Jean-Paul Mari présente :
Le site d'un amoureuxdu grand-reportage

Enlevés, transférés, adoptés…Europol parvient à localiser 45 mineurs ukrainiens transférés de force

publié le 22/04/2026 par grands-reporters

Europol et la CPI viennent de localiser 45 enfants ukrainiens déplacés de force vers la Russie, la Biélorussie ou des territoires occupés. Une avancée modeste au regard des près de 20 000 mineurs recensés par Kiev, mais un signal fort

Une opération discrète à La Haye

Europol a réussi à localiser 45 enfants ukrainiens transférés de force vers la Russie, la Biélorussie ou des territoires occupés, une avancée limitée mais hautement symbolique dans un dossier que Kiev décrit comme un crime de masse visant près de 20 000 mineurs.
L’annonce est intervenue au terme de deux jours de travail à La Haye, où l’agence policière européenne avait réuni 40 enquêteurs venus de 18 pays, des experts de la Cour pénale internationale (CPI) et plusieurs organisations non gouvernementales. Leur mission : exploiter de manière systématique les données publiques – réseaux sociaux, images de propagande, registres locaux, documents administratifs – pour retrouver la trace d’enfants ukrainiens transférés depuis les zones occupées par l’armée russe.

Des rapports pour retrouver des enfants

Ce travail de renseignement en sources ouvertes a abouti à la rédaction de 45 rapports détaillés, chacun consacré à un enfant dont la localisation est désormais jugée plausible. Ces dossiers ont été transmis aux autorités ukrainiennes, qui doivent désormais vérifier ces informations, les intégrer à leurs enquêtes et, le cas échéant, tenter de mettre en place des procédures de retour.

Itinéraires, camps et “facilitateurs”

Ces rapports ne se limitent pas à un point sur une carte. Ils reconstituent les itinéraires empruntés lors des transferts, identifient les points de passage, les structures d’accueil, mais aussi les « facilitateurs » de ces déplacements : responsables locaux, intermédiaires associatifs, militaires ou agents de l’administration. Ils décrivent également les « camps » et « centres » où certains enfants ont été emmenés, qu’il s’agisse de lieux de rééducation idéologique, d’hôpitaux psychiatriques ou de colonies de vacances de façade, destinées à masquer la rupture avec l’Ukraine.

La tentation d’en faire des soldats

Plus troublant encore, des unités militaires russes ont été identifiées, dans lesquelles des mineurs déportés pourraient être enrôlés ou associés, directement ou indirectement, à l’effort de guerre. Si cette dimension ne peut, à ce stade, être quantifiée avec précision, elle alimente l’idée d’un système où les enfants déplacés deviennent à la fois des outils de propagande, des symboles d’annexion et, parfois, une réserve de futurs combattants.

Vingt mille enfants arrachés à l’Ukraine

Pour Kiev, la question des enfants arrachés à leurs familles est au cœur de l’accusation portée contre la Russie depuis le début de l’invasion. Les autorités ukrainiennes évoquent près de 20 000 mineurs déportés ou transférés vers la Russie, la Biélorussie ou des territoires occupés. Certains ont été adoptés par des familles russes, avec changement de nom et de nationalité ; d’autres sont maintenus dans des structures fermées, où se mêlent endoctrinement, pression linguistique et coupure organisée avec leur identité ukrainienne.

Crimes contre l’humanité et justice internationale

Cette réalité rejoint les conclusions de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur l’Ukraine, qui estime que Moscou s’est rendue coupable de crimes contre l’humanité à travers des déportations, des transferts forcés et des disparitions d’enfants dans les zones occupées. Si un peu plus d’un millier de cas seulement ont pu être formellement confirmés à ce stade, les enquêteurs parlent déjà de « milliers » de victimes, laissant entrevoir l’ampleur d’un système appelé à se retrouver au centre de futures procédures pénales internationales.

Poutine visé par un mandat d’arrêt

La Cour pénale internationale a, dès 2023, placé Vladimir Poutine sous le coup d’un mandat d’arrêt pour crimes de guerre, précisément pour ces déportations d’enfants ukrainiens vers la Russie. Le Kremlin, qui ne reconnaît pas la juridiction de la Cour, dénonce une décision « politisée » et affirme n’avoir fait que soustraire des mineurs au danger en les transférant de foyers ou d’orphelinats exposés aux combats. Cette version se heurte à de nombreux récits d’enfants déplacés, qui évoquent pressions, changement forcé de nom, obstacles au contact avec leurs proches et impossibilité d’organiser un retour.

Un signal, pas un aboutissement

Quarante-cinq enfants localisés sur des dizaines de milliers : l’écart illustre la difficulté vertigineuse de la tâche. Pour Europol et ses partenaires, cette opération n’en demeure pas moins un signal : elle prouve que les méthodes de renseignement en sources ouvertes, mises en réseau à l’échelle européenne et articulées avec la justice internationale, peuvent produire des résultats tangibles, même dans un contexte de guerre et d’opacité politique.
Reste à transformer ces pistes en actes : enquêtes judiciaires, démarches diplomatiques, pression sur Moscou, éventuels rapatriements. Sur ce front discret de la guerre en Ukraine, la bataille se joue autant dans les archives numériques et les bases de données que sur la ligne de front, avec en toile de fond une question simple et terrible : combien de ces enfants pourront un jour rentrer chez eux, et dans quel état.


Tous droits réservés "grands-reporters.com"