’histoire longue, des systèmes et des pratiques qui conditionnent encore aujourd’hui les rapports sociaux au sein de la société française, et plus largement les relations entre les populations occidentales et celles des ex-colonisés du Sud.

L’ensemble de ce grand travail propose un portrait de la France en forme de puzzle. Il tisse des échos entre les images et les époques : l’itinéraire d’une jeune étudiante africaine peut être mise en regard avec les lettres d’ouvrières agricoles polonaises ; la souffrance de l’exil et la confiance en soi de plusieurs immigrés apparaissent au travers d’épisodes disséminés dans le temps. Explorer l’expérience des immigrants, c’est, aussi, parler du rêve d’un départ vers la France. A la fois vécue comme une terre promise, mais aussi un lieu de travail, la possibilité de sortie d’une misère insupportable. Et si, « techniquement », l’immigrant est un étranger, il deviendra également, presque toujours, un futur citoyen de la République française. Le livre est d’abord, avant tout, l’histoire d’une odyssée des émigrants (vécue par des millions de personnes) et de la fascination exercée par l’Europe. La France apparait à beaucoup comme un rêve, une rumeur, une fiction. Le rêve d’un pays vu comme une terre de liberté et d’égalité. Ainsi, par exemple, de nombreux Turcs, Arméniens et Grecs ont quitté la Turquie à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle pour fuir l’oppression politique. Une rumeur qui se répand, avec d’autres raisons qui apparaissent, le plus souvent économiques, poussant parfois des populations entières à émigrer : exploitation, misère, famine (c’est le cas de millions d’irlandais au 19ème siècle), épidémies (Italie du sud), persécutions religieuses (comme les Juifs des pays d’Europe central ou de Russie fuyant les pogroms). A ceux-là la France apparait comme une promesse de mieux-être, un pays où sont garanties les libertés politique, religieuse et économique ainsi qu’une rapide naturalisation. Malgré l’angoisse et la douleur de l’exil, l’espoir reste assez fort pour mettre en mouvement des populations nombreuses.

Le livre dirigé par Patrick Boucheron parle du désir et de la faim de ces êtres, et de ce qu’ils finiront par faire, pour parvenir jusqu’en France, jusqu’à endurer toutes les épreuves. Abandonner même un peu de leur fierté pour atteindre ce que tous citoyens français considèrent comme acquis.  Et l’émigré devenu immigré connaîtra toutes sortes d’aventures, d’épreuves, de revers de fortune. Qu’il affrontera avec ténacité, obstination, énergie.

Le livre, on l’aura compris, dévoile que beaucoup de Français d’aujourd’hui ont d’abord été des immigrants. A ce titre, l’histoire de l’émigration vers la France peut être considérée comme un pan non négligeable de l’histoire intérieure française. Le Rapport, puis le livre, enfin l’exposition qui sera présentée au Musée national de l’histoire de l’immigration en 2020-2021, fait quitter le récit sur les étrangers des rivages de la périphérie vers le centre d’une narration nationale. Nous regardons ainsi se construire, aventureuse et obstiné, la destinée d’une nation qui façonne une population autant qu’elle est modelée par elle.

Benjamin Stora,

Président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

 

 

 

 

 

 

 


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