En Iran, on peut désormais payer ses yaourts en plusieurs fois
Riz, lait, légumes, produits laitiers…dans certaines villes iraniennes, des commerces en ligne proposent des facilités de paiement pour des produits de première nécessité
La scène pourrait prêter à sourire si elle ne révélait pas un pays à bout de souffle. La crise n’est pas nouvelle. Mais elle a changé d’échelle. L’ordinaire devient un luxe
Une monnaie qui ne vaut plus rien
Le rial poursuit sa chute sur le marché parallèle. Le taux officieux a dépassé ces derniers mois le seuil symbolique du million et demi de rials pour un dollar. Chaque glissement alimente la panique. Les commerçants réétiquettent à la semaine, parfois au jour le jour. Les ménages convertissent leurs économies en or, en dollars ou en biens durables dès qu’ils le peuvent.
Selon les données relayées notamment par le Wall Street Journal, l’inflation alimentaire dépasse très largement l’inflation générale. Les chiffres officiels iraniens tournent autour de 40 à 50 % sur un an pour l’indice global, mais certains produits de base ont vu leurs prix doubler, voire tripler en quelques mois. Sur le terrain, l’écart entre statistiques publiques et réalité vécue est abyssal.
L’économie sous asphyxie permanente
Les causes sont connues. Des années de sanctions américaines renforcées après le retrait unilatéral de Washington de l’accord sur le nucléaire en 2018. Une dépendance structurelle aux hydrocarbures. Une corruption endémique. Une gouvernance opaque dominée par les Gardiens de la révolution dans de larges pans de l’économie.
Malgré d’importantes réserves de gaz et de pétrole, le pays affronte paradoxalement des pénuries d’énergie. Coupures d’électricité, manque de carburant, réseau vétuste. À cela s’ajoute une crise hydrique majeure : surexploitation des nappes phréatiques, sécheresses répétées, effondrement des terres dans certaines régions. L’économie iranienne cumule crise financière, crise énergétique et crise environnementale.
Un pays de 88 millions d’habitants sous tension
La pression sociale monte. Les vagues de manifestations depuis 2019 ont été réprimées avec brutalité. Les ONG internationales évoquent des centaines, voire des milliers de morts sur plusieurs épisodes cumulés, ainsi que des arrestations massives. Internet a été coupé à plusieurs reprises. Des systèmes comme Starlink ont été introduits clandestinement pour contourner la censure.
L’incertitude politique pèse lourd. Les discussions sur le nucléaire reprennent périodiquement à Genève ou à Vienne, sans percée décisive. À Washington, l’administration américaine maintient une ligne dure. Le déploiement militaire américain dans la région, dont le porte-avions USS Gerald R. Ford, entretient un climat de confrontation permanente.
L’économiste Adnan Mazarei, ancien du Fonds monétaire international et aujourd’hui au Peterson Institute, résume la situation : l’incertitude décourage l’investissement, accentue la pression sur le taux de change et nourrit une spirale négative. Les entrepreneurs reportent leurs projets. Les capitaux fuient. La classe moyenne s’effrite.
Stratégies de survie
Dans les grandes villes, certains cumulent deux ou trois emplois. D’autres vendent bijoux, voitures ou biens immobiliers pour financer les dépenses courantes. Le troc refait surface. Les familles réduisent drastiquement la consommation de viande et de produits laitiers. Les paiements fractionnés pour des produits alimentaires ne sont qu’un symptôme parmi d’autres : ils traduisent l’effondrement du pouvoir d’achat.
La jeunesse, très éduquée, regarde vers l’extérieur. L’émigration qualifiée s’accélère. Médecins, ingénieurs, informaticiens cherchent des visas pour l’Europe, le Canada ou l’Australie. Le pays perd une partie de son capital humain au moment même où il aurait besoin d’innovation et d’investissement.
Un régime sans marge
Le gouvernement iranien dispose de moins en moins de leviers. Les subventions massives sur l’énergie pèsent sur les finances publiques. Toute tentative de réforme budgétaire provoque des explosions sociales, comme en 2019 lors de la hausse du prix de l’essence. Mais maintenir artificiellement les prix alimente les déficits et la création monétaire, donc l’inflation.
L’équation est politique autant qu’économique. Sans allègement des sanctions, la marge de manœuvre reste étroite. Sans concessions sur le programme nucléaire, les sanctions ont peu de chances d’être levées. Le pouvoir joue la montre. La population paie la facture.
Au bout de la chaîne, il reste ces yaourts payés en plusieurs fois. Un détail en apparence. En réalité, le symptôme d’un pays où la survie quotidienne a remplacé toute perspective d’avenir.
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