Et le populisme emporta le Japon
Au Japon, une victoire écrasante du PLD propulse la populiste Sanae Takaichi au pouvoir et ouvre une séquence politique lourde de risques
Une victoire écrasante du PLD
Le résultat est clair, le score net et la victoire sans appel : à la suite de la dissolution de la Chambre basse annoncée le 19 janvier, la Première ministre Takaichi Sanae et le Parti libéral-démocrate (PLD, de centre droit à droite dure) obtiennent 316 sièges sur 465. Son partenaire de coalition, le petit Parti de l’innovation (centre droit), lui adjoint 36 sièges supplémentaires, superflus puisque, avec les deux tiers de la Chambre (310 sièges), le PLD domine déjà l’institution.
La gauche est balayée, et ce malgré la formation d’un nouveau parti de centre gauche, né de la fusion du parti bouddhiste Komeitō et du Parti démocrate constitutionnel.
Une popularité record sur fond de stabilité
C’est un record absolu de voix et de sièges que vient d’obtenir Takaichi. Surfant sur une popularité deux fois plus élevée que celle de son prédécesseur Ishiba (70 % d’opinions favorables), la politicienne de 64 ans a incontestablement gagné son pari. Ses promesses d’investissements dans l’IA et les terres rares, ainsi qu’une possible baisse des taxes sur les produits de consommation, ont convaincu une population attachée à la stabilité : le PLD gouverne presque sans discontinuer depuis 1955.
Elle a repris la rengaine sur l’immigration, pourtant indispensable à la bonne marche économique de l’archipel : le pays a perdu environ 900 000 habitants en 2025 en raison du vieillissement de la population, soit une seizième année consécutive de baisse. Entre la rhétorique xénophobe et la réalité démographique, Takaichi devra jouer fin.
L’aile dure du pouvoir et les lignes rouges diplomatiques
Membre de la faction de feu Abe Shinzō, Takaichi incarne l’aile dure du parti. Proche du lobby nationaliste Nippon Kaigi, elle minimise ou conteste les crimes de guerre japonais, dont les massacres de Nankin de 1937. Faucon sur les questions internationales, elle a provoqué une crise diplomatique avec Pékin en affirmant que son pays défendrait militairement Taïwan si nécessaire. Les pandas du zoo de Tokyo en ont fait les frais : Pékin les a rapatriés en signe de protestation.
Corruption reléguée au second plan
Cette élection marque une rupture nette avec la séquence politique qui avait pourri les trois précédents Premiers ministres depuis 2020. Suga, Kishida et Ishiba n’avaient pas réussi à se dépêtrer des affaires de corruption, de financement occulte et de liens avec l’Église de l’Unification (secte Moon), révélées à la fin des années Abe. En choisissant d’accorder l’investiture à des politiciens condamnés ou mis en cause, Takaichi a mis le sujet sous le tapis, jouant la carte de l’expérience et de la stabilité. Les Japonais ont donc majoritairement accordé leur suffrage à un parti pour lequel la corruption n’a pas été un critère disqualifiant.
La tentation d’une révision constitutionnelle
Takaichi pourrait enfin mettre en œuvre la réforme constitutionnelle tant rêvée par les nostalgiques du militarisme japonais, qu’Abe Shinzō n’avait pas pu mener à bien. L’article 9 de la Constitution de 1947 interdit au pays de déclarer la guerre et de disposer de forces armées. Jeu sémantique : le budget militaire nippon est désormais le troisième du monde, avec environ 58 milliards de dollars, en hausse de 9,4 % sur un an.
Les Japonais divisés
Le PLD tenant les deux tiers des sièges de la Chambre basse, il peut faire avancer un projet de révision à la Chambre des conseillers (équivalent du Sénat), où il ne dispose que d’une majorité relative. Et si la Diète votait en faveur d’une révision, un référendum serait de toute façon nécessaire. Ce processus lourd explique pourquoi aucune modification constitutionnelle n’a jamais abouti depuis 1947. Les Japonais restent divisés : environ la moitié se dit favorable à une réforme, tandis que près de 40 %, surtout parmi les générations les plus âgées, demeure attachée au pacifisme.
Le blanc-seing offert par les électeurs à Takaichi pourrait ainsi soulever plus de questions sur l’avenir du Japon qu’il n’apporte de réponses.
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