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Exorcisme: Les bûchers des Faaïté

publié le 25/09/2006 | par Jean-Paul Mari

Février 1990: »Papeete. Affaire des bûchers de Faaïté: lourdes sentences pour vingt-quatre inculpés. »
Dans une île française des Tuamotou, quelques humains très catholiques vivent heureux jusqu’au jour où un faux prophète vient leur annoncer la fin du monde. Alors, ils dressent le bûcher. Ils veulent anéantir le démon et ils brûlent leurs proches.


« Vos larmes de sang,O mère douloureuse,
anéantissent le pouvoir de l’enfer »…

Faaïté était un morceau de bonheur posé à plat sur le ventre de la Polynésie comme le nombril du paradis perdu. De loin, c’est-à- dire de partout ailleurs, ce n’était qu’un grain de sable doré de lumière et cerclé de corail, au centre d’un lagon si bleu que ses eaux turquoises teintaient le coton des nuages qui passaient, poussés par le souffle humide des alizés. Personne ou presque ne connaissait l’atoll et c’était encore un gage de paix. Enfoui dans l’archipel des Tuamotu, à plus de trois heures de vedette de l’île la plus proche, sans piste d’atterrissage et sans télévision, et à un demi millier de kilomètres de Tahiti la corrompue, de ses désirs et de ses frustations, le ciel de Faaïté brillait, pur, à portée de la main des hommes. On était si loin du monde et si près de Dieu. C’était un espace océanien d’avant le pêché originel, une poussière d’île pacifique peuplée de deux cent âmes vierges que l’angélus et le bruit de la mer berçaient le soir comme des enfants prodigues. La date d’évangélisation, « 1849 », était gravée près du débarcadère, sur une grande croix posée là, comme la clé offerte d’un royaume que le créateur lui-même aurait frôlé de ses lèvres. Faaïté était née de cette buée céleste. Cette île était vouée au bonheur et à la vertu. Pour l’éternité.
A hauteur d’homme, la mer devenue transparente entourait ce banc de sable de trois cent mètres de large sur un kilomètre de long. Il y avait de l’eau de pluie et des noix de coco, du poisson à profusion, des langoustes sur le récif, quelques perles noires au creux des nacres et des grandes fleurs blanches sur les frangipaniers du village. Tout venait du lagon et tout y retournait. Je revois la rue couverte de gravier marin, la « soupe de corail », elle naissait de l’eau et trottinait sur cinquante mètres entre des maisons en dur, larges et propres, avant de tourner à angle droit le long des murs de l’église. Un deuxième angle et elle bouclait déjà sa course en passant devant la « maison royale »-la mairie- l’école, le terrain de foot et la jetéé, pour s’arrêter face à l’océan. Soixante-huit maisons disposées en un carré parfait entre les cocotiers, un gros pâté de sable blanc à un mètre à peine au-dessus de l’eau du lagon: voilà, tout Faaïté était là.
La commune n’était pas démunie, elle possédait un camion, une pelleteuse et un bateau-bonitier qui pouvait rouler des flancs jusqu’à l’atoll voisin. On avait su réunir tous les bras pour construire en dur et obtenir les panneaux solaires qui couvraient les toits de Faaïté. On avait maintenant l’énergie du ciel, la chaleur et la solidarité de la communauté et la richesse des jardins du lagon. Les hommes labouraient la mer et les femmes aimaient leurs enfants. On n’attendait que le passage des goëlettes qui emportaient le coprah et amenaient le riz, le sucre, des chemises de couleur et quelques rares visiteurs que l’on couvrait de fleurs et de questions. Entre chaque visite, on vieillissait sans hâte, au rythme des vagues, les pieds à la surface des profondeurs et le nez dans les étoiles en craignant seulement Dieu et les cyclones. Peut-être parce que le premier protégeait des seconds. Les hommes de Faaïté n’avaient, sous eux, que le ventre du lagon et cette bande de sable d’un mètre d’épaisseur où ils devaient enraciner leur existence. Devant, derrière et de chaque côté, il y avait cet infini liquide qui renvoie à eux-mêmes ceux qui ne voyagent pas. Et le temps était immobile, pris entre deux immensités, celle d’en-haut et celle d’en-bas. Ici, vivre était se perpétuer. Inutile de chercher son chemin, il était tracé et vous conduisait toujours vers la chapelle où Faaïté s’ennuiait avec ferveur.
C’était une bien belle église, blanche, apostolique et romaine, l’endroit le plus frais de l’île, avec des vitraux inondés de lumière et des bancs de bois humbles et usés par quatorze messes hebdomadaires. Là, le genou écrasé à force de le fléchir, on priait moins Dieu que Jésus et surtout, sa mère, Marie, la Vierge toute de tendresse et de charité. Sa statue, immense, montait haut vers la nef, le visage en pleurs tourné vers les douze scènes de la passion et les mains tendues protectrices entre les cierges, les crucifix et les bouquets de fleurs, véritable feu d’artifice au dessus des têtes des fidèles. Dès l’aube, la cordelette qui tombait du clôcher à hauteur d’homme appelait l’île à sortir des ténèbres par la force du religieux. On accourait. Et le soir, juste avant le lever de la lune et de ces étoiles, si fortes et si brillantes qu’elles vous écrasaient de leur lumière blanche, on était encore là, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, les mains jointes et le chapelet au bout des doigts. Un siècle et demi plus tôt, l’église avait balayé les idoles. Aujourd’hui, deux fois par jour, la clôche de Faaïté disait à la poignée d’humains de l’atoll qu’ils n’étaient pas seuls tant qu’ils restaient en paix avec Dieu. L’île était sous haute perfusion spirituelle. On ne disséquait pas la bible, on ne faisait pas d’éxégèse; on priait, on chantait et toute fête était forcément religieuse. Les jours de procession, au début de chaque mois, on allait tous ensemble, les bras chargés de fleurs, chercher le corps de plâtre de Sainte Marie-Madeleine, patronne de la communauté, que l’on portait sur ses épaules nues jusqu’à l’autel près du débarcadère. C’était ici que l’évangélisation de toutes les îles des Tuamotu avait commencé, c’était au bout de ce quai que l’on avait sculpté le visage du Christ à même le ciment, et c’est toujours là que la procession aboutissait, dans la chaleur qui faisait rayonner l’aura de l’atoll et la sueur sacrée de ses hommes. Avec la nuit, Faaïté résonnait longtemps de ses cantiques en langue paumoutou. Les paroles et les mélopées étaient toujours les mêmes et c’était bien ainsi; elles disaient d’une seule voix, celle d’une communauté qui balançait ses lèvres le long d’une même vague, que Faaïté était en harmonie avec elle-même, qu’il ne s’agissait pas de monotonie mais de permanence, que tout était et que tout serait toujours ainsi. Amen. Et L’île pouvait s’endormir en comptant les messes qui la séparait de la venue du Père Nicolas.
Il était polonais et membre de la congrégation du Sacré-Coeur, avec une foi en acier trempé et une santé à affronter tous les typhons qu’il rencontrait inévitablement, à force de sauter d’île en île, dans des « speed-boat », les vedettes qui lui permettaient de couvrir sa paroisse-archipel. C’était le dernier Père des Tuamotu, de la race des missionaires d’antan, prêts à mourir des fièvres ou à se faire manger cru par les indigènes plutôt que de laisser cette terre d’eden privée de la parole de son créateur. Il savait le latin et avait appris le tahitien et la langue paumotou, vivait de poisson au lait de coco, dormait sur des nattes et ne supportait pas que l’on manque confesse. C’était un soldat de Dieu capable d’embarquer sur une mer en folie pour aller apporter la paix à un mourant mais qui pouvait aussi refuser la communion à un vieillard pieux, sous prétexte qu’un des ses fils vivait en concubinage. Quand il était là, les gamins de Faaïté savaient qu’entre la messe du matin et l’office du soir, ils ne quitteraient leur école – laïque, hélas!- que pour courir retrouver le Père et ses cinq heures de catéchisme obligatoire. Quand il était là, -chaque jour que Dieu bénisse!- il écoutait et il absolvait les pêcheurs. Il disait la messe et c’était une grande joie, sauf pour célui qu’il dénonçait, en public et le doigt tendu, parce qu’il avait négligé l’office ou l’acte de contrition. On l’adorait et on tremblait. Il n’était pas monsieur le curé mais le Père, en communication directe avec le très-haut, l’envoyé spécial de Dieu sur le sable de Polynésie, célui qui était investi du « mana », de la force, du pouvoir.
Le Père Nicolas aimait Faaïté et l’île le lui rendait de toute la force de sa foi, naïve peut-être mais si pure. Elle était sans crime. Faaïté était un paradis cent pour cent catholique, une réussite missionaire, une forteresse chrétienne, une vitrine du Seigneur, lumineuse comme sa grâce quand il l’accordait aux humains qui savaient l’implorer à deux mains. Oui, Faaïté était une île bénie, un exemple.

On en parlait comme d’un secret oublié jusque dans les paroisses de la capitale. Tahiti avait eu sans doute le même visage innocent à l’aube de son mythe. C’était il y a si longtemps. Aujourd’hui, elle vous crachait au nez sa mauvaise haleine aux relents d’essence et de bière en exhibant ses hanches fatiguées par trop de Tamourés sans conviction. Elle était grasse comme le corps de ces géants obèses qui dégoulinaient de part et d’autre de leur vespa; elle sentait le rance à force de se badigeonner sept jours sur sept de monoï comme on enfile un bleu de travail; elle puait le fric de ses faré pour riches et la crasse de ses bidonvilles de misère enroulés autour de rocades démesurées. La vieille europe l’avait couverte de cadeaux pour la remercier d’incarner le paradis, on l’avait payé pour ses femmes qui avaient le don de vous faire croire que vous étiez le premier, on l’arrosait de subventions pour se faire pardonner l’apocalypse tranquille de l’atome sur Mururoa, on ouvrait encore la bourse de l’état pour satisfaire les entremetteurs politiques locaux qui vous garantissaient une population sage et on leur promettait toujours plus d’argent quand ils évoquaient, l’oeil mouillé, la virulence des indépendantistes et l’inévitable divorce avec la mère-patrie. On avait toujours payé, par intêret ou par charité, par calcul ou par peur; au nom de la France, de la foi, du tourisme ou de l’occident. Et on s’étonnait que la Polynésie ressemble à une prostituée fatiguée et rompue à toutes les fausses séductions. Elle s’était flétrie la peau à trop se vendre, d’abord par naïveté, ensuite par cupidité, aujourd’hui par profession. On cultivait le mythe précieux, on encensait le souvenir d’une carte postale éculée, on tuait le pays mais on conservait intacte l’image de ce qui n’était plus. Parfois, des esprits chagrins débarquaient à Tahiti, ils écarquillaient les yeux devant l’évidence, soulevaient tous les couvercles, ne découvraient que des poubelles et repartaient, pris de nausée, écrire des livres ou des articles acides sur le paradis et son double. D’autres préféraient enfiler les perles de phrases toutes faites sur la beauté du lagon, la joie de vivre et le charme des vahinés. Qu’importe! Les deux repartaient par le même avion vers Paris et Tahiti défroissait ses draps. Tout avait déjà été écrit cent fois et, ici, on ne lisait que des catalogues en couleur. Tahiti avait le don d’épuiser tous les clichés.
Dieu lui-même avait commencé à perdre pied et ses enfants se déchiraient son héritage. Les deux grandes églises, protestante et catholique, n’étaient plus seules dans leur tête à tête historique. La deuxième guerre mondiale avait amené son cortège de malheurs, des milliers de soldats américains et un escadron de missionaires mormons. Les soldats étaient repartis mais les mormons étaient restés. On s’était poussé de mauvaise grâce pour leur faire une place au paradis et ils avaient maintenant pignon sur rue, à côté du mouvement des Sanito, leurs concurrents directs, pas très loin des Adventistes. Plus récemment, on avait vu débouler d’autres amateurs de croisade comme les « Témoins de Jéhovah », qui parlaient autant du Christ que de l’anté-Christ et frissonnaient d’une sainte horreur à la vue d’une bonne bière glacée ou à l’idée d’une prise de sang. Comme Papeete avait pas mal d’hôpitaux et d’innombrables bars, ils s’étaient installés, juste avant l’arrivée des Pentecôtistes, des Bahaï, des groupes spirites et autres micro-groupes plus ou moins religieux. Depuis, l’île de Tahiti chantait toujours à pleins poumons mais on ne savait plus en entendant une chorale se balancer s’il s’agissait de l’orchestre folklorique d’un hôtel touristique, du choeur d’une église traditionnelle ou d’une nouvelle secte venue de l’age de pierre d’un sous-sol de New-york. Les protestants, eux, avaient déjà une belle expérience de la décolonisation et du dialogue direct avec Dieu, et les pasteurs locaux de leur  » Eglise évangélique de Polynésie » savaient se défendre pied à pied. Mais l’empire catholique s’effritait, à la recherche impossible de séminaristes qui accepteraient d’embrasser la chair de Dieu et renonceraient à celles des femmes. Pour renverser le cours des choses, il aurait fallu une bonne centaine de prêtres polonais comme le Père Nicolas mais l’europe, elle aussi, connaissait la crise de l’énergie sacrée. On avait bien autorisé quelques catéchistes pour contre-balancer le nombre des diacres protestants dans les îles et permis que l’église de Rome prêche en tahitien. Mais le corps n’y était pas et Tahiti aimait danser, transpirer, trembler, frissonner. Les nouvelles sectes leur donnaient tout cela.
A Papeete, devant l’hémorragie de fidèles, l’évêque Michel Coppenrath ne priait plus que dans l’attente d’un miracle. Et il vînt. Par les voies du ciel bien sûr mais aussi, et ce ne pouvait-être qu’un signe, par le chemin de la foi du propre frêre de l’archevèque, le deuxième prêtre de la famille Coppenrath: le Père Hubert. On le trouvait souvent loin des humidités de la capitale, à soixante-dix kilomètres de Papeete, au sommet d’une colline verte de gazon-buffalo tondu ras, égayé de batisses blanches et aériennes avec des croix à décrocher les nuages. Ici, il n’y avait plus d’odeurs profanes, seulement le parfum des fleurs et de l’encens d’une « Maison de Prières », une paix retrouvée qui lui conférait à nouveau le titre perdu de mission du pacifique. le Père Hubert avait la voix douce et une foi qui bouillonait derrière ses lunettes de myope. Au dessus de son bureau, il épinglait de grands plannings avec les dates et le nombre des participants de chaque retraite spirituelle. Ils étaient désormais cinq cents, par semaine, à tout quitter pour communier avec l’Esprit-Saint. Le Père Hubert était un pasteur heureux; la maison de Dieu était toujours pleine. Le miracle avait un nom, célui d’un nouveau mouvement reconnu par l’église de Rome, venu jusqu’ici dix ans plus tôt, à l’ombre du voile de deux religieuses canadiennes, un mouvement qui changeait tout sur son passage et portait bien son nom: le « Renouveau Charismatique ». Au début, on s’était retrouvé par petits groupes confidentiels, pour se répéter la parole nouvelle et son contenu; il n’était question que de grâces et de prières tournées vers la louange, de retour à l’obéissance profonde à la volonté de Dieu et d’une spiritualité en prise directe avec l’Esprit-Saint. On avait lancé deux pélerinages à Rome et Jérusalem, aux sources de la foi, et la métamorphose avait opéré comme un charme. Elle n’épargnait ni les fidèles, ni leurs bergers. Quand il voulut m’expliquer le Renouveau, le Père Hubert ôta ses lunettes et prit ses tempes entre ses mains. Comment expliquer avec des mots à un profane une chose qu’un homme d’église de son talent avait mis une vie à redécouvrir? Il disait: « ce fut un tournant dans ma vie de prêtre »; et il regardait par la fenêtre, au-delà de la moquette vert tendre du gazon-buffalo, vers la fraîcheur des salles de prières qui attendaient leur lot d’anciens pêcheurs qui avaient retrouvés la faim de Dieu, « j’ai vu de vraies conversions, j’ai vu des chrétiens retrouver leur profondeur et leur dévouement, je les ai vu se consacrer désormais tout entier à la volonté de Dieu. Je crois au Renouveau. »
Qu’importe si le mouvement est né dans une communauté protestante des Etats-Unis du début du siècle, il réconcilie la force du catholiscisme, le don personnel à Jésus-Christ et le baptême de l’esprit des Pentecôtistes. Le Renouveau sait se conjuguer à tous les temps du verbe chrétien avec cette faculté de la spiritualité orientale d’être accessible à tous, à l’élite comme aux gens les plus simples. Et tous sont bouleversés. On ne prie plus seul, mais au sein d’une assemblée de « frêres » guidés par un « berger », parce que les apôtres ont dit que « l’Esprit-Saint ne descend pas sur des individus isolés mais sur des groupes ». On se mêle, jeunes, vieux, laïcs et religieux, dans la communauté retrouvée. On prie avec son âme, bien sûr, mais aussi avec son corps. Surviennent alors des choses merveilleuses! Voilà que l’un parle « en langues », un mélange de sons incompréhensibles mais forcément harmonieux, un langage ex-nihilo que l’on peut chanter ou simplement murmurer. On brûlait des chrétiens pour moins que ça sur les bûchers de l’inquisition. Ces temps-là sont révolus et le signe des langues n’est plus que la manifestation bénie de la présence de l’Esprit-Saint. Il est au centre de tout et c’est lui qui permet à l’humble pêcheur de toucher au divin. C’est lui qui distribue les dons: à l’un, le « don de prophétie »; à l’autre la « diversité des langues »; aux suivants, la « parole de connaissance », les « visions » et le « pouvoir de guérison ». L’Esprit-Saint assure aussi le « don de discernement des esprits », célui qui permet de se protéger de Satan même quand le mâlin se déguise en ange de lumière. Impossible de se tromper: pendant la prière, toute force qui ne déclare pas venir au nom de Jésus ne peut-être que l’Anté-Christ. La communauté charismatique sait comment chasser les faux esprits et les vrais démons; elle avance, bardée de prières aux noms en majuscules: comme « l’Effusion de l’Esprit » pour réveiller l’esprit du baptême chez un chrétien ou la « Prière des Frêres » pour aider un membre du groupe face à une vie trop difficile, un danger à affronter. Célui qui en a besoin s’agenouille, ses « frêres et soeurs » lui posent la main sur l’épaule et tous les autres se tiennent par la main. La Prière des Frêres est puissante assure le petit guide du Renouveau. Qu’un fidèle s’écroule d’un bloc, allongé par terre dans une transe immobile, et personne ne s’en émeut ou ne parle d’hystérie, seulement d’une brebis qui « tombe dans le repos de l’Esprit ». On reste là, dans la maison de prières ou l’appartement du voisin, tous ensemble, forts, puissants et sanctifiés, au corps à corps avec le divin, avec des prières sûres pour éviter de titiller la chose païenne et un berger pour rester sur le droit chemin de l’église. On est bien. Rien à voir avec l’évangélisation rêche du Père Nicolas de Faaïté. On est loin de ces cathédrales forteresses où le prêtre parait murmurer pour lui des choses en latin en élevant une hostie invisible aux derniers rangs. Le Renouveau Charismatique lui est proche, il est fort, bon pour l’âme et le corps. La preuve, il sait convertir et guérir!
Le Père Hubert, devenu directeur spirituel du Renouveau Charismatique, n’oublierait jamais la venue en Polynésie d’un missionnaire du Québec, le Père Tardiff, pétri de Renouveau et annonciateur de la grande vague qui allait déferler sur le pacifique. Lui avait rencontré l’Esprit-Saint au fond d’un lit d’hôpital où il mourait de tuberculose. Un groupe de « frêres » lui avait fait l’imposition des mains et il avait aussitôt quitté sa couche pour courir porter la bonne parole, de Montréal à Caracas, du Mexique à l’Afrique. Partout, il dépeuplait les hôpitaux et remplissait les stades. Les gazettes de Tahiti avaient annoncé son arrivée et, en ce mois béni de novembre 1982, quatre mille personnes l’attendaient, agenouillés dans une mission de l’île. Au premier rang, Jean Juventin, protestant et maire de Papeete, habitué à faire marcher la capitale le jour et à faire tourner les tables la nuit. Il était là, la tête basse et jurait déjà de renoncer à la chose occulte. Un vent de miracle soufflait sur la Polynésie. Le Père Tardiff invoqua l’Esprit-Saint et un aveugle recouvra la vue. Dix jours plus tard, ils étaient plus de quinze mille fidèles, catholiques, protestants, non-croyants, avec ou sans confession, massés sur la pelouse du grand stade de Papeete quand le Père Tardiff arriva au milieu d’une longue procession de prêtres en aube blanche, de diacres et de séminaristes. Un enfant de choeur tenait une lumière, des chants d’allégresse éclataient sur le podium et on disposa dix-huit bébés malades au pied de l’autel. Ce soir-là, l’apôtre du renouveau annonça une pluie de grâces. Il commença par désigner un coin de foule sur la pelouse où se trouvait un paralysé. La foule retenait son souffle: « Lèves-toi et marche », ordonna Le Père Tardiff. Et l’autre se leva sous les applaudissements du stade. Ce n’était que le début. Huit paralytiques, des dizaines de personnes torturées par les rhumatismes, les maladies cardiaques, une surdité, un cancer du foie, un ulcère ou de l’asthme…Rien ne résistait à la thérapie du Saint-Esprit. Ce fut un grand spectacle. Quand les spectateurs sortirent du stade, ils étaient éblouis. Et convaincus. Le lendemain, ils couraient la capitale en répétant que le Père redonnait des jambes, la vue ou l’ouie et évitait l’opération annoncée comme inéluctable par les docteurs en blanc. Quand le missionnaire reprit l’avion vers d’autres souffrances en attente, les journaux Polynésiens donnaient du miracle à la une, les sceptiques étaient convaincus, les croyants fortifiés et l’archevèque de Papeete, estomaqué, parlait d’évènement le plus important depuis l’arrivée des premiers missionaires. Il pleuvait toujours des grâces sur l’île, sous forme de retraites et de veillées de prières, d’encharisties et de conversions que le Père Hubert comptabilisait avec bonheur dans les coffres du vatican. Quelques semaines seulement après que le Renouveau ait fait une brève escale, les couples séparés se réunissaient, les concubins demandaient le mariage chrétien, la maison du Christ était plus forte et dans la paroisse du Père Hubert, le nombre des fidèles était passé de deux à trois mille. Personne, même le pire des mécréant, ne pouvait nier ce genre de miracle. L’électrochoc du Renouveau Charismatique avait secoué l’âme chrétienne de toute la Polynésie, elle lui avait redonné le goût du sacré. L’archipel ressentirait longtemps les effets de ce séïsme de l’âme.

