Festival du reportage documentaire : les illuminés du réel
Obsédés par le réel à l’heure des fake news et de l’intelligence artificielle, les professionnels du documentaire se retrouvent, une fois par an, au FIGRA. Chronique d’une résistance
Ce sont des illuminés ! Pour ne pas dire des attardés. Comment dire ? Une secte, oui, un groupe de croyants fanatiques qui se sentent investis d’une mission universelle. Leur dogme, leur acte de foi, leur croisade : parler du réel. Le pourchasser, le capturer, l’exposer. Une étrange secte sans gourou, mais qui se réunit une fois par an, pas au soleil de Cannes ou de Biarritz, non, à Douai, dans le Nord.
Ils ne cessent de parler de voyages initiatiques, de témoins lointains, d’images uniques. Ces soi-disant initiés ne connaissent donc pas la fabrication des images par l’I.A. ? Reste que les membres de cette secte moyenâgeuse font des choses étranges. Par exemple, des films — pas des clips ni des séries glamour — mais des objets qu’ils appellent « documentaires ». Une pratique, disons-le, un brin masochiste. Explication.
Cela commence par une idée qui les travaille, parfois les tourmente. Ensuite, il faut la mettre sur papier, la proposer à un producteur, sorte de conseiller spirituel chargé de mettre en forme l’objet du désir et de le présenter à un grand prêtre des chaînes de télévision. Ah ! Là, on touche au tout-puissant. Des mois d’attente, de doute, d’angoisse. Si le grand maître bénit l’enfant à venir, commence alors une épopée. D’abord, constitution d’une mini-caravane : reporter, preneur d’images, de son, matériel, fixer, interprète et autres pèlerins en quête de visas-talismans.
Puis ils s’en vont sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui courent de la banlieue parisienne à l’Ouzbékistan ou l’Ukraine. Parfois, il y a la guerre. Certains en reviennent blessés, un peu fous, ou n’en reviennent pas. 67 reporters tués en 2025, plus de deux cents à Gaza en trois ans, depuis le début du conflit, tout de même.
À leur retour, les rescapés s’enferment dans des lieux obscurs pour s’adonner à la pratique magique du montage des images brutes, qui transforme le plomb en or, en attendant le blanc-seing d’une chaîne pour la divulgation de leurs divagations. Des mois de travail, parfois des années de sueur pour… un seul film, diffusé entre deux pubs et un match de foot.
Au final, lors d’une grand-messe annuelle, cette année à Douai, connue sous le nom de FIGRA (Festival international du grand reportage d’actualité), ils projettent leurs œuvres, vont voir celles des autres, boivent, se rencontrent, s’embrassent, reboivent, se disputent, en discutant de… quoi ? D’images et de réel, bien sûr.
Le réel, qu’est-ce que c’est ? « Inside Gaza », des images d’un quotidien infernal sous les bombes, volées par des reporters palestiniens en territoire interdit et distillées en secret vers Paris. Dans la salle, le public découvre, fasciné. Ou « Politzek, les voix qui défient le Kremlin », la révolte des opposants à Poutine, qui risquent la prison. Façon, à chaque fois, de briser le silence imposé, d’éclairer un trou noir du monde. Et « Les fantômes de l’Ukraine », d’autres femmes à la recherche de leurs hommes disparus. Et « Les ombres du Groenland », avec les Inuits que Donald Trump veut transformer en rednecks.
Ou « Bilal Alnemr : un violon contre la guerre », parce qu’il faut bien rêver. Et parler de la vie d’abord. Des dizaines, des centaines de films en compétition. Grâce à eux, des lois changent, des scandales éclatent, des vies sont sauvées. Le 27 février 2025, c’est un documentaire sur les PFAS qui a poussé l’Assemblée nationale à voter leur interdiction.
Tard la nuit, dans les bars de la ville, nouveaux impétrants et vieux briscards ont refait le monde. Les uns déploraient qu’à l’heure des fake news et de l’I.A., le combat est perdu ; les autres proclamaient que si un film allume une petite bougie dans la tête d’un seul spectateur, la mission est accomplie. Mais tous ne pensaient qu’à une chose : repartir. À la recherche de sujets et d’images — des obsédés ! — du réel. Quel qu’en soit le prix. Des attardés, on ne sait pas. Mais des illuminés, oui.
Et si, dans un monde de fake news et d’images virtuelles, ils étaient parmi les derniers gardiens de la vérité?

Tous droits réservés "grands-reporters.com"