Sylvia avait parfaitement reçu le message du Renouveau: on pouvait guérir par la foi. C’était une matrone épaisse et pieuse comme on voit ici le dimanche, le chapeau à fleurs sur la tête et la bible à la main, glisser lentement sur leurs sandales vers tous les lieux consacrés. Elle avait la cinquantaine assurée, de grandes lunettes fumées irrisées d’or et un poste de commis à l’hygiène dentaire à l’hôpital de Mamao. Les murs de l’église étaient un peu étroits pour elle et les dimanches trop rares pour satisfaire sa faim de Dieu. Et elle avait un bel appétit. Après le travail, elle courait les hôpitaux pour apporter le réconfort, visitait les malades ou les recevait chez elle dans son appartement d’Arue. Là, on priait jusqu’à satiété. Elle était forte, capable de s’agenouiller, les mains jointes pendant six heures d’affilée. Sylvia savait parler des choses de la foi, de la rose du mystère, des prières à faire pour se protéger du mal. Dans son quartier, on l’écoutait et on venait lui soumettre les étranges manifestations du quotidien. Parfois, c’était une voisine qui accourait, épouvantée, pour lui raconter qu’elle avait vu un gros crabe entrer dans sa maison. Elle l’avait tué aussitôt mais un autre était venu; alors, elle l’avait couverte d’un récipient en fer-blanc. Le lendemain, elle avait soulevé le couvercle et le crabe..avait disparu. La pauvre femme se signait, « Jésus-Christ, Sainte Vierge Marie! ». Sylvia écoutait sans crainte et disait à la voisine qu’il fallait prier et surtout croire dans la prière. Et l’autre repartait rassurée. D’autres fois, le cas était plus sérieux, comme cet homme malade et très agité pour qui on avait imploré son aide. Elle l’avait aspergé d’eau bénite. Et il avait craché par terre! Un grave pêché. Ou un signe du Mâlin. Sylvia avait vite formé son propre groupe charismatique. Elle aimait diriger la prière, vivre sa vocation de berger, dire « l’Effusion de l’Esprit » et la « Prière des Frêres », recevoir et dire des paroles de connaissance, parler en langues et guérir, oh! guérir, avant de tomber dans le repos de l’esprit. Sylvia vivait son mystère avec tant de force et elle le ressentait si fort dans sa chair que ses « frêres » avaient commencé à trouver qu’elle en faisait peut-être un peu trop. Le Père Hubert lui avait même fait conseillé de ne plus diriger les réunions. Le responsable du Renouveau n’appréciait pas vraiment que cette forte femme prie sur tous les malades qui passaient. L’Esprit-Saint pouvait certes accorder ce pouvoir mais personne du commun ne pouvait décider qu’il le possédait. Et puis Sylvia finissait pas pertuber les prières: elle laissait trop parler son corps et allait jusqu’à s’adresser aux chers disparus dans les familles.
Faut pas toucher aux morts en Polynésie. Ici, ils restent toujours vivants même enfouis sous six pieds de bonne terre chrétienne. Le Père Hubert était né dans ces îles où les parents enterrent le placenta du bébé dans le sol qui l’a vu naître; il connaissait depuis l’enfance ces histoires de grand-père méchant, de voisin malfaisant ou de rival, encore plus dangereux mort que vivant. Quand tout allait mal, ce ne pouvait être que leurs ombres qui vous torturaient. Pour s’en débarrasser, il fallait que l’esprit du mauvais quitte définitivement cette terre qui l’enveloppait, il fallait le réduire à l’impuissance en le privant de son support corporel; alors on allait en pleine nuit, dans le cimetière ouvrir son caveau, déterrer son cadavre et le brûler: pour l’empêcher de nuire à jamais. Parfois, il suffisait de planter un grand pieu de fer, droit et profond dans la tombe ou de retourner la dépouille face contre terre. Ou même de verser du pétrole ou du café, des liquides forts et brûlants, sur le sol qui le recouvrait. C’était radical. le Père Hubert connaissait toutes ces croyances depuis longtemps et son expérience de prêtre lui confirmait la permanence de la pensée magique au fond des lagons du paradis Polynésien. Tout comme ses homologues au fin fond des campagnes de France, il lui avait fallu lutter contre la mauvaise habitude des poupées piquées d’aiguilles et expliquer qu’un épileptique n’est pas fou, qu’un dément n’est pas possédé et que le mâlin et les morts ne sont pas responsables de tout en ce bas monde. Sylvia, bien sûr, ne jouait pas à la sorcière, elle priait seulement trop vivement, et son corps en transes la portait trop loin dans l’exaltation du don de soi. Il ne fallait pas rejeter les brebis, mêmes hystériques, seulement les empêcher de s’égarer trop loin du troupeau. Le Renouveau savait garder les bras grand ouverts. Mais les morts devaient reposer en paix. Fallait pas toucher à l’âme des aïeux.
Sylvia avait officiellemnt renoncé à diriger la prière mais elle continuait à vivre son mystère dans sa maison d’Arue. Le monde continuait à souffrir et il y avait toujours des malades à soulager. Autour d’elle, il y avait parfois Raheva, bigote et dévouée, toujours prête à chanter, à aider le curé, à acheter un billet de tombola pour la kermesse paroissiale ou à s’offrir pour surveiller le catéchisme. Et Avelina, « Nina », une grande fille sèche et nerveuse, qui allait pieds nus, ne priait pas beaucoup mais s’occupait volontiers du linge et de la cuisine; et bien d’autres femmes qui venaient confier leurs rêves et leurs étranges histoires de crabe au quotidien. A Papeete, Sylvia avait fait une merveilleuse découverte; Fifi, l’employée du tribunal lui avait glissé le texte intégral d’une prière que Sylvia n’avait jamais entendue. C’était une prière interdite qu’on ne disait ni à l’église, ni dans les assemblées des « frêres », une pièce tabou mais si puissante, une parole divine qui invoquait Marie, ses larmes de sang et la menace du démon. Sylvia était revenue chez elle en serrant sur sa poitrine ce « Chapelet des larmes de sang ». Et elle avait appris avec tout son coeur cette incantation qui lui semblait venir du plus profond d’elle-même:

« Récitez le chapelet des Larmes de sang!
Répandez-le! Le démon fuit là où il est récité.

Paroles de la Sainte Vierge: Commencez:
« Jésus crucifié! prosternés à vos pieds, nous vous offrons les larmes de sang de celle qui vous a accompagné pendant votre si douloureux chemin de croix avec un tendre et compatissant amour. Faîtes, ô bon maître, que nous prenions à coeur les enseignements tirés des larmes de sang de votre très Sainte Mère, afin qu’accomplissant votre Sainte Volonté sur terre, nous puissions vous louer et vous glorifier au ciel pendant toute l’éternité. Amen! »
Sept fois, à la place du Notre Père, on dit:
« O Jésus, regardez les larmes de sang de celle qui vous a le plus aimé sur terre et qui vous aime le plus tendrement au ciel. »
A la place des Ava Maria:
« O Jésus, exaucez nos prières à cause des larmes de sang de votre très Sainte Mère. »
A la fin, 3 fois:  » O Jésus, regardez les larmes de sang. » Ensuite  » O Marie, Mère de l’amour, des douleurs et de la miséricorde, nous vous demandons d’unir vos prières aux nôtres afin que Jésus, votre divin fils, auquel nous nous adressons au nom de vos maternelles larmes de sang, veuille exaucer nos supplications et nous accorder avec les grâces demandées la couronne de la vie éternelle. Amen. »

« Vos larmes de sang, O mère douloureuse, anéantissent le pouvoir de l’enfer. Que votre divine douceur, ô Jésus enchainé, préserve le monde de la confusion qui le menace. »

Sylvia égrénait ce chapelet tout au long de ses nuits et elle se sentait plus forte, plus près de Jésus et de Marie:  » Vos larmes de sang, O mère douloureuse… ». Cette prière interdite était une merveille!
Une nuit, elle vit un grand danger qui arrivait sur le lagon. Sylvia avait toujours eu des visions mais celle-là faillit la faire vomir d’effroi. Plus tard, elle dira que « c’était …comme une trombe d’eau », une vague énorme, une montagne liquide, un cyclone? Un cyclone! C’était ce qui pouvait arriver de pire à une île, pauvre petit banc de sable haut comme un enfant, langue d’humanité en sursis balayée par la furie de l’océan. Personne en Polynésie n’avait oublié, quelques années plus tôt, cette série effroyable de cyclones, qui avait ravagé toute vie pendant six mois d’affilée. On gardait encore la mémoire blanchie d’un ciel de fin du monde, l’image des cocotiers scalpés, les habitants des atolls réfugiés entre les murs des cimetières, obligés de piétiner les morts pour ne pas être noyés par la vague qui emportait les hommes, les bêtes et les bateaux. Allez donc leur expliquer ensuite que cette catastrophe n’était qu’un phénomène météorologique. Logique, le surnaturel? Allons donc! Les hommes devaient avoir gravement pêché pour mettre Dieu si fort en colère au point qu’il se résolve à les abandonner à cette chose. Pour une île, un cyclone était le souffle du démon, l’Anté-Christ. Dieu avait prévenu Sylvia, il fallait prier pour éviter une nouvelle fin du monde. Il fallait sauver les îles, le dernier rempart avant Tahiti. Après, rien ne pourrait plus arrêter la trombe.
A Faaïté, Sylvia avait un beau-fils très chrétien qui lui envoyait parfois un malade à soulager. Faaïté était un paradis, la première île évangélisée dans les Tuamotu. Et Faaïté allait disparaître! La vision de Sylvia était claire comme une prophétie de L’Apocalypse. Elle savait le danger et elle possédait en elle la force nécessaire pour éloigner le démon: cette prière, ce Chapelet de Sang! C’est cette merveille qu’elle devait leur porter. Il fallait que la Vierge retienne le bras de son fils. Il fallait courir vers les îles, les ré-évangéliser, et prendre comme point de départ l’endroit où tout avait commencé.

A Faaïté, Taihoro Tiaiho était charpentier, il avait vingt six ans et tout le monde ici, l’appelait Desmey. Il était venu ici par amour et n’était plus reparti. Sa femme était originaire de l’île. Desmey l’avait connu à Tahiti où les filles de l’archipel venaient vivre quand elles aspiraient à autre chose qu’à tresser des paniers en attendant le retour des pirogues. Ils s’étaient mis en ménage et Desmey, las du bruit de la ville, aimait écouter sa compagne lui parler de son île des Tuamotu où la vie résonnait comme un rire d’enfant. Ils avaient pris une semaine de vacances et la première goëlette blanche vers Faaïté. Le bateau repartit sans eux. L’île manquait de bras courageux, il y avait tellement de noix de coco à évider pour faire du coprah et les gens étaient si doux: Desmey était sous le charme. Il n’était pas très croyant mais une semaine après leur arrivée, le Père Nicolas montrait d’un doigt polonais le chemin de l’autel aux amoureux. Le mariage fut une belle fête. La première campagne de coprah sur l’atoll voisin dura six mois et, pour la seconde, ils repartirent toute une année avec, au fond du speed-boat, leur premier bébé emmailloté et baptisé. Desmey, l’ancien charpentier savait maintenant faire du coprah, plonger pour attraper de grosses langoustes et même cultiver les nacres dont on tirait des perles noires et brillantes comme les prunelles des métisses chinoises de Tahiti. Desmey avait oublié la ville: ses anciennes amours et leurs visages se diluaient dans l’eau du lagon.
Desmey, sportif et efficace, se retrouva très vite à la tête de la première « Association Sportive de Faaïté ». On jouait au football et au volley-ball dans tous les sens mais on ne jetait le javelot traditionnel que sur la longueur de l’île, histoire de ne pas le ramasser dans l’océan. Faaïté s’entrainait ferme et alla jusqu’à Moorea enlever une médaille d’argent aux 4ème jeux de Polynésie. Le maire chargea aussi l’ancien charpentier de surveiller la construction de quatorze citernes d’eau et vingt trois faré en dur. Desmey découvrit le travail communautaire partagé entre une équipe de pêcheurs, une équipe de cuisiniers, une troisième pour couler le mortier et une autre pour coffrer; on avançait vite et chaque maison reçut sa pile photovoltaïque. Desmey avait maintenant un faré solide, une femme légitime, une petite fille que le couple avait receuilli et un fils qui grandissait. L’île l’avait adopté.
Ce matin-là pourtant, sa femme faisait sa moue des mauvais jours. Elle n’aimait pas les visites impromptues et ces trois femmes qui venaient d’arriver de Tahiti ne lui plaisaient pas. La première, Raheva, avait, certes, un parent sur l’île mais ce n’était pas une raison pour débouler ici sans prévenir, contrairement aux usages. On n’avait reçu aucun appel, aucune lettre, pas même un message; il y avait pourtant une radio au bureau de poste face à l’école. Du coup, personne n’avait pu aller sur le débarcadère pour les accueillir, selon la tradition, avec des couronnes de fleurs et de coquillages. Drôles de manières et drôles de femmes. La deuxième, « Nina », marchait pieds nus et ne connaissait personne. Quant à la troisième, Sylvia, elle avait beau avoir de l’allure et un gendre à Faaïté, cela ne l’empêchait pas d’avoir l’assurance des gens arrogants. Décidément, la femme de Desmey n’aimait pas le genre des dames de Tahiti.
Elles étaient venues de Papeete en prenant l’avion de ligne jusqu’à l’île voisine de Fakarava, une grande atoll, pas très joli mais avec une belle piste d’atterrissage et un immense lagon qui cassait les vagues de l’océan. Là-bas, les trois femmes avaient rencontré Léonard, un garçon de trente ans, fin comme un adolescent, avec des cils longs, des sourcils épais et un regard parfois ombrageux. Comme tous les gens de Faaïté, Léonard était un homme doux, toujours prêt à rendre service et à offrir trois places dans son bateau de retour vers sa bonne île. Et ils avaient pris la mer. Léonard croyait convoyer trois mamas épaisses et sucrées qui avaient décidé d’embrasser leurs familles. S’il avait pu lire l’avenir; peut-être aurait-il préféré arrêter net le moteur du speed-boat, entre Fakarava et Faaïté, à égale distance des deux lagons, là où les vagues de la haute mer giflent la coque avec brutalité; peut-être alors aurait-il pris un pieu pour l’enfoncer de toutes ses forces dans le plancher du bateau et remercié ensuite le ciel de voir l’océan jaillir à gros bouillons en envoyant son embarcation par le fond…Dieu seul sait ce que Léonard aurait fait s’il avait su! Mais il ne pouvait pas se douter qu’il venait d’embarquer en plus des trois dames, sur un quai de Fakarava, une chose inconnue, invisible et informe; quelque chose qui avait la sale couleur du doute, de l’angoisse, de la panique, de la folie et de la mort. C’était la couleur du pêché. Et Léonard ne pouvait pas imaginer qu’au bout du voyage, au sommet d’une montagne de ténèbres, le feu d’un bûcher allait transformer son paradis en enfer.

A Faaïté, les autorités étaient absentes. Le Père Nicolas visitait une autre île de sa paroisse, à un bon millier de kilomètres de là et le maire, Michel Teata, était sur le départ pour aller au Port de Papeete, faire réparer d’urgence le bonitier en panne. Le maire était sans doute l’homme le plus dynamique de l’atoll; bon chrétien, tête froide, intelligent, toujours prêt à filer à Tahiti pour faire aboutir un dossier d’équipement ou arracher une amélioration technologique. Il connaissait son métier, parlait un excellent français et les fonctionnaires de Papeete écoutaient, impressionnés par ce gestionnaire intègre d’une communauté sans crime. Ici, il n’y avait pas de gendarmes, seulement un  » mutoï », une forme d’autorité policière, plutôt un garde-champêtre, incarné par Eugène, bon caractère, bon bateau et bonne maison. Il avait le coeur grand comme son faré et se vexait si l’invité de passage prétendait dormir ailleurs que sous son toit. Les fonctionnaires de marque s’inclinaient devant l’autorité de l’église, dormaient chez Eugène le mutoï et discutaient de l’avenir avec Michel Teata, le maire. Chacun tenait sa place.
A peine le pied posé sur le débarcadère, à l’endroit où on avait dessiné le visage du Christ dans le ciment, Sylvia frappa un grand coup:
– « Nous sommes envoyées par Monseigneur Coppenrath. »
– « L’Archevèque! Monseigneur vous envoie… » les quelques hommes qui étaient présents ouvraient de grands yeux en entendant le nom du plus haut responsable de l’église dans tout l’archipel.
– « Nous venons aussi au nom du Père Hubert, le directeur spirituel du Renouveau Charismatique. »
Tout le monde savait évidemment qui était le Père Hubert, frêre de Monseigneur. D’autant qu’il y avait déjà sur l’île un groupe charismatique. Son activité élémentaire consistait à réciter le rosaire en commun, en plus de deux messes quotidiennes. Le Père Hubert aimait cette foi simple et il venait de temps à autre leur rendre une affectueuse visite jusqu’à Faaïté. Ainsi, ces trois femmes étaient envoyées par les deux hommes les plus puissants et les plus respectés de Tahiti et des Tuamotu! Quand l’un d’eux venait jusqu’ici, on préparait longtemps à l’avance une belle procession et tout Faaïté était en fête.
– « Mais personne ne nous a prévenu! »
– « On n’a pas eu le temps. C’est trop grave. »
–  » Grave? De la part de Monseigneur. Et du Père Hubert…Qu’est-ce que c’est? Dis-nous! »
– « Pas maintenant. Réunissez tout le monde à l’église. Je vous parlerais pendant la prière. » Et Sylvia s’avançait déjà vers le village.

En fin d’après-midi, le chef de prière de la communauté avait rassemblé le plus de fidèles possible et Sylvia parla, comme elle l’avait promis. Elle rappela d’emblée par qui elle était envoyée et il y eut un murmure respectueux le long des bancs de bois; puis elle annonça que Faaïté avait pêché, gravement pêché, et qu’un très grand danger planait sur la vie de l’île. D’un coup, le silence prit une épaisseur inconnue; l’assemblée était stupéfaite, mortifiée. En deux phrases calmes, l’envoyée de Monseigneur venait de révéler ici la présence du Mal et la venue de l’Apocalypse.
– « La main du Seigneur est prête à punir » continuait lentement Sylvia, « mais Sainte-Marie Madeleine, patronne de cette communauté, a retenu le bras de Dieu et le supplie de ne pas sévir. Il est temps de se repentir. Et de prier. Il va falloir beaucoup prier pour éviter le châtiment divin. » Un interminable soupir montait des fidèles accrochés au regard de statue de la Vierge et ses bras protecteurs. Un soupir où se mélaient l’angoisse, l’amour et un soulagement étouffé par l’émotion. Le chef de prière déplia ses genoux tremblants; ce n’était pas à son humble personne mais à Sylvia, envoyée de l’évêque, qu’il revenait de diriger la prière ce premier soir.
Sur un banc de l’église, du côté réservé aux hommes, Desmey ne comprenait pas très bien ce qui se passait. Il n’était pas très croyant mais, comme tout homme vivant à Faaïté, il en savait assez sur les choses du rite pour s’étonner qu’on lui demande de fermer les yeux afin, disait Sylvia, « de voir le Seigneur venir comme un vent ». Il obéit, ne vit pas le souffle divin mais sentit au bout d’un long moment quelque chose d’étrange l’envahir, une sorte de…oui, c’était de la peur qu’il ressentait, une peur inexplicable mais rélle. D’ailleurs, il tremblait de tous ses membres. Desmez était un mauvais fidèle mais un homme fort; il se ressaisit. Après tout, il était dans une église; il suffisait de prier encore plus fort et de mettre toute sa confiance dans le Seigneur. Maintenant, la voix sûre de Sylvia annonçait sa venue: le Seigneur était là! Il fallait regretter ses fautes. Qui n’en avait pas? Il fallait se repentir et se pardonner l’un, l’autre; ce que tout le monde fit avec la chaleur propre aux gens de Faaïté. Sylvia proposa la prière de guérison. Deux vieilles femmes poussérent leur arthrose jusqu’à l’autel et Sylvia leur imposa ses mains. Puis elle leur donna une rose en leur disant que ces fleurs rouges possédaient d’immenses pouvoirs. Les vieilles se sentaient déjà mieux. On respirait. La maîtresse de cérémonie proposa des veillées de prière, à domicile, seulement pour ceux qui en éprouvaient un désir profond, et plusieurs mains se levèrent à la lueur tremblotante des cierges. Il faisait nuit sur Faaïté, Desmez avait prié tout son saoul et sa femme l’attendait à la maison. Elle s’était refusé à écouter Sylvia et elle eut une moue d’irritation en entendant le récit par Desmez de ce curieux office.
On pria très tard cette nuit-là dans l’île, les trois femmes étaient infatigables. Le lendemain, ceux qui avaient suivi la veillée racontaient qu’au môment où Sylvia invoquait l’Esprit-Saint, tout son corps changeait. Même sa voix ne lui appartenait plus. Elle perdait sa tonalité, devenait grave, masculine: une voix d’outre-tombe qui demandait, suppliait, ordonnait aux participants de regretter leurs horribles pêchés. Sinon, le corps de Sylvia, disait cette voix, en souffrirait atrocement, au point de s’effondrer sur le sol. Avec le repentir, au contraire, on pouvait se sauver et guérir. Et Sylvia guérissait: célui-ci avait une mauvaise entorse et une cheville violette, les femmes priaient sur sa jambe et il jetait sa canne; célui-là avait les reins vieux et douloureux, ne pouvait plus uriner et avalait en vain des boîtes de médicaments, Sylvia écartait les médecines inutiles, avançait ses mains et l’infirme était libéré! Il suffisait de se repentir et de prier à poings fermés et le monde allait mieux. Faaïté était troublée, tout cela était si nouveau. Jamais le Père Nicolas n’avait fait une chose pareille, les Ecritures parlaient bien de choses semblables, mystérieuses et très compliquées mais Faaïté n’était pas Jérusalem. Et que penser des guérisons et de ces invocations, fortes, presque brutales. Etait-ce la bonne façon de prier le Seigneur? L’île était partagée, prise par le doute.
La femme de Desmey secouait la tête d’indignation. Elle n’était pas la seule. D’autres boudaient la nouvelle prière et grondaient en silence en entendant ces histoires de chants « en langues », d’hommes et de femmes qui tombaient à même le sable et dont le corps devenait dur comme le corail pendant que Sylvia élevait les bras vers le ciel en demandant encore plus de repentir. Et pourquoi commençait-elle la prière par ce cri à percer le fond du lagon: « Voici les âmes de nos arrières-grands Pères… »? Ceux qui suivaient ses veillées n’avaient plus le regard tranquille qu’on leur connaissait. Quand François était venu demander à la femme de Desmey si on pouvait organiser une séance de prières dans son faré, elle avait contenu son irritation et répondu qu’elle allait réfléchir. Elle connaissait bien François, un chrétien passionné, qui enseignait la vie de Dieu aux enfants et aux mamas de l’île, chaque jeudi soir dans la maison de prières. Il avait vingt-deux ans et un corps d’atlhéte qui contrastait avec une barbiche aux allures d’évangile. Il aimait parler, communiquer sa foi, la faire partager et n’avait pas hésité à faire le voyage jusqu’à Papeete pour parfaire sa catéchèse. Sa vie avait pourtant mal débuté: un père alcoolique et violent, une mère merveilleuse, morte trop jeune d’une saloperie au foie, des frêres et soeurs disparus, et une litanie de coups durs en avait fait un gosse fugueur. François était alors un être tourmenté. Jusqu’à ce qu’il rencontre Dieu et la sérénité. Depuis, il promenait cet air doux et sérieux qui ne le quittait plus. Quand les femmes étaient arrivées, il avait très vite ressenti un choc, « une prière sur lui ». Et il ne manquait plus ces veillées fortes et saintes qui remplaçaient le sommeil du corps. Il priait aussi, seul, le front écrasé contre le prie-dieu à l’église. C’est là qu’il avait vu apparaître le visage de la femme de Desmey; Sylvia lui avait confirmé que c’était un signe favorable à une veillée dans leur faré. Il fallait prier chez elle mais la réponse en demi-teinte de la femme de Desmey avait fait passer une ombre rapide sur le visage de Sylvia:
– « Arrête de nous contrer, veux-tu?  » Sa voix était dure et cassante. « Jésus nous a montré que c’est toi qui est contre nous. »
– « Moi, je ne suis pas venu saluer votre arrivée. Tu le sais! » La femme de Desmey ne se laissait pas impressionner. « J’accepte la parole de Dieu; pas la vôtre. »
– « Jésus m’a dit de beaucoup prier pour ta famille. » La voix était devenue lourde et, brusquement, la femme de Desmey se sentit mal à l’aise. Il n’était pas utile de se déchirer.
– « J’accepte de prier dans ma famille..si mon mari est d’accord ».
On alla trouver Desmey; François lui demanda s’il était pour le Bien? Il attendait la réponse, muet et implorant de ses deux mains. Desmey n’était pas contre le Bien et il accepta d’ouvrir son faré à la prière. Sa femme installa dans le salon l’image du Coeur Sacré de Jésus et elle fila à l’église, s’agenouiller devant le tabernacle pour demander l’aide de Dieu. Quand elle revint chez elle, la veillée avait déjà commencé. Il y avait beaucoup de monde. Sylvia avait distribué des charges spécifiques à un groupe d’hommes: le chef de prières était devenu un simple assistant de Francois, Paul le postier dirigeait la chorale, Gérard Teiri, le frêre du Mutoï, avait la charge suprême de distribuer la communion solennelle…et Eugène, le mutoï, dernier semblant d’autorité sur l’île, était là au premier rang, à genoux, la tête baissée; il avait troqué ses fonctions terrestres de policier contre celles de « garant de la puissance divine ». Sylvia leur avait conféré ces charges et c’était elle qui surveillait d’un oeil critique le déroulement de la cérémonie. Les enfants chantaient à tue-tête et elle intervint sèchement pour dire que Dieu n’était pas sourd! Elle demanda que tout le monde ferme les yeux et un interminable murmure « en langues » parcourut l’obscurité. Desmey avait du mal à se concentrer; il tremblait comme jamais. Une voix au ton masculin s’éleva:
-« Je suis le Seigneur, le fils de Dieu, le Sauveur du monde; je viens vous remettre vos fautes! »
Desmey voyait des formes danser devant ses yeux, une femme lui apparut, il fallait se concentrer encore plus fort sur la prière. A nouveau, la voix montait, forte, impérieuse, dans l’obscurité:
– « Regrettez vos fautes. Autrement, je les dévoilerais devant tout le monde! Et je n’oublierais aucun d’entre vous. »
Desmey vacillait, il pensait à sa femme, à ses deux petits, à ce foyer qu’il avait mis si longtemps à construire. Sainte Vierge! Douce Mère, protégez-les, protégez-nous même si nous n’avons pas été très assidus dans nos prières et si nous avons vécu en dehors des liens sacrés du mariage, à Tahiti, dans cette Babylone qui se perd à force de négliger son âme.
– « Et pardonnez-vous les uns les autres. »
On distribuait la communion solennelle et Desmey ne tremblait plus. Sylvia lui posa la main sur la tête en disant:
– « Que ce foyer ne s’inquiète pas pour ses enfants; ils sont désormais sous la protection de la Sainte Vierge Marie ».
Maintenant, Desmey pleurait à chaudes larmes, comme un gosse. Son faré était protégé, cette prière était vraiment merveilleuse. Dire qu’on avait douté de Sylvia! Elle était si bonne, sans rancune, tout amour puisqu’elle nous bénissait. Desmey tomba dans les bras de sa femme. Elle aussi était complètement transfigurée et tous, réconciliés, s’embrassaient en répétant: « La paix du Christ! La paix du Christ! »
Il était dix-neuf heures, l’heure de la traditionnelle prière des familles à l’église. Ensuite, il y avait encore une autre veillée prévue chez Ioane Harrys, l’adjoint au maire dont le nom rappelait que les marins anglo-saxons étaient passés aussi par les Tuamotou. On pria. C’était déjà la quatrième étape pieuse de la journée.  » Voici les âmes de nos arrières-grands Pères… » Une femme n’y tint plus et demanda à revoir son mari mort, voilà longtemps, à Tahiti. Raheva, l’assistante de Sylvia, la rassura:
– « Ne t’inquiètes pas. Si tu le désire avec assez de force, le moment viendra, tu reverras ton mari, il te rendra visite. »
Eugène le mutoï se leva d’un bond et annonça la prophétie:
– « D’une première femme naîtra Josué et d’une seconde, Isaac. »
Ioane, l’adjoint au maire défaillait et Raheva lui donna une couronne d’épines pour l’encourager. D’après elle, c’était le plus beau cadeau que pouvait recevoir un croyant. Ioane regarda la couronne d’épines et fit cette prière à voix haute:
– « Seigneur, si ce don vient de toi, je l’accepte; si cela vient des hommes, alors je le rejette. Que ta volonté soit faite, pas celle des hommes. »
La femme de Desmey n’oubliera jamais ce grand coup de vent étrange qui souleva, à cet instant précis, les rideaux du salon. « Voici Jésus! » dirent les femmes et tous entonnèrent un cantique, parmi d’autres, célui que l’on chantait pour accompagner les funérailles. Une des femmes assura à Ioane qu’il deviendrait un porteur de l’Evangile et il la remercia.
Ioane Harrys, l’adjoint au maire, serait le premier homme à mourir, brûlé sur un bûcher à Faaïté.

Le lendemain, une femme accoucha et on donna à l’enfant le nom d’Isaac, annoncé par la prohétie de la veille. La prière de ces femmes pouvait tout prévoir! On avait oublié un peu la grande menace évoquée à leur arrivée. Elles priaient, on se repentait et elles guérissaient. La vie coulait fluide et pleine entre les rives sûres de la foi. On plongeait si profondément à l’intérieur de soi, deux heures durant, quatre fois par jour, jusqu’au milieu de la nuit. Les veillées succédaient aux matinées de prières et les vêpres aux mâtines. On ne se quittait plus, bercés par les chants ou les murmures en langues qui habitaient l’obscurité et par le son de la voix de Sylvia qui pénétrait derrière vos paupières closes, on vivait la tête renversée de bonheur, dodelinant du corps ou bien agenouillés, terrifiés par ces étranges coups de vent froid mais aussitôt réchauffés par la force de la prière, illuminés par ces prophéties et ces « paroles de connaissance » qui naissaient même dans la bouches des plus humbles. Tous fondus en un, mis à nu, tour à tour bouleversés puis confortés par les guérisons. Ici, la maladie, c’était le Mal; la santé était le Salut. Célui qui guérissait ne pouvait le faire que s’il avait la foi. Sylvia guérissait: c’était la preuve du Bien, de la protection du Très-haut. Cette femme avait la force, le pouvoir: le Mana. Faaîté avait la tête qui lui tournait.
Son amour faisait des étincelles. La communauté n’avait jamais été si proche du huis-clos de ce radeau de sable qui commençait à dériver sur l’océan. On lui disait à la fois qu’elle frôlait l’abîme et qu’elle n’avait jamais autant approché le Créateur. Faaïté avait toujours parlé le language de Dieu et elle était prête à renoncer à cette montagne de pêchés qu’elle n’avait d’ailleurs pas commis. La grande Tentation était autre. Il ne s’agissait plus de s’adresser à Dieu, de l’implorer pour qu’il s’approche de soi; maintenant, on voulait aller vers lui, s’élever vers sa grâce. Si on le désirait assez fort, si on expiait toutes ses fautes, si on était assez pur, tout était possible. Faaïté voulait voir Dieu. Le Seigneur, Sauveur du monde, et Jésus-Christ son fils, et Marie « O Vierge Douloureuse » dont le corps de plâtre au-dessus de la chapelle deviendrait chair. Faaïté, le petit paradis sur terre, voulait monter au ciel.

« Sylvia est malade! » On se répétait la mauvaise nouvelle en se signant. Sylvia n’allait pas bien du tout, elle s’était écroulée de douleur en plein milieu d’une veillée. Tout s’était déroulé normalement jusqu’au môment où elle avait demandé à une femme de regretter son pêché. Un pêché très grave. Sylvia insistait beaucoup mais l’autre n’arrivait pas à se souvenir de quelle chose affreuse elle avait pu souiller la communauté. On ne pouvait pas continuer la priére avec cette horreur sur soi; il fallait absolument la cracher, l’expier pour l’absoudre. Mais la pêcheresse s’obstinait à garder son air innocent. Hypocrite! Sylvia avait prévenu: à défaut de repentir…Elle s’était effondré, terrassée par le mal. Paul le postier s’était précipité pour la relever; Sylvia, accrochée à lui, avait vomi longuement. Depuis, elle gémissait sans cesse. La « chose » était sur elle, la torturait. Elle portait tous les pêchés de la communauté. Sylvia était malade, toute l’île se sentait coupable et le ciel de Faaïté prenait une teinte affreuse.
Le lendemain, elle ne pût même pas assister à la prière. Nina était restée à son chevet et ce fut l’autre femme, Raheva, qui dirigea la cérémonie. Heureusement, il y avait désormais un noyau d’hommes fidèle à chacune des réunions; des garçons jeunes et forts, à la spiritualité sûre, qui s’affirmaient un peu plus à chaque prière: François et sa barbiche de dévot, Paul le postier si timide, Eugène le mutoï et Gérard, son frêre, un garçon rassurant et inspiré; et d’autres encore. Tous jeunes et passionnés: l’élite de la population de Faaïté. D’emblée, Raheva désigna plusieurs personnes et leur offrit de demander pardon à Tautu. Desmey étaient parmi les noms cités. Il ne se souvenait pas d’avoir causé le moindre tort à Tautu. C’était un vieil homme que tout le monde aimait bien, un épileptique un peu dérangé, avec parfois des attitudes bizarres mais sans l’ombre d’une méchanceté. Il amusait plus qu’il ne dérangait. Desmey ne comprenait pas pourquoi on lui demandait cet acte de contrition inutile. Il s’agenouilla comme les autres en pensant à la douleur de Sylvia. On chanta en langues, il y eut quelques prophéties sans grand éclat et Raheva s’avança vers Tautu, l’homme qui avait pardonné à tous les autres. D’une voix solennelle, elle l’investit d’un don merveilleux et puissant: désormais, pour toute la communauté, le vieux Tautu serait le grand exorciste. Tautu tressaillait de bonheur et il éleva les bras vers les cieux en criant:  » Que la paix soit avec vous! Je suis le Seigneur, le Sauveur du monde! » Pauvre Tautu.
Desmey ne revit Sylvia que le dimanche suivant, à la grand messe, et il faillit ne pas la reconnaître tant la souffrance déformait son visage: c’était une morte-vivante. Il fallait faire quelque chose pour la sauver; elle ne devait pas disparaître à cause de leur manque de repentir. Sinon, ils resteraient seuls, abandonnés, deux fois souillés par leurs pêchés et la perte de cette sainte femme. Tout le monde attendait devant l’autel, les mains blanches à force de les crisper sur le bois des prie-dieu. Seuls, les fidèles parmi les fidèles pouvaient faire quelque chose. Et Gérard prit la parole:
– « Je suis le Seigneur, le Fils de Dieu, je viens te guérir ma servante, te remettre les pêchés et te faire profiter de la communion spirituelle. »
D’une voix faible, Sylvia rendit grâce au Seigneur. Mais on voyait bien qu’elle souffrait toujours autant. Gérard continua:
– « Prends et manges, ceci est mon corps! » Et il partagea la Paix du Christ. On chantait des louanges, c’était la fin de la réunion de prières mais Sylvia , allongée sur un lit, ne cessait de gémir. Tout le monde avait le coeur brisé. Certains commençaient à repartir chez eux, la tête basse, fous d’angoisse. On avait tout tenté: la prière qui sauve, la paix du Christ, les louanges et même la communion. Et Sylvia ne guérissait pas! Quelle pouvait-être la nature du crime commis pour que Dieu reste ainsi sourd à la force de nos appels? La peur s’insinuait partout, même au coeur de cette chapelle où Sylvia vivait mille morts.
Il y eut alors un cri affreux. Le parent d’une des trois femmes venait d’entrer dans l’église et il s’était approché du lit de Sylvia pour la réconforter. Elle s’accrocha à son bras en montrant un espace vide à l’entrée de l’église:
– « Regardez! Il s’en va! Je le vois. Là, la queue! Il a une longue queue et le dos tout rouge…Il est parti! » Et elle s’effondra comme une poupée de chiffon.
On ne voyait rien mais les jeunes l’emmenèrent à bout de bras hors de l’église. Là, elle fut prise d’un terrible hoquet, vomit comme on expulse le Mal, invoqua Jésus et, retrouva d’un coup son visage d’avant. Sylvia était guérie, elle nous était revenue. Alléluïa!

Voilà près de trois semaines que les trois femmes étaient à Faaïté et un bon mois que Marcellino n’était pas rentré. Son speed-boat filait comme le vent vers Faaïté et Marcellino était content. Il allait revoir sa famille après une bonne campagne de pêche à la langouste et le moteur du bateau n’avait pas eu un raté depuis le départ. Marcellino avait un faible pour la mécanique et les grandes courses en mer. Cette fois pourtant, il avait hâte de rentrer chez lui, se reposer, retrouver les siens et son groupe charismatique pour réciter le rosaire en commun. Il amarra son speed boat au bout du quai, traversa le terrain de football curieusement désert et commença à trouver bizarre tous ceux qu’il rencontrait et leur façon de se jeter à son cou en soufflant: « la Paix du Christ! » D’autant que personne ne lui posait la moindre question sur sa pêche et le nombre de langoustes ramassées. Etonnant. Il embrassa sa femme en lui disant que les gens ici avaient drôlement changé.
–  » Cela vient de cette prière extraordinaire dirigée par les trois femmes. »
–  » Une nouvelle prière? Qui leur a permis de l’apporter ici? »
–  » C’est l’archevèque! » Et déjà, la femme de Marcellino s’en allait pour la prière du soir à l’église.
Marcellino le naviguateur était trop las et un peu agaçé de voir son épouse le quitter aussi vite; il n’irait pas à la messe ce soir-là. Le lendemain, on devait prier chez Léonard qui faisait partie maintenant du premier cercle des fidèles de Sylvia. C’était la première fois que Marcellino voyait les trois femmes. Il sursauta quand il vit que l’on récitait le rosaire avec le chapelet en disant seulement sept fois la « Salutation Angèlique ». Elles ne savaient donc pas qu’un mystère du rosaire comprenait dix « Salutation Angèliques »! Et il faillit bondir quand Sylvia apostropha François parce qu’il voulait lire la bible. Elle le renvoya sèchement à sa place en lui disant tout net que personne, vous entendez? personne n’était digne de lire la parole de Dieu. Le naviguateur n’en croyait pas ses oreilles: Sylvia ne priait pas sur la bible! Marcellino se dit qu’il valait mieux ne plus assister à ce genre de prière et il était prêt à se lever à la fin du chant en langues quand Sylvia dit haut et fort:
– « Vos aieux sont au milieu de vous… » Elle prononçait des paroles de connaissance et plusieurs personnes demandaient déjà pardon.
Un homme se leva et Marcellino eut du mal à reconnaitre, derrière ce masque humain, les traits de Paul le postier, autrefois si timide.
– « Il y a parmi nous une personne qui navigue régulièrement et qui ne pense jamais à remercier le Seigneur! »
L’assemblée soupirait, comme en découvrant un grave pêché contre la foi: un crime. Marcellino secoua la tête d’un air sceptique. Il savait ce qu’était naviguer; on ne pouvait pas tout de même pas prier chaque fois qu’il fallait plonger les mains dans la graisse d’un moteur.
– « Il y a parmi nous un mécanicien égoïste qui ne remercie jamais le Sauveur du monde! Toi! Marcellino. Quand vas-tu remercier le Seigneur. »
On parlait de lui. On le dénonçait en public et toute l’assemblée le regardait avec un regard lourd, accusateur. Marcellino sentit une vague de frissons lui envahir le corps. Que se passerait-il quand il repartirait entre deux paquets de mer prêts à l’écraser comme un fétu de paille? Que serait Marcellino le naviguateur sans l’aide de Dieu et le secours des aïeux? Paul le procureur, Sylvia impassible, la communauté entière inquiète, tous le regardaient et il était déjà seul, hors-la-loi, perdu. Marcellino avait la chair de poule. Il se leva:
– « Il est vrai Seigneur! J’ai voyagé maintes fois et je n’ai jamais pensé à te dire merci. Pardon Seigneur. Merci! Merci! Et pardon! »
Il sentit l’explosion de chaleur de l’assemblée le réchauffer jusqu’aux os. Leurs sourires et leurs chants de louanges lui disaient que lui, l’enfant prodigue, était vraiment de retour. Marcellino était inondé d’une immense joie. Sur le chemin du retour, sa femme lui prit la main en lui soufflant à l’oreille:
– « Tu vois comme cette prière est étonnante. On découvre tout ce que tu as fait. »
Elle avait raison. Maintenant, Marcellino était en paix. La Paix du Christ.

L’heure du départ des trois femmes approchait et Eugène, le mutoï au grand coeur, avait préparé un « Tamaraa », un banquet chez lui. Sylvia rassembla ses plus fidèles apôtres, leur parla longuement des rayons de lumière bienfaisants qui enveloppaient cette maison et évoqua les ancêtres, le démon et les monstres qui menaçaient l’île. A la fin du banquet, elle se leva, encore plus solennelle qu’à l’habitude, et elle nomma un à un ceux qui étaient investis de la force, du Mana. Gérard reçut le don de « la Puissance du Fils de Dieu » et serviteur de la communion spirituelle; Eugène le mutoï avait déjà la puissance divine; François le précieux « Don de Guérison » et un autre accepta le don « Marial » pour encourager les timides à s’exprimer; Paul le postier serait « Le Messager » et cinq femmes recurent une rose bénie par Sylvia. Désormais, pour tous, ils seraient les « élus » de Sylvia, ceux qu’elle avait nommé. On pleurait de joie et de tristesse de la voir partir.
La dernière réunion eut lieu à l’église le matin du départ. L’instituteur avait accepté de retarder l’heure des cours. Il était sept heures; l’église était comble et prosternée.
– « Offrez vos pensées à Dieu! Convertissez-vous! » disait Sylvia et toute l’assemblée reconnaissait ses torts immenses. Voilà longtemps qu’on ne se posait plus aucune question sur la nature de la faute.
– « Allez rencontrer vos épouses! Toi Desmey, demande lui pardon. » Desmey et sa femme tombèrent dans les bras l’un de l’autre: « Femme! je ne sais pas quel mal tu m’as fait mais je te pardonne quand même. » Tous les deux sanglotaient.
Un élu se leva:
– « Toi, Marcellino, demande pardon à ton épouse pour la faute que tu as faite! »
Marcellino fut pris de frissons. Comment savaient-ils ce qui s’était passé, voilà longtemps, entre une autre femme et lui dans la petite île perdue où l’on ramassait le coprah? Ils étaient seuls et Marcellino était sûr que la femme n’avait jamais parlé. Cette prière était vraiment trop puissante, on ne pouvait rien cacher: il fallait avouer à haute voix dans la maison de Dieu. Il raconta tout et demanda l’absolution à sa femme qui avançait en pleurant de honte et de bonté.
– « Repentez-vous! »
Maintenant, ce n’était plus une confession silencieuse mais un torrent d’aveux publics. la petite communauté déballait tout: de l’adultère au vol de poule; les mensonges, les petites mesquineries et mêmes les mauvaises pensées, tout ce qui dormait caché au fond des paillotes et qui aurait du y rester, enfoui à jamais. Tout ce qui faisait que deux cent humains parvenaient à vivre ensemble, à se supporter dans la promiscuité d’un banc de sable, trop étroit pour pouvoir s’y étaler de tout son long. C’est pourtant ce qu’ils étaient en train de faire dans une catharsis suicidaire. Ils disaient leurs pauvres secrets, se déshabillaient de leurs vêtements les plus intimes et ils restaient nus. Sylvia décapait l’île de toutes ses défenses; elle allait la laisser seule, démunie et coupable, face à son éternelle frousse métaphysique.
Il ne leur restait que les aieux et les visions. Eugène le mutoï bondit en déchirant ce voile épais qui enveloppait la chapelle; il se tenait debout, inspiré, prophétique et merveilleux:
– « Je vois! Je vois…mon père dans le ciel… Père, parles! Je t’écoute… Mon père est assis sur un trône d’or. Et il a besoin de nous! » Les vivants de Faaïté n’étaient plus seuls: les morts étaient revenus.

Quand Sylvia la grande prêtresse se leva, tous se tûrent pour graver, dans leur mémoire à vif, son ultime message. Elle parla longtemps:
« Regrettez! Repentez-vous et suivez bien cette forme de prière. Autrement sept coupes déverseront leur contenu sur Faaïté – le feu, le cyclone, le vent violent, l’épidémie..-Prenez garde! Faaïté est entouré d’ennemis, de démons. » Elle répéta que tout irait bien si on suivait ses recommandations à la lettre. Sinon, l’île serait engloutie. Et ce malheur s’étendrait aux autres îles de Fakarava et d’Anaa, avant de gagner Tahiti. Elle partait d’ailleurs immédiatement vers Fakarava pour continuer à travailler à éviter cette Apocalypse. Il faudrait beaucoup prier: le danger était si grand!
On se retrouva tous, sur le quai, face à la mer, à regarder le speed-boat de Léonard emmener les trois femmes. Sylvia s’en allait mais son oeuvre ici était accomplie. En trois semaines, elle avait gagné la confiance d’un petit univers oublié, avait jeté à bas le système en place et s’était investie de l’autorité spirituelle, le seul pouvoir qui comptait ici. Mieux; on l’aimait et elle se perpétuerait, incarnée par ces hommes jeunes, élus de sa main; les fidèles qu’elle avait nommés, comme au premier temps des Ecritures. Sylvia croyait jeter les bases d’un nouveau royaume des cieux; elle n’avait crée qu’une nouvelle secte. Elle croyait être le Sauveur du Monde et elle venait seulement de perdre une pauvre île. En la quittant, Sylvia, comblée, souriait d’amour et les humains de Faaïté pleuraient en la regardant franchir la passe du lagon. Faaïté ne serait plus jamais la même.

Le bateau était parti. Dans son faré au bord de la plage, un homme épais pleurait à genoux devant son enfant mort-né. Il se rappelait les paroles de Sylvia sur son « île de pêcheurs sous l’emprise des forces du Mal ». Sa femme gémissait. Lui avait essayé tous les moyens habituels pour réveiller ce bébé et le faire crier. En vain. Il ne restait plus qu’à le baptiser, avant de l’enterrer. Il dit les paroles essentielles et entreprit avec sa femme, malgré sa faiblesse, de prier un chapelet entier pour cet enfant. Au milieu de la prière sainte, l’enfant mort eût comme une plainte. Les parents unirent leurs voix et leurs forces et, quelques phrases plus tard, le bébé pleurait à pleins poumons. L’homme était stupéfait. Ainsi, Sylvia disait vrai quand elle assurait que le Mal était sur l’île mais qu’on pouvait le faire reculer par la prière: témoin ce bébé mort et ressucité. Le père courut jusqu’à l’église remercier Dieu pour cet enfant vivant et il embrassa cet autel lumineux et plus fort, toujours plus fort que le démon.
Un jour après le départ de Sylvia, on disait la prière dans un maison avec les élus et tout se passait bien quand on annonça qu’un speed-boat venait de franchir la passe avec ses moteurs poussés à fond. C’était Léonard qui revenait de Fakarava où il avait déposé Sylvia. Il courait, le regard ombrageux, le long de l’unique rue du village. Tout allait mal à Fakarava. La grande île était « partagée par le milieu » disait Léonard, essoufflé. Fakarava était coupée en deux avec d’un côté, Sylvia et le Bien et, de l’autre les forces du Mal. Il y avait bien trop de démons sur cette terre et Sylvia l’avait tout de suite ressenti dans sa chair. Elle allait y laisser sa vie et demandait à ses élus de venir lui prêter main forte.
Léonard disait vrai. La première prière organisée par Sylvia fût un échec cinglant. Bien sûr, elle avait réussi à impressionner quelques habitants ici ou là, à les convaincre que le bébé d’une femme était possédé et que la boule qu’elle voyait monter et descendre le long de la gorge d’un homme n’était, à l’évidence, que le démon qui s’agitait en lui. Mais Satan savait se défendre; c’est sûrement lui qui avait envoyé le maire de Fakarava, un homme simple et direct, signifier à Sylvia, en quelques phrases bien senties, que la grande prêtresse ferait mieux d’aller s’exciter ailleurs que dans sa commune. Ici, il n’y avait pas les ténèbres qu’elle évoquait, seulement un bel aéroport et un avion qui allait bientôt faire escale vers Tahiti. Elle allait vite repartir, n’est-ce pas?
Léonard n’avait pas besoin d’insister, il était évident que Sylvia avait besoin d’aide dans sa croisade. Sinon elle retomberait malade et perdrait ses forces et la bataille contre le Mal. Elle leur faisait dire que le bateau qui amènerait ses jeunes élus de Faaïté jusqu’à elle, deviendrait une « Embarcation de Missionaires ». Les yeux des hommes s’allumèrent: ils n’étaient plus seulement investis par Dieu; ils allaient propager sa parole, devenir son messager. Eugène le mutoï était déjà sur place; Gérard, François et Léonard filèrent jusqu’au quai, embarquer sur le speed-boat le plus rapide de l’île. Les élus volaient au secours de Sylvia.

En attendant leur retour, on ne pouvait rien faire, sinon prier. Mais quelque chose avait changé. On faisait pourtant les prières dans l’ordre, en respectant strictement le rituel; les fidèles demandaient pardon, les hommes s’agenouillaient aux pieds de leur épouse, quelqu’un annonçait que celui-ci avait reçu un don et un autre remettait une rose bénie à une femme; on chantait en langues et il y avait des paroles de connaissance. Mais tout cela sonnait creux. Les élus n’étaient plus là et personne ne comprenait ce qu’il y avait dans ces paroles sacrées, ni le contenu exact des « dons » que l’on distribuait avec générosité. Les prophéties étaient encore plus floues que d’habitud; rassurantes, terrifiantes ou les deux à la fois. Rien n’était clair. « Voici le Seigneur… » annonçait quelqu’un dans l’assemblée; Marcellino le naviguateur fermait les yeux et ne voyait rien, sinon l’image obsédante d’un homme mort qu’il n’arrivait pas à reconnaître. Et puis, il y avait le vieux Tautu qui n’arrêtait pas de se lever en criant: « Je suis le Seigneur! Je suis Jésus ». Il avait les jambes tremblantes et on devait le contraindre à s’asseoir. Tous étaient épuisés. On crevait de chaleur mais Marcellino avait froid.
Dans la salle, Teretia poussa un petit cri. La jeune fille n’avait pas quatorze ans et des nerfs fragiles. Elle pleurait trop fort, tremblait plus que d’habitude et disait des choses bizarres. Le chef de prières se saisit de la bible – heureusement que Sylvia n’était pas là! – et il l’approcha de la gamine. Elle paraissait aller mieux. Marcellino n’aimait pas çà du tout. A la sortie, il croisa le regard de Desmey et crût lire la même chose qu’il ressentait: le malaise et la crainte.
La nuit suivante, Desmey entendit un cri de femme à quelques maisons de chez lui. Il imagina que c’étaient des jeunes qui s’amusaient et se dit que c’était une bonne chose . Il fallait savoir se détendre et bien dormir. Dix minutes plus tard, des bruits de pas le réveillaient à nouveau. Des gens couraient vers l’église. Sa femme se leva, regarda par la fenêtre et lui dit qu’elle avait entendu l’un d’eux prononcer le nom de Teretia, la jeune fille qui avait craqué pendant l’office. Desmey ne pouvait plus s’endormir, il s’habilla, prit sa femme et son bébé sous le bras et fila vers la maison de Teretia. Il y avait déjà beaucoup de monde autour de la jeune fille. Les traits déformés par des grimaces, elle répétait que le vieux Tautu prenait possession d’elle. Desmey et tous les autres ne pouvaient plus se cacher la vérité: Teretia était bien possédée par le démon.
Desmey demanda un peu bêtement ce qui s’était passé et une femme, très en colère, lui souffla:
– « Ce n’est pas une bonne chose que ces femmes ont apporté chez nous. Ce qu’elles ont fait est dégoutant! Ce n’est pas de la vraie prière. C’est…démoniaque. Oui, ceci est le démon. »
On veilla jusqu’à l’aube mais l’état de Teretia ne s’améliora pas. En rentrant chez lui, Desmey sentit une sorte de présence sur le pas de la porte. Il regarda sa femme:
–  » Tu n’as rien ressenti? »
–  » Si. »
– « Courage! Attendons jusqu’à huit heures, le moment de la prière du dimanche. Après, nous irons dormir. »
Après l’office, Desmey alla voir Teretia. Cela allait de mal en pis, les prières étaient inefficaces. Tautu le vieux, investi en principe du don d’exorcisme, se pencha sur la jeune fille en racontant n’importe quoi. Et il repartit vite vers l’église. Un peu plus tard, des gosses refluèrent comme une volée d’oiseaux effrayés:
–  » Voilà Tautu! Il revient! Tautu s’est habillé avec l’aube blanche et l’étole du prêtre…Voilà Tautu! »
Effectivement, le vieux Tautu marchait d’un pas décidé vers la maison, la grande étole du Père Nicolas et l’aube immaculée battait ses jambes courtes et il criait:
– « Ne m’arrêtez pas! Je suis Jésus de Nazareth. Vous ne pouvez pas m’arrêter. J’ai la puissance. Le Mana! »
Personne ne souriait. Tautu n’avait plus son visage normal; il avait les yeux exorbités, tout rouges et la salive lui dégoulinait de la bouche. Des hommes essayèrent de l’arrêter mais la peur les paralysait. Desmey lui même avait perdu ses moyens face à ce vieillard terrible. On alla chercher Mana, un nom bien adapté pour cette force de la nature, avec des bras larges comme des cuisses de piroguier. Mana étendit la main, souleva Tautu à vingt centimètres du sable et le ramena chez lui. A minuit, on entendit à nouveau des cris. Les gens recommencaient à courir dans le village. C’était Tautu. Il était monté sur le toit de sa maison et il hurlait:
–  » Où courez-vous? Cela ne sert à rien. A rien! Je suis Jésus de Nazareth. Ne fuyez pas. » Il montrait la mer éclairée par une lune métallique. « Ou fuyez-vous, hein? Vous ne pouvez pas fuir. On ne peut pas vivre dans la mer. En vérité, je vous le dis: vous ne pourrez pas vous échapper! »

Dans sa folie, Tautu avait raison: les hommes de Faaïté devaient tout affronter seuls, en huis-clos. Desmey et les autres avaient les jambes molles. Tout cela était trop fort pour eux, ils se sentaient impuissants. Tautu était descendu du toit. Maintenant, il parcourait le village en pénétrant dans chaque maison. Desmey courut avec sa famille s’enfermer chez lui. Cela ne servait à rien, le village tenait dans un mouchoir de poche et, de son lit, on entendait les conversations et les imprécations. La nuit serait blanche.
Le lendemain était un lundi et Desmey le charpentier était décidé à se consacrer au travail, histoire de transpirer autre chose que du sacré. Il avait préparé tout le matériel et réuni les ouvriers quand Ioane, l’adjoint au maire, s’approcha l’air embarrassé. Il venait lui demander de ne pas employer le chef de prière aujourd’hui. C’était un bon artisan qui allait manquer à la tâche, mais Desmey ne pouvait refuser ce service à Ioane. A force de l’observer, Desmey se demanda s’il n’était pas malade.
– « Ioane, qu’est-ce que tu as? Tu es tout pâle. »
– « Je ne sais pas. Desmey, écoutes…je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je sais seulement que j’ai besoin d’avoir le chef de prières auprès de moi. »
Desmey le laissa partir et promit de ne pas décompter les heures de travail non effectuées. D’ailleurs, cette nouvelle affaire lui avait oté tous ses moyens. il renvoya tous les ouvriers. Personne n’avait plus le coeur à l’ouvrage.
Quand il alla revoir Ioane, Desmey le trouva allongé sur le sol. Le chef de prières était penché sur lui. Desmey essaya de parler à Ioane mais l’autre ne l’entendait plus. Il avait l’air de prier. Mais à qui est-ce qu’il s’adressait? Personne ne comprenait ses prières! La mère de Ioane était folle de rage:
–  » Regardez mon fils! Il est possédé. Ces femmes n’ont pas apporté le Bien, mais le Mal. Et elles nous l’ont laissé en partant. »
Desmey voulait dormir. Il rentra chez lui, se coucha et se releva en sursaut en entendant des chants. Qu’est-ce que c’était encore comme catastrophe? Il se dirigea vers l’endroit d’où provenaient les louanges.
– « Alléluïa! Un homme a été guéri!  »
– « Qui a réussi cette merveille? »
– « C’est Ioane! »
– « Ioane? Qu’est-ce que tu racontes! Je viens de le quitter et il était possédé. »
– « Non. Il a reçu un don. Va voir par toi-même. »
Desmey vit arriver Ioane qui affichait un sourire démesuré. L’autre le prit dans les bras et l’embrassa:
–  » Courage Desmey! Une chose nouvelle s’est produite en moi. J’ai guéri un homme. Réjouis-toi! Tu seras le suivant… » Et il prit par le bras: « Viens avec moi. »
Ioane voulait voir le catéchiste; ils rencontrèrent d’abord Ragivaru, un homme pacifique qui s’était toujours tenu à l’écart de cette histoire. Ioane l’embrassa en lui donnant « la Paix du Christ ». Puis il entraina Desmey chez le catéchiste qu’il embrassa très fort, « la Paix du Christ! », courut chez Mana se jeter à son cou, « la Paix du Christ! » puis vers une autre maison, « la Paix du Christ! » et reprit immédiatement son chemin, « la Paix… ». Desmey avait compris. Ioane n’allait pas bien du tout et il en avertit les autres. Le chef de prières, impuissant, soupirait: « Malheur à nous! » On se quitta en hâte.
Tautu passa la nuit à tourner en rond dans l’église en hurlant le nom de Jésus et de Marie. Personne n’osait plus aller l’arrêter, l’île se bouchait les oreilles mais l’entendit vociférer jusqu’à l’aube. Au petit matin, Desmey regarda, sans y toucher, le café noir et brûlant servi par sa femme. Il n’avait plus faim, plus soif, plus sommeil. Il se leva pour réunir les autres travailleurs, se traina jusqu’à huit heures trente et renvoya toute l’équipe. A la maison, sa femme remarqua son air étrange:
– « Ton visage a changé. Qu’est-ce que tu as? »
– « Je me sens lourd. L’impression d’avoir quelque chose sur moi. »
– « Tu as besoin de sommeil. Vas dormir un peu. »
Desmey se coucha, vit aussitôt apparaitre devant lui le visage immense de Sylvia et se releva d’un bond. Il avait besoin d’air, s’assit sur la véranda et finit par s’endormir. Tiens! Dans la passe du lagon, face à lui, il y avait une baleine qui l’observait. Qu’est-ce qui se passait? Il se réveilla, sa montre marquait 13 H55; il se leva et marcha un peu sur la route. La baleine était toujours là. Elle mesurait bien vingt-cinq mètres de long et se tenait à mille mètres de lui. Desmey se souvenait des paroles de Sylvia sur « cette baleine qui viendra vous protéger.. » Desmey était maintenant certain que cette baleine venait pour les anéantir. Peu après, quelque chose s’approcha de l’île. Desmey tremblait comme une feuille mais sa femme le secoua: ce n’était que le bateau de Léonard, les élus revenaient de Fakarava.
Le catéchiste se souviendra longtemps du retour impressionnant de ces initiés qui avaient « du soleil plein les yeux » après cette croisade contre les démons de Fakarava. Ils avaient fait de leur mieux et Sylvia les avait remercié. Maintenant, le village les entourait. Eugène le mutoï, Gérard, François, Léonard et Paul écoutaient ces hommes et ces femmes en détresse leur raconter ce qui s’était passé sur l’île depuis leur départ et les élus comprenaient qu’il fallait agir vite. On se retrouva le soir même à l’église, tous en cercle, devant l’autel. Eugène s’avança et étendit les bras d’un air protecteur:
–  » N’ayez pas peur! je vais demander à Dieu de se manifester pour nous dire quel est son sentiment envers nous. » Il ferma les yeux un long moment.
– « Il n’y a rien à craindre. Jésus a un vêtement blanc et une ceinture rouge. »
Sylvia avait dit que le blanc était la couleur de la paix du Seigneur mais que le rouge signifiait son courroux. Que voulait dire cette ceinture rouge?
– « Jésus dit qu’il y a un canot qui vient. A bord, il y a un dragon à sept têtes. Il veut engloutir Faaïté. » Un souffle glaçial passa dans l’église.  » Mais il n’y a rien à craindre, le canot est déjà loin de nôtre île, à plus de cent milles marins. Et Jésus nous sourit. »
Eugène le mutoï rayonnait, il était bien le seul. L’assemblée était atterrée. Il avait parlé d’un dragon à sept têtes qui voulait engloutir Faaïté!
– « Malheur à nous! » Le cri jaillit dans l’église. Eugène avait peut-être voulu réconforter ces humains à la foi ébranlée: il n’avait réussi qu’à les terroriser.Il allait falloir beaucoup prier.
Eugène voulut s’avançer vers l’autel pour commençer la grande prière. Un hurlement l’arrêta tout net:
– « N’acceptez pas cette prière! » C’était Ioane, l’adjoint au maire. » Ces hommes ont le démon en eux! »
C’était la première fois que quelqu’un désignait le Mal chez un des élus. Ioane ordonna à un homme agenouillé de se lever pour diriger la prière. On était dans l’église et il n’était pas permis de se déchirer: personne ne s’interposa. L’homme désigné se leva et dit quelques mots mais Ioane l’interrompit aussitôt. Il dit que seul, le catéchiste était habilité à dire cette prière. Le catéchiste commença à prier et Ioane le fit taire lui aussi. Il expliqua d’une voix blanche que le cathéchiste n’était pas ministre extra-ordinaire de l’Eucharistie, le déchargea de la prière et la confia à Mana, l’homme fort de Faaïté. Mana, docile, n’eut pas le temps de finir sa phrase que Ioane l’interrompait déjà! Dans l’église, on commençait à s’énerver. Qu’est-ce qu’il voulait à la fin? Ioane s’avança lui-même face à l’autel. Il était connu comme un des moins assidus à la messe et était incapable de diriger une prière. Il se mit à crier:
– « Hosannah au plus haut des cieux! Alléluïa..Répétez! » l’assemblée reprit la phrase en choeur.
– « Répétez! » On s’exécuta encore.
Puis il parcourut les bancs, repartit vers l’autel, et recommença à crier. Les gens devenaient fous à force de suivre cette avalanche d’ordres contradictoires. Ioane faisait de l’église un lieu de bavardage et de délire. C’en était trop! Le catéchiste se leva et demanda qu’on s’empare de Ioane. Pendant que les hommes l’emmenaient, Ioane hurlait qu’il fallait absolument enlever la croix que Tautu portait à son cou, que tout venait de là…L’assemblée était bouleversée et le cathéchiste reconnut que le pauvre Ioane était possédé par le démon. Les gens se retrouvèrent dehors, ivres de peur. Ioane était possédé et Eugène avait annonçé une chose horrible, la présence d’un dragon à sept têtes autour de l’île. C’était bien ce qu’avait prévu Sylvia, ce que les prophètes des îles répétaient depuis si longtemps: le cyclone final, la trombe d’eau plus haute que les cocotiers, l’île engloutie, la fin de tout. Oh! Mon Dieu, protégez Faaïté. Il n’y avait plus personne sur cette île capable de dire vôtre volonté et d’empêcher le Mal d’aller posséder vos créatures, jusqu’au sein même de vôtre église, comme Ioane devant l’autel. Où était le chemin du Bien? Qui pouvait le montrer? Sylvia était loin. On avait besoin d’un prêtre et Le Père Nicolas bénissait une autre île à mille kilomètres d’ici. Il fallait demander l’aide de l’archevêque à Papeete. Il fallait implorer Monseigneur.
On demanda à Eugène le mutoï d’aller lancer un appel à la radio et il courut. Pour plus de sureté, il conseilla à tous le monde d’aller se baigner dand l’eau du lagon pour se purifier et conjurer le sort. Eugène ne comprenait plus ce qui se passait. Tautu possédé et maintenant Ioane..Sylvia lui avait bien dit de se méfier de Tautu et de le baigner dans la mer s’il s’agitait comme il le faisait parfois. Mais Ioane? Sylvia lui avait dit qu’on pouvait l’appeler en cas de problème. Il quitta l’église, passa en quelques foulées devant la maison du maire et parcourut à peine une trentaine de mètres pour atteindre le bureau de poste à côté de l’école. Arrivé devant le radio-téléphone, Eugène appela d’abord Sylvia. Il lui dit le comportement de Ioane et elle expliqua tranquillement qu’il fallait beaucoup prier sur lui. Eugène dit qu’il voulait appeler le Père Hubert, responsable du Renouveau Charismatique et Sylvia répondit que ce n’était pas la peine. Elle le ferait elle-même et lui transmettrai son message. Eugène la remercia et raccrocha la ligne. Pauvre Eugène, pauvre Faaïté.
A Papeete, Sylvia n’était pas très à l’aise. Elle avait échoué à Fakarava et son royaume de Faaïté tremblait sur ses bases. Il était temps d’afficher une belle discipline en consultant le Père Hubert à la Mission. Ce mardi-là, le Père Hubert était pressé et il commençait à en avoir assez de Sylvia la pertubatrice:
– « Je suis occupé. Reviens vendredi. »
–  » Je veux te voir… » Sylvia insistait,  » quelque chose de grave se passe à Faaïté. »
Le Père soupira. Il avait eu déjà pas mal de difficultés déjà avec ce genre de brebis. Et maintenant, la voilà qui déboulait avec ses airs mystérieux! Qu’est-ce qu’elle avait bien pu faire à Faaïté? Bon, d’accord, il la verrait aussitôt que possible et en profiterait pour mettre les choses au point. Il lui fixa un rendez-vous. Et Sylvia repartit.

Après sa communication avec Tahiti, Eugène le mutoï avait dit à tout le monde de pas s’inquiéter: on allait demander à toutes les paroisses de Tahiti de prier pour Faaïté,-c’était puissant! -, mais il fallait rester tous groupés dans l’église. On l’écouta respectueusement. Après le bain au lagon, tout le monde s’installa en famille dans la chapelle, jusqu’à l’aube. On disait même que l’archevèque allait venir dans l’île. Qu’il vienne vite!
La nuit était revenue sur Faaïté et, avec elle, la peur. Le jour, on pouvait encore essayer de réagir et de se défendre, de surveiller l’état du ciel ou de lancer une pirogue sur la mer; le ciel brûlait parfois de trop de clarté et les choses étaient terribles mais elles étaient visibles. Le jour, Faaïté était une île. La nuit, elle devenait pour ses habitants, le monde des ténèbres. Impossible de dormir avec cette noirceur tout autour, dans cette église encombrée d’enfants enroulés sur les bancs de bois, et ces femmes qui se levaient en gémissant, tirées de leur sommeil par une image plus laide que les autres. On les voyait éclater en sanglots et se trainer jusqu’aux pieds de la Vierge pour lui demander le silence des possédés et le repos du monde.
Marcellino sortit de sa torpeur en entendant les cris des enfants. Il était 5H45 ce mercredi et les coqs avaient un chant étranglé. Encore un jour de plus et cela ferait exactement une semaine que les trois femmes s’en étaient allées. Les cris redoublaient; Marcellino enfourcha sa bicyclette et arriva le premier dans la maison de Ioane. L’adjoint au maire avait une nouvelle crise de possession et il gisait sur le sol. Le femme de Ioane se tordait les mains d’impuissance. Elle l’implora:
– « Marcellino, aides-moi! »
– « Que la paix soit dans cette maison… » dit Marcellino à tout hasard.
–  » Marcellino, viens à mon secours! »
Marcellino releva Ioane et sentit son corps étonnamment dur. Arrivé au salon, l’autre le poussa avec violence contre le placard. A deux, lui et la femme, ils avaient bien du mal à le contenir. Les gens accouraient pour les aider; il y avait Léonard, Paul et François, les élus étaient toujours sur le qui-vive. Marcellino secouait la tête: « cette histoire est diabolique! » François demanda qu’on brûle tous les journaux trouvés dans la maison au cas où il y aurait, dissimulé ici, quelque écrit satanique oublié. Marcellino était en sueur, il rentra chez lui, mangea un peu de poisson et aperçut Léonard qui arrivait, le regard inquisiteur:
– « Marcellino, es-tu allé ce matin dès cinq heures chez Ioane? »
– Cinq heures? Non. Je dormais. »
– « C’est bien ça! » Léonard soupira, » C’est le diable qui est allé chez Ioane. Mais le diable a pris ton visage, Marcellino… » Il regardait la maison de Marcellino en se pressant les mains:
–  » Ce qui est arrivé à Ioane vient de chez toi. Car ton Père s’est mis à adorer la photo de ta mère défunte! » Marcellino se tourna, furieux, vers son vieux Père.
– « Papa! Est-ce que tu as fait ça? »
– « Non! Quelle idée! » dit l’autre. »Non, non et non. Au contraire, je récite mon rosaire tous les jours. »
Léonard n’était pas entièrement convaincu. Il demanda la photo de la mère et la brûla.

Desmey surveillait Tautu le vieux. Le voila qui tournait autour la maison de Ioane, disparaissait derrière la haie et revenait sur la route en tenant quelque chose de noir à bout de bras: Tautu avait étranglé le chat de Ioane. Il brandissait l’animal et hurlait qu’il avait trouvé le démon de Ioane. Tautu courait maintenant vers l’église pour le déposer sur l’autel. D’un même bond, Desmey et Mana lui interdirent l’entrée de la chapelle. Tautu jeta le chat noir étranglé sur le seuil de l’église et Eugène le mutoï dut aller le ramasser, courir vers la plage et l’expédier de toutes ses forces, le plus loin possible dans l’eau du lagon. Eugène n’en pouvait plus. Il avait la tête en feu, les yeux rouges à force de mal dormir et, maintenant, cette odeur de chat crevé sur les doigts. Quand il entendit un cri d’enfant, il faillit fuir dans la direction opposée; mais le cri venait de chez lui. Son fils!
C’était à la fois terrible et banal. Son gamin de deux ans et demi avait fait une sale chute sur un mur de corail; il avait une large blessure en travers du front, peut-être une fracture du crane. Il saignait beaucoup et devait être évacué rapidement. Eugène bondit vers la radio, appela Papeete et contacta le Docteur Quéné, responsable des îles. Ici, on disait « Toté Quéné » et on aimait sa barbe de broussailles et le regard chaleureux derrière ses lunettes épaisses; c’était un breton, habitué des îles et des coups durs. Eugène demanda une évacuation sanitaire par hélicoptère mais « Tote Quéné » lui dit qu’on pouvait soigner rapidement son gamin à l’infirmerie de Fakarava, quitte à le transporter ensuite, si nécessaire, par avion jusqu’à Tahiti. Eugène aurait préféré voir un gros hélicoptère Puma, avec des gens en blouse blanche et en uniforme, se poser directement sur le terrain tout près de l’église mais il s’inclina et ne dit rien d’autre. « Tote Quéné » » savait soigner les corps mais ce qui se passait sur l’île ne regardait que Dieu et Faaïté. Il se résolut à appeler le maire.
Michel Teata travaillait sur le bonitier dans le port de Papeete quand on vint le prévenir que le mutoï le demandait de toute urgence. Le maire courut vers la première radio et appela Faaïté:
– « Michel, ici, ça va pas bien! »
– « Qu’est-ce qui se passe? »
Eugène aurait bien voulu tout lui dire: le dragon à sept têtes, Tautu et le chat, Ioane et le démon…Mais comment parler quand on sait que les communications sont entendues par toutes les îles à la fois? Qu’est-ce que les hommes de Faaïté, l’île des Tuamotu que l’on citait comme un exemple moral et religieux, diraient quand ils rencontreraient plus tard leurs voisins de Fakarava, d’Anaa ou d’ailleurs!
–  » Moi, je dois partir. Mon fils s’est blessé, » souffla Eugène,  » mais ici…ça va pas, Michel. Les gens ne sont pas bien du tout. Et le maire-adjoint…ça va très mal! Michel, il faut que tu reviennes vite avec un prêtre. Ou mieux! Avec Monseigneur. »
Le maire promit d’aller voir l’archevèque le jour même. Il n’avait jamais senti autant de panique dans la voix d’Eugène le mutoï. Il abandonna le bonitier dans le port de Papeete et prit le chemin de l’archevéché. Il ne savait pas qu’un homme de Faaïté avait déjà gagné Tahiti et s’était précipité chez Monseigneur pour lui raconter ces histoires de démon et de possession. Enfin, ce qu’il en savait. L’homme était parti de Faaïté juste avant la spirale des évènements des dernières vingt quatre heures. L’archevèque l’avait reçu aussitôt et il l’avait écouté avec toute la tendresse qu’il avait pour cet atoll du paradis. Lui-même ne croyait pas trop à la gravité de ces « possessions » et il connaissait la propension des gens des îles à dramatiser ce qu’ils ne comprenaient pas. De plus, il se préparait à partir en voyage pour la conférence épiscopale au Vanuatu. Monseigneur se résolut à appeler son frêre, le Père Hubert, responsable du Renouveau Charismatique. Avec lui comme conseil, le problème serait vite réglé. On prit rendez-vous pour le lendemain.
Le temps passait, les hommes et les messages se croisaient et, à cinq cent kilomètres de là, sur son banc de sable au raz de l’océan, Faaïté commençait à tourner comme une bille folle, à la vitesse du désespoir d’une bulle d’eau jetée sur une plaque chauffante.

Eugène le mutoï avait posé le micro de la radio. Il ne savait pas encore que son île était perdue et qu’il était sauvé. Il allait partir avant l’irréparable. Les autres le suppliaient de rester, lui, deux fois élu par Sylvia et par les autorités françaises, investi de la « puissance divine » et de l’autorité policière. Mais son fils l’attendait en perdant son sang: Eugène devait partir. Il appela François, lui demanda de s’agenouiller et lui transmit son pouvoir. Puis il prit son gosse blessé dans ses bras et sauta dans son speed-boat. Il priait Dieu de sauver son enfant et il fut exaucé. Sauf que son fils ne serait plus jamais pareil. Bien plus tard, une fois cicatrisée la vilaine plaie de son front, j’ai vu ce gamin muet, l’air sombre, dur et agressif. Il était souvent emporté par des crises terribles pendant lesquelles il brisait toutes les vitres de la maison et se jetait contre son Père, un couteau à la main et le regard assassin. Aujourd’hui encore, Eugène ne comprends pas ce qui a changé chez son fils unique et pourquoi il lui en veut autant; il réalise que sa terrible blessure l’a empêché de rester à la tête des élus de Faaïté, d’être entrainé avec eux dans une sarabande infernale qui les a conduit à la folie, à la mort ou derrière les barreaux d’une prison. Une nuit, sur la véranda de son faré, Eugène m’a pris le bras et il a soufflé:  » On avait tous la tête à l’envers. On prenait le mal pour le bien. Crois-moi. Si j’étais resté ici avec les autres…Je suis sur que je les aurais accompagné dans cette horreur. » Dans une des chambres du faré, on entendait son fils s’agiter dans son lit et Eugène était allé calmer cet enfant, muet et tourmenté, qui avait sauvé la liberté de son père en perdant la raison.

Ce matin-là, Eugène le mutoï était parti et l’île se sentait encore un peu plus seule. Le vieux Tautu tournait dans l’île en brandissant une croix qu’il avait arraché au cimetière. En le voyant, Desmey courut se réfugier dans l’église pour réciter un rosaire. La prière ne lui apporta aucun réconfort et, à la sortie, il buta contre un gamin qui lui annonça que Ioane avait les pieds et les mains transperçés. On demandait son aide. Cela ne finirait donc jamais! Desmey n’avait pas la force d’y aller seul. Desmey prit l’image de Jésus accrochée au dessus de son lit, rassembla tout son courage et retrouva le chef de prières agenouillé devant Ioane. Desmey s’approcha et faillit s’évanouir de stupéfaction: ce n’était pas Ioane! Ce visage convulsé, ce regard brillant d’un mauvais éclat, cette bouche tordue qui laissait échapper des sons caverneux…Ce n’était plus Ioane, l’adjoint au maire, l’ami, l’homme que tout le monde aimait: un être hu-main. Pas cette créature en face de lui. Ioane n’existait plus! La « chose » était sur lui, à l’intèrieur de son corps. C’était le démon incarné, le prolongement du diable, Satan lui même. Et c’était lui que Desmey devait affronter.
Desmey brandit l’image de Jésus qu’il avait apporté:
– « Ioane! Regarde. Qu’est-ce que c’est? »
La « chose » le regardait avec des éclairs dans les yeux. Cette violence devant l’image du Christ! Desmey en avait la chair de poule. Il avança l’image encore un peu plus.
– « Ioane! Au nom de Dieu, je te le demande. Dis-moi ce que je te montre. Que vois-tu? »
Avec un grognement, la « chose » se jeta en avant, lui arracha l’image des mains et la déchira en deux. Desmey s’était vivement reculé et les mains de l’autre le cherchaient. C’était bien Satan qui habitait Ioane et il fallait l’en faire sortir. Desmey attrapa un livre de prières. Quand il l’ouvrit brutalement devant Ioane; l’autre se rua sur lui, le poussa à terre et lui marcha dessus en essayant d’arracher le livres de prières. Les deux hommes luttaient en grognant et la femme de Ioane hurlait de toutes ses forces. Desmey se débattait en s’accrochant au livre saint, sa seule planche de salut, sa dernière arme. Satan ne devait pas s’en emparer. Il réussit à se relever, Ioane avança et Desmey envoya un énorme coup de poing en plein visage du démon. Le corps de Ioane tituba, Desmey crut qu’il allait tomber mais il avançait encore. Desmey réunit toutes ses forces, hurla de rage et de terreur et fit exploser la joue de Ioane d’un coup à assommer le démon. Maintenant, la propre femme de Ioane frappait elle aussi son mari. Et Ioane vacillait mais ne s’écroulait pas, comme si les coups glissaient sur une cuirasse diabolique. Il ne tombait pas; il chantait! Une mélopée « en langues » grave et métallique. A vous tétaniser d’horreur. La femme de Ioane recula, en portant les mains à ses lèvres:
– « Desmey! Ce n’est pas lui qui chante. Non! Regardes..C’est la voix de cette femme. C’est elle qui chante sur la bouche de mon mari. C’est le Diable qui est en lui. O Sainte Vierge Marie, sauvez-le, sauvez-nous! »
Un voisin partit chercher le cathéchiste et son ostensoir. Desmey vit Tautu qui arrivait en hurlant. Et il s’enfuit à toutes jambes. Devant le cimetière, il rencontra François et quelques hommes qui cherchaient la tombe d’où Tautu avait arraché sa croix. François dirigeait les opérations en caressant sa barbiche d’évangéliste. Il avait l’air calme et Desmey s’approcha:
– « François, il faut aider Ioane à sortir de son mal. Viens nous aider. Je crois que j’ai une idée pour enlever ce mal de lui et le guérir. »
– « Tu connais un moyen? »
– « Il y en a un bon: allumer un feu pour faire de la fumée! »
– « C’est vrai, » dit un homme  » c’est comme ça que nos ancètres faisaient pour éloigner les démons. C’est un bon moyen. »
– « La fumée ne suffit pas  » s’énerva quelqu’un. « Brulons-le carrément. »
– « Le brûler? Tu es fou! »
–  » Tu as vu ce qu’il a fait dans l’église? Il faut le brûler. Je ferais la même chose avec mon propre fils s’il était dans cet état! »
– « Pas question. Tais-toi. »
Tout le monde commençait à s’énerver. Desmey entraina François vers la maison de Ioane. Là-bas, il y avait beaucoup de monde. Ioane avait le visage plein de sang parce que le vieux Tautu avait voulu l’exorciser à coups de crucifix dans les yeux. Léonard emmenait Ioane pour un bain purificateur dans l’eau du lagon. Desmey s’avança pour dire qu’il ne fallait pas emmener Ioane à la mer. Il était trop faible. Léonard avait son regard sombre des mauvais jours et il prit Desmey à la gorge:
– « Toi, Desmey, dis-moi quel jour nous sommes? » Léonard voulait vérifier qu’il n’avait pas perdu la notion du temps: un signe de possession. On était mercredi.
– « On est jeudi. » Desmey se mettait à mentir..Allez donc savoir pourquoi! Léonard rugit:
–  » Tu vois! Tu as un démon en toi. Redis quel jour nous sommes? »
– « Mercredi! Ce n’est pas moi qui suis possédé; c’est toi, Léonard! N’emmènes pas Ioane à la mer. »
– « Je n’écoute pas les ordres du démon. Je vais baigner Ioane, le purifier et le guérir.
–  » Guéris-le! Parce que si tu échoues, je te frapperais de mes mains! »
Tout le monde était affreusement mal à l’aise. Jamais, de mémoire de Faaïté, on ne s’était déchiré avec une telle violence.
Après le bain, on déposa Ioane à l’intèrieur de l’église. Il y avait une bonne douzaines d’hommes autour de lui: Léonard, Paul, François, tous les élus, et Mana l’homme le plus fort de l’île. On le tenait et on priait. Quand la prière baissait d’intensité, Léonard demandait d’invoquer le Seigneur, fort, très fort, encore plus fort. Et tout le monde priait avec une folle énergie. Tous voulaient retrouver Ioane l’ami, tous voulaient que le démon quitte le corps de ce chrétien, qu’il recule devant la force de la parole de Dieu, qu’il cède enfin et s’en aille, dans un tourbillon de cendres, haut dans le ciel, loin au delà du lagon, loin de Faaïté. Et que plus jamais il ne revienne tourmenter cette terre. On priait en tremblant parce qu’un démon à sept têtes dans un canot était quelque chose de terrible; parce que les trois femmes avaient bien dit que rien, sauf la foi, le repentir et Marie la Vierge douloureuse n’arrêterait le bras de Dieu; on priait parce qu’on savait que la trombe d’eau qui surgirait du lagon emporterait d’abord Faaïté avant de déferler sur toutes les îles du Seigneur. On priait pour empêcher la victoire du Mal.
Et il se débattait toujours! Il hurlait des insanités et tous pouvaient voir cette grosse boule qui montait le long de sa la gorge. C’était la grosseur du mâlin qui remontait. Il fallait l’extraire. Encore un effort! Quelqu’un mit la main dans la gorge de Ioane pour attraper cette boule du Diable, mais le démon referma la gueule et il faillit se faire couper les doigts. On attrapa des cierges sacrés et on racla le fond de cette gueule maudite. Il se débattait, crachait du sang et des choses noirâtres puis écrasait les cierges entre ses machoires. On saisit des bouts de bois et on recommença à gratter. Ca marchait: il vomissait! On avait « amélioré » le corps de Ioane. D’ailleurs, on voyait parfois l’homme revenir à la surface du possédé. Il avertissait ses frêres, leur criait qu’ils devaient le guérir avant six heures ce soir, sinon la « chose » arriverait et tout le monde mourrait dans l’île. Puis il hurlait les noms de ceux qui le possédaient et on crut entendre célui de « Tautu ». Mais la rémission était courte et le démon l’emportait à nouveau. Alors, on « massait » ce corps à grands coups de poings dans le dos et les épaules pour expulser cette saloperie de lui. Il avait le visage plein de sang, la tête et le cou gonflés et déformés. Il était déjà six heures. Il fallait encore prier, gratter cette gorge, masser ce corps! Il se souleva de terre, balayant les bras des hommes et on supplia Mana d’agripper le cou de la bête avec ses mains musclées. Mana serra et le catéchiste put enfin s’approcher. Il lui présenta deux fois l’Eucharistie et le corps du démon eut un sursaut affreux. Puis il retomba à terre, libéré, vide et tout mou.
On mit un genou à terre et on pria. Ioane, l’adjoint au maire était mort.
Quelqu’un dit qu’on avait peut-être commis un grand pêché et un autre proposa d’aller l’enterrer comme un chrétien. Quoi? Mettre un corps de possédé dans le cimetière? Envelopper le démon dans la bonne terre de Faaïté, là où tous les parents enterraient le placenta des nouveaux-nés pour les relier au monde et les ancrer dans le sable de leurs origines? Quelle folie! C’était le meilleur moyen de damner l’île pour l’éternité. Léonard se leva pour dire que Dieu venait de lui envoyer un message: il fallait brûler le corps de Ioane. On devait prendre bien soin de l’attacher, pour ne pas qu’il s’envole. Et il fallait faire vite! Avant dix heures du soir. Après, ce serait trop tard et Faaïté serait perdue.
Desmey alla annoncer la décision à la femme de Ioane qui pleurait. En écoutant Desmey, elle releva la tête et dit simplement:
– » Brûlez-le, c’est bien. Après tout ce qu’il a fait, il n’y a rien de mieux à faire. »
Desmez retourna vers l’assemblée pour leur dire d’enlever leurs vêtements et de les brûler parce qu’ils puaient. A ce môment, il se sentit soulevé de terre. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Il cria et tout le monde se mit à hurler avec lui: l’heure approchait et il fallait faire très vite! On courut chercher des branches, de la bourre de cocotier et un grand bidon d’essence. On posa le corps attaché de Ioane au sommet du bûcher juste devant l’église. Desmey s’avança avec une boîte d’alumettes à la main en demandant à Dieu de lui pardonner ses pêchés. Et il compta à voix haute: un, deux, trois…Il y eut un grand souffle et la flamme monta à six mètres de haut dans le ciel de Faaïté.

François demanda aux femmes d’apporter beaucoup de bois et aux hommes de se munir de pieux en fer puis de rester autour du brasier pour surveiller que le démon ne s »en échappe pas.
-« Ne doutez pas! Célui qui doute subira le même sort car le Diable entrera en lui! »
Marcellino sursauta. Il s’aperçut qu’il était le seul à ne rien avoir jeté dans le feu. Il saisit alors un petit bidon d’essence et l’expédia dans le brasier qui cracha une gerbe de flammes et d’étincelles. François caressa sa barbiche, il regarda le ciel derrière l’église et annonça à l’assemblée:
–  » Regardez les nuages de moutons! C’est le Seigneur qui vient avec ses brebis. C’est bon signe. Il vient nous délivrer! »
Tout le monde fit la ronde autour du bûcher, un bout de fer à la main: il fallait empêcher l’esprit de Ioane de sortir du feu. On se répétait qu’il avait sept démons en lui, et c’était effroyable. Desmey regardait désespérement le ciel pour voir les brebis du Seigneur mais il ne voyait rien du tout. D’ailleurs, François reçut un autre message et devint encore un peu plus pâle. Il dit qu’il fallait s’approvisionner en bois et être courageux car cette affaire-là ne pouvait qu’empirer. L’île avait basculé dans le malheur.

Moe ne supportait plus cette odeur. Il était revenu deux jours plus tôt d’une campagne de pêche avec une santé éclatante, la peau gorgée de soleil et la tête froide. Il avait rejoint les autres pour les prières et sifflé d’admiration respectueuse devant ces élus capables de communiquer directement, sans téléphone, avec l’île de Fakarava. Moe le pécheur avait fait un gros effort de concentration et s’était très vite retrouvé comme un nouveau-né: « J’étais tout mou, sans force et sans mémoire », se rappelle Moe. Longtemps après, il pouvait vous parler des heures de cette odeur qui était apparue sur l’île. C’était à la fois puissant et indéfinissable; une odeur effroyable de pourriture qui vous saisissait d’un coup, sans raison, dans vôtre lit, au bord du lagon ou devant l’autel et frappait les narines, le coeur et l’estomac. C’était l’haleine du démon. Tous les gens qui priaient l’avaient senti et on les voyait cracher, le corps secoué de spasmes, envahi par une insupportable envie de vomir.
Ce soir, face au bûcher, Moe le pécheur avait, à nouveau, affronté une nouvelle vague pestilentielle et il avait reculé, en lâchant le bout de fer qu’il tenait, avant de faire demi-tour et de rentrer en titubant chez lui. Il voulait embrasser sa mère, Cyrénia, et se jeter à son cou comme un gosse en détresse. Elle était là, agenouillée, les mains jointes mais son haleine fétide fit reculer Moe. Sa mère délirait à voix haute:
– « Eugène est parti sur la mer, il nous a abandonné, Eugène nous a trahi. Pourquoi? O Sainte-Vierge, pourquoi? »
On ne pouvait plus lui parler et Moe fut pris par une énorme rage. Elle aussi! Tout cela était de la faute des autres et de leur saloperie de prière; ils détraquaient tout ce qu’ils touchaient; ils dirigeaient, exigeaient, menaçaient au nom de Dieu et rien ne s’améliorait. Et maintenant, les voilà qui brûlaient Faaïté! Moe sortit de chez lui comme un dément et se planta devant le bûcher où des hommes autrefois solides menaçaient maintenant des cendres avec des bouts de fer-blanc. Moe avait retrouvé ses muscles, il était prêt à se battre et s’avançait, menaçant:
–  » Je vous avertis: si un seul d’entre vous passe le seuil de ma maison, je le tue! »
Quelqu’un proposa de prier pour ce pauvre chrétien. Moe serra ses deux poings et l’autre s’immobilisa. Ils étaient prévenus! Moe rentra chez lui pour s’occuper de sa mère Cyrénia. Il retrouva son jeune frêre Tavita et son fils et leur ordonna de le suivre. A l’intèrieur, l’odeur était vraiment infecte et Moe entraina tout le monde près du débarcadère, dans une maison où il y avait la statue de Notre Dame de la Victoire. Beaucoup de monde était réfugié là. Sylvia en avait fait un lieu saint en assurant que cette Vierge protégeait de tous les dangers. Moe allongea sa mère, Cyrénia, sur une natte et passa une bougie allumée devant ses prunelles dilatées. Elle ne cilla même pas des yeux. Soudain, le fils de Moe se mit à danser en le montrant du doigt: » Ho! Papa, comme c’est amusant! Tu es devenu un chien. Papa, tu es un tout petit chien!  » Le désespoir envahit Moe et il se retrouva à genoux, paralysé, la tête prise de vertige. L’odeur revint avec une force qui le suffoqua. Son jeune frêre eût à peine le temps de lui soutenir le front: cassé en deux par la nausée, Moe vomissait. Quand les élus entrèrent dans la maison pour prendre sa mère, Moe se souvient qu’il pleurait beaucoup et qu’il lui embrassa les mains en soufflant: « Bonne chance, maman! »
Devant l’église, les cendres étaient encore chaudes et Desmey regardait le bûcher. Sa femme lui toucha l’épaule et il sursauta en voyant son visage bouleversé:
– « Desmey, j’ai entendu le caquêtement d’une poule juste derriere moi. Je me suis retourné et …il n’y avait pas de poule! Il n’y avait rien, Desmey, et j’ai senti un grand vent sur moi. »

Le jour était levé et il n’apportait pas la paix. Tautu était assis seul, sous sa véranda. Sa femme avait pris peur et elle ne voulait plus rester avec lui. D’ailleurs, il suffisait de parler avec quelqu’un et de détourner la tête un instant pour sentir cette odeur de pourriture et comprendre que votre époux, votre frêre, votre ami à côté de vous venait d’être investi en une fraction de seconde par un démon à sept têtes. Des poules invisibles caquetaient dans l’île, les gosses se moquaient des humains transformés en chien, les fronts des possédés étaient transperçés par des cornes noires et, en ce môment même, Moe voyait des moustaches rousses qui poussaient sur le visage de Tavita, son frêre, qui essayait de le retenir dans sa descente en enfer. Tavita criait à Moe de ne pas détourner les yeux,-c’était un signe de possession-, mais de tout faire pour garder son regard planté dans le sien. Lui, Tavita aimait Moe et il lui enverrait des rayons bienfaisants qui le guériraient. Que Moe s’accroche, lui fasse confiance et il serait guéri. Et on serait heureux, si heureux, O Mon Dieu! Heureux comme avant.
Les hommes se jetèrent sur le vieux Tautu pour l’emmener près de Cyrénia,la mère de Moe. Elle dégageait toujours une odeur effroyable. On avait passé la nuit à la baigner dans le lagon; Paul le postier et Léonard avaient essayé de lui extraire la « chose » en lui grattant la gorge avec une cuillère. En vain. Cyrénia n’était pas guérie mais elle avait hurlé le nom de célui qui la tourmentait. Tout les hommes présents l’avaient entendu répéter le nom du démon: « Tautu ». Il fallait que le vieux Tautu s’incline aux pieds de celle qu’il rendait malade, qu’il implore son pardon et qu’il sorte de son corps. Tautu s’éxecuta mais Cyrénia ne guérit pas. Ce Tautu n’était qu’un hypocrite et un démon! On lui lia les mains pour le conduire devant l’église et on l’attacha à un poteau planté face au bûcher. le cathéchiste tournait autour du vieux en hurlant:
– « Mettez-le sur le bûcher, c’est lui la cause de tous nos malheurs. »
– « Tautu a la force du démon », annonçait Léonard,  » il est la queue de Satan. »
Mais la mère de Léonard s’interposait. C’était une femme forte, sage et pieuse. Elle regarda ce fils qui appelait le feu de Dieu comme une délivrance ultime.
– « Pourquoi veux-tu faire ça? Qu’est-ce qui le justifie? Où est-il écrit dans la bible qu’il faut bruler des hommes? »
–  » Ecoutes maman; Dieu a parlé à François et voilà ce qu’il lui a dit: Cyrénia est malade. En brûlant Tautu, on pourra la guérir. On ne peut pas s’opposer à la parole du Seigneur! »
La mère de Léonard ne faiblissait pas et les élus menaçaient de tout abandonner. Ils quitteraient l’île en « secouant la poussière de leurs chaussures », en signe de malédiction, et Faaïté devrait assumer, seule, le poids de ses pêchés. le bûcher attendait, tout le monde s’affrontait et Desmey proposa de trancher le débat en approchant Tautu du feu: on verrait ainsi s’il se jetait vers les flammes ou s’il cherchait à les éviter, s’il était un démon ou simplement Tautu le vieux. On le jeta carrément sur les braises et le vieillard se mit à hurler de douleur. On le retira aussitôt mais les élus n’étaient pas convaincus: ils exigeaient qu’on en finisse. Au feu!
La mère de Léonard ordonna au cathéchiste d’appeler l’archevèque pour lui demander son avis. Lui seul savait ce qui était bien ou mal. Léonard baissa les yeux et accepta le délai. On courut à la poste. Paul le postier composa le numéro. Au bout de la ligne, une voix féminine répondit que Monseigneur l’archevèque était en voyage. Le catéchiste proposa aussitôt d’appeler le Père Hubert. Il était neuf heures du matin, ce jeudi là, il y avait déjà un mort à Faaïté et on s’apprêtait à brûler un vivant.

Dans sa paisible mission de Tahiti, le Père Hubert marchait à pas lents sur le gazon-buffalo qui entourait la maison de prières. La pluie avait lavé l’herbe de la colline, la croix de l’église montait haut dans un ciel sans nuages et le flot des chants qui emplissaient l’air ruisselait comme un torrent religieux le long des pentes qui menaient vers la ville profane. On était à soixante-dix kilomètres de Tahiti, loin du bruit et de la violence. Mais ici, tout n’était que paix et lumière. Cette colline de la mission brillait comme un phare qui guidait tous ceux qui croyaient avoir perdu le chemin de Dieu. Ici était l’Esprit-Saint, il était descendu et il montrait l’exemple. Le sacré était contagieux et la prochaine retraite s’annonçait riche de conversions. Le Père Hubert, directeur spirituel du Renouveau Charismatique, aurait tant aimé que Tahiti retrouve cette foi des origines, celle que l’on trouvait encore aux Marquises ou sur les atolls perdus des Tuamotu. Il fallait préserver ces sanctuaires de l’innocence et ce qui se passait à Faaïté l’inquiétait. Il y avait d’abord eu cette visite avortée de Sylvia puis ce coup de téléphone de Monseigneur, son frêre. Le Père Hubert aurait aimé en savoir plus mais ce qu’il avait entendu suffisait à lui faire comprendre que l’île était gagnée par le doute. Cela ne pouvait pas être bien grave, Faaïté restait un forteresse de la foi catholique, avec des hommes sans tâche. Qu’est-ce Sylvia était allée remuer pour troubler à ce point l’eau du lagon? Elle et ses histoires de ténèbres et d’aïeux! Le Père Hubert était un vrai catholique et il n’aimait pas ça. Pour lui, le passé d’avant l’évangélisation était forcément païen. Et il se disait qu’il serait bon de prévoir un voyage là-bas pour ne pas laisser l’atoll loin du réconfort de l’église. Arrivé au bout du parc, le Père fit demi tour et il aperçut la secrétaire de la mission qui lui faisait de grands gestes. On le demandait au téléphone: un appel urgent, de Faaïté.
La ligne grésillait comme toujours pendant ces communications par radio mais le Père Hubert reconnut la voix de Paul le postier. Il disait que le catéchiste était à côté de lui, que Faaïté demandait du secours, aujourd’hui même, avant la nuit. Le Père Hubert voulut en savoir davantage et on lui répéta que quelque chose de terrifiant se passait à Faaïté. Ce n’était plus le trouble mais la peur que le prêtre sentait, à l’autre bout de la ligne. Il y eut quelques grésillements et la voix de Paul transmit une question absurde:
– « Tautu est attaché. Faut-il le détacher? »
Cette fois, le Père Hubert crut avoir mal entendu. Tautu le possédé était attaché! Il avait déjà si souvent expliqué que ce pauvre vieux Tautu était un épileptique, un malade, pas un fou. Encore moins un possédé! Cette histoire était insensée et il expliqua avec toute sa patience de pasteur des îles qu’il fallait relâcher Tautu sur le champ. A moins , bien sûr, qu’il ne se montre dangereux. le Père Hubert avait du mal à croire qu’il suffisait d’un simple épileptique en crise pour angoisser tout l’atoll. Il insista longuement: Tautu devait être libéré. Il y eut un grand silence sur la ligne puis le Père Hubert crut que son écouteur explosait:
– « Père, venez vite! » A cinq cent kilomètres de là, Paul n’en pouvait plus, il avait saisi le micro à deux mains, et il hurlait.  » Il se passe des choses très graves, il faut faire quelque chose, il faut nous envoyer un prêtre! Par pitié! »
Quand le Père Hubert raccrocha, il ne connaissait pas le détail de ce qui se passait à Faaïté mais il savait que la chose était grave et que le temps était compté. Il fallait réunir le maire, le médecin des îles, les autorités et prendre une décision. Il avait promis qu’il partirait dès le lendemain et il le ferait. Le Père Hubert avait encore dans la tête ce cri de Paul le postier. C’était un hurlement, une plainte, un râle qui ne disait qu’une seule chose: Faaïté était menacée.

Sur l’atoll, Paul et le cathéchiste coururent vers l’église rapporter les instructions que le Père Hubert venait de leur donner. Il était déjà trop tard. Quelques minutes plus tôt, les autres avaient vu arriver une femme de l’île avec sa petite fille de vingt et un mois dans les bras. Ici, un petit enfant était une chose du Seigneur, une créature sainte et sans pêchés. L’enfant s’appelait Tatiana et ne savait pas parler. Et pourtant Dieu l’avait inspiré. Dans son berceau, elle avait balbutié deux mots. Et tout le monde savait ce que ces deux mots signifiaient en langue paumotu. L’enfant avait dit:  » A tutu »; ce qui voulait dire « brûler ». Dieu avait parlé par la voix de la petite Tatiana: il voulait que l’on brûle Tautu. Léonard et les autres ne voulaient plus rien entendre. On mis le vieux Tautu dans un sac et on le jeta, vivant, dans le brasier. « A tutu »! Le cathéchiste racontera que  » le vieux a beaucoup crié de douleur. Pendant deux minutes environ »… Mais qui dira un jour à Tatiana que son premier gazouillis d’enfant fût mortel?

Tautu et Ioane étaient morts, l’île tremblait de fièvre et le démon courait d’une maison à l’autre; pauvres humains, tour à tour bourreaux et victimes qui dansaient une même sarabande infernale au plus profond de ténèbres que seules les flammes pouvaient éclairer. Le Diable était bien à Faaïté, bien sûr. Allez donc expliquer le contraire aux hommes de Faaïté et leur dire pourquoi des hommes solides s’effondraient sur le sol et d’autres se sentaient soulevés de terre; pourquoi les gens étaient heureux en regardant les autres brûler; pourquoi l’air pur de l’île était empuanti par une odeur épouvantable et pourquoi, par exemple, Cyrénia continuait à être torturée. Par qui? Si le démon n’existait pas, il fallait déchirer ces pages qui le racontaient à longueur de bible, ces textes sacrés qu’on leur avait fait apprendre par coeur, le cul collé aux bancs de bois du catéchisme au lieu de jouer dans les eaux bleues du lagon! Non, bien sûr, c’était Satan qui tourmentait Cyrénia et les hommes reprirent leurs cuillères et leurs fourchettes pour l’arracher de la gorge de la pauvre femme. Après une bonne demie-heure d’exorcisme, on alla la baigner dans le lagon, autant pour la purifier que pour laver le sang noir qui la couvrait. Son fils était là, à côté de sa mère et il la ramena vers le sable après qu’elle ait eût un bref frisson. Il la porta sur son dos avec précaution et on l’aida à déposer Cyrénia sur le bûcher. Cyrènia était morte mais son fils n’était pas triste. Plus tard, il dira: « je n’ai qu’une mère, c’est la Sainte-Vierge. Ma maman, c’est le Diable qui l’a prise. » Cette chose, là, qui grésillait dans les flammes n’était plus la mère qu’il avait tant aimé. Ce n’était qu’une enveloppe de chair morte, une créature in-humaine, un être malfaisant qu’il fallait réduire en cendres. Le fils s’avança, tout contre le bûcher et la fumée qui montait en grosses volutes noires. Et debout, face au corps de sa mère en feu, il cria:
– « Dégages! Dégages Satan ». Et il éclata d’un long rire.

la nuit était revenue et l’ile résonnait maintenant de cris. Ici, on appelait « au secours! » parce qu’on voyait apparaître devant soi un homme cornu; là, on demandait de l’aide pour maitriser un nouveau possédé. On manquait de bois. François avait mobilisé des hommes dans le camion municipal pour trouver de quoi alimenter le bûcher. Il fallait aussi surveiller un homme, Huri Paï, parce qu’il semblait gagné par le Mal. François s’était approché de lui et l’autre avait détourné le regard. Huri Paï avait même refusé que les élus prient sur lui: Huri Paï allait très mal. Les hommes se jetérent sur lui pour le ligoter et le poussèrent dans le camion. On l’attacha à plat ventre, pieds et mains liés, à l’aïto, l’arbre juste devant la mairie, près du terrain de football. Huri Paï se débattait de toute la force de ses cent kilog et les hommes le bourraient de coup de poings. François revint lui passer un noeud coulant autour du cou pour être sûr qu’il ne s’envole pas. Un peu plus tard, on décida de commencer l’exorcisme. Huri Paï, immobile, avait l’air d’avoir retrouvé la paix. On le retourna: il était mort étranglé par la corde. On jeta son corps dans le bûcher et personne ne contesta la décision.
Desmey s’était réfugié lui aussi dans la maison de la statue de Notre-Dame de la Victoire, près du débarcadère. Il tremblait sans discontinuer. A côté de lui, Moe criait qu’il entendait les sanglots de sa mère morte. Paul le postier avait donné une rose à la femme de Desmey qui se sentait vraiment très mal à cause de cette poule qui caquetait sans arrêt dans son dos. La porte s’ouvrit et François entra pour signaler un nouveau danger:
– « Il y a beaucoup de démons hostiles autour de cette maison. Ne regardez pas par la fenêtre sinon ils vous prendront!  » Puis il avança vers Desmey qui suait de peur. Il lui posa la main sur la tête:
– « Il y a ici un homme dont le coeur a été rendu ferme par l’action de la Vierge-Marie. Cet homme s’appelle Desmey. Il vous protègera. »
Des enfants entrèrent dans la pièce et ils puaient le mazout. Quelqu’un leur avait conseillé de s’enduire de ce liquide fort et protecteur. François se mit en colère en disant qu’il venait de bénir cet endroit et que les enfants devaient courir se laver. Sur son ordre, on les baigna et on brula leurs vêtements; les gosses étaient nus et ils tremblaient de froid.
La porte s’ouvrit encore et Desmey reconnut Mareko, allongé sur une planche de contreplaqué. Mareko était arrivé des îles marquises quelques années plus tôt. Bon chrétien, bon pécheur, bon joueur de football, il s’était installé dans la dernière maison du village, après l’église, et tout le monde avait immédiatement adopté ce jeune homme frêle, handicapé par les séquelles d’une vieille angine de poitrine. On avait du l’opérer et il en gardait une énorme cicatrice qui lui barrait le thorax. Ce soir, le marquisien se tordait de douleur en criant qu’il sentait son corps glacé et couvert de piquants. Paul et les autres s’acharnèrent sur ses démons de neuf heures du soir à quatre heures du matin. Ils le « massaient » en frappant à poings fermés sur la poitrine et lui raclaient la gorge avec une cuillère. A chaque pause, on lui faisait boire de l’eau bénite. Mareko ne se débattait pas, il encourageait ses tortionnaires:
– « A l’aide! Ma gorge me brûle. Mets tes doigts bien au fond. Attrape cette chose en moi! » On lui donnait à boire de l’eau de mer et il criait de plus belle:
– « Ca brûle! » Et il crachait du sang.
– « C’est le sang de Satan! » disaient les autres.
– « Continues…attrape-le. Enlève le de moi. J’ai sept personnes en moi. Et elles veulent sortir! » Paul faillit lui arracher la langue.
– « Nomme ces démons! Qui sont-ils? Mareko, donne leurs noms et on te délivrera d’eux! »
– « Je ne sais pas  » criait le marquisien et on lui donna un grand coup sur la tête.
– « Je les vois… » Sous les coups, Mareko avait des étoiles plein les yeux,  » il y a Ragivaru, Huri Paï et Simone sa femme, et Mahine, et Hiro, et Tetumu..Ils sont en moi. Surtout Ragivaru! Il me possède! »
Huri Paï était déjà mort et on se précipita avec une corde et des harpons de pêche chez Ragivaru. On était au milieu de la nuit et le viel homme était le seul à dormir tranquillement dans son lit. On enfonça la porte à coups de pieds, Ragivaru se réveilla en sursaut et quelqu’un l’envoya au sol d’un grand coup dans le visage. François se précipita sur lui avec une torche électrique et il vit tout de suite que Ragivaru avait détourné le regard: il était bien possédé! François lui passa une corde autour du cou et tout le groupe le traina sur deux cent mètres jusqu’à l’aïto, l’arbre qui avait servi pour la dernière victime. Quand on le laissa, le vieillard tranquille avait un trou entre les deux yeux. On le jetterait plus tard dans le feu; il fallait d’abord aller vite chez Simone, la soeur du maire.
Simone ne dormait pas. Elle pleurait la mort de Huri Paï, son mari. Quand elle vit arriver les élus, Simone entra dans une rage folle. Au milieu du groupe, il y avait William, le frêre du maire Michel Teata. A cinq cents kilomètres de là, le maire, fou d’inquiétude ne pouvait pas savoir qu’on avait déjà brûlé sa première soeur, puis son beau-frêre et que c’était William, son propre frêre qui allait jeter au feu Simone, sa deuxième soeur. Histoire de fou, de famille, d’île en perdition, histoire du diable. William s’avança et Simone lui cria:
– « Saisissez-moi, je porterai le fardeau de mon époux défunt. Le Seigneur viendra à mon secours! »
On la ligota et le camion-benne s’arrêta près du bûcher. A l’approche du brasier, elle se mit à hurler que, si elle avait pêché, elle acceptait d’être punie par Dieu mais pas par les hommes. On lui dit que c’était bien un message de Dieu que François avait reçu. Et on actionna la benne qui monta à la verticale des flammes.
Le jour allait se lever. Dans la maison près du débarcadère ou dans les farés du village, d’autres démons se cachaient encore. Voilà trois jours et trois nuits que l’élite des jeunes du village, investie de tous les pouvoirs, révolutionnaire et salvatrice, courait sans boire, sans manger et sans dormir. Pas une goutte d’alcool, pas de tabac et pas de drogue. Rien. Seulement la prière et la peur au ventre. Plus tard, un psychiatre plus attentif que ses pairs décèlera un cas rare et exemplaire de délire simultané, où la paranoïa des uns provoque chez les autres un délire qui justifie à son tour la terreur d’un groupe enfermé sur lui-même. Une belle boucle infernale. Un huis-clos sur la peur. Mais ce soir-là, les élus de Faaïté n’avaient pas le coeur à l’analyse: il fallait faire vite si on voulait venir à bout de toutes ces forces diaboliques. Faaïté ne pourrait jamais leur résister. Très vite! C’était une question de survie. Cette nuit, l’homme de Faaïté était nu face à sa frousse fondamentale. Ce n’était plus l’homme catholique; il n’en restait plus que deux croix, la première près du débarcadère et la deuxième, au dessus du bûcher, comme le double échec de deux églises, celle trop rèche du Père Nicolas et l’autre, celle du Père Hubert, qui prétendait guérir par la prière. Ce n’était pas même pas le retour à l’homme Polynésien d’autrefois, célui des îles. On ne brûlait pas les hommes au temps des anciens dieux. C’était seulement l’homme au fond, le païen universel, paniqué jusqu’à l’horreur par son éternel problème de survie métaphysique.

Dans le speed-boat qui les amenait ce vendredi matin vers Faaïté, le Père Hubert et le maire Michel Teata virent un autre bateau les croiser. A l’intérieur, il y avait Léonard et son regard ombrageux qui leur dit d’un air halluciné qu’il filait chercher douze prêtres à Fakarava. A côté de lui, William Teata échangea quelques mots avec son frêre le maire:
– « Il y a six personnes brulées sur l’île. » William avait l’air de trouver cela normal. Il paraissait épuisé mais très calme, presque soulagé.
– « Pourquoi avez-vous fait ça? » réussit à articuler le maire.
– « Parce qu’il le fallait. Sinon, toute l’île y serait passé! Michel, il fallait sauver Faaïté. »
En quelques mots, Michel Teata, le maire, venait d’apprendre qu’il avait perdu deux de ses soeurs, un beau-frère et que son frère était devenu un criminel. Lui ne croit pas aux histoires du Diable, et pendant mon séjour à Faaïté, nous avons longuement parlé de ces nuits de sang et de flammes qui ont fait basculer son île dans les ténèbres. Et il a dit: « je parviendrais peut-être, un jour, à pardonner, mais je n’arriverais jamais à comprendre ce qui s’est passé réellement, ici, chez moi. »

En arrivant sur l’île le vendredi matin, le maire et le Père Hubert trouvèrent le bûcher. Assis aux commandes de l’excavateur, François était en train d’enfouir les restes des victimes. Une partie de la population se terrait et les autres affutaient des harpons et des couteaux pour en finir avec ces élus du Diable. Le Père Hubert ordonna qu’on détache tous les « possédés » encore ligottés et il réunit tout le monde dans l’église pour leur dire que tout cela était un pêché et une chose insensée. Dans quelques heures, « Tote Quéné », le médecin des îles, arriverait avec sa seringue et une mallette de neuroleptiques et Faaïté plongerait enfin dans le sommeil. Dans la maison, près du débarcadère, là où il y avait la statue de Notre Dame de la Victoire, Mareko hurlait toujours qu’il avait sept personnes en lui. Le Père Hubert lui donna une petite claque sur la joue, lui dit :  » C’est fini, repose-toi » et Mareko, libéré et vivant, s’endormit aussitôt.

Quand j’ai demandé à Mareko s’il croyait que le Diable était à Faaïté, il a hésité un peu avant de répondre que le Mâlin n’était surement pas là, avant la venue des femmes, mais que Sylvia l’avait bien amené sur l’île. Dans l’archipel, aujourd’hui encore, on entends des gens qui vous affirment avoir vu une boule qui venait de Faaïté, une boule de feu toute bleue qui monte dans le ciel et retombe près de leur île en réveillant les ancètres dont les pas de géants font trembler tout le lagon. Ces soirs là, les îles ont du mal à s’endormir en paix.
On ne jugea pas Sylvia devant la justice des hommes. En droit canon, on l’aurait peut-être mise sur un bûcher; mais en droit pénal, elle ne fut jamais comdamnée. A Tahiti, en ce cinq avril 1990, devant la cour d’assises de Papeete, vingt-quatre hommes de Faaïté furent reconnus coupables d’avoir pris le mal pour le bien. Les sentences étaient lourdes: 14 ans de réclusion criminelle pour François l’aide catéchiste à la barbiche d’évangile, 10 ans pour Léonard et son regard ombrageux, 10 ans pour Paul le postier, 8 ans pour William le frêre du maire, 8 ans pour Marcellino le bon naviguateur, 8 ans pour Tavita le fils de Cyrénia et 4 ans, avec sursis, pour son grand frêre Moe le pécheur; et 6 ans de prison pour Desmey le charpentier… A la fin du procès, Paul a demandé la parole et il s’est levé, plein de honte et de douleur. Sylvia était là et Paul lui a demandé:
–  » Sylvia. Tu disais: « je suis votre sauveur ». Tu disais ces paroles et nous avons cru en toi. Et pourtant, c’est par toi que mes frêres et moi sommes ici. » Il y eût un long silence.
– » Sylvia, pourquoi as tu fait cela à notre île? »
–  » Je vais te répondre » a dit la très pieuse. Elle avait une voix douce, presque rassurante.  » Je n’ai pas fait de mal à ton île. Je vous ai aimé comme des frêres et soeurs. Dans la prière. »

FIN

Anan, Haute-Garonne, été 1990.

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