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Fin de règne à Tokyo : la droite s’entre-dévore, le pays tremble

publié le 15/10/2025 par Régis Poulain

Entre démission, rupture de coalition, jeux d’alliances et tensions diplomatiques, la troisième économie mondiale se retrouve sans majorité stable, à la veille d’échéances décisives avec Washington et l’Asie

Japon : le pays du gouvernement sortant

Au sein du G7, la France n’est pas le seul pays à être entré ces dernières semaines dans une situation politique inédite et potentiellement ingouvernable. La démission surprise du Premier ministre japonais Ishiba, e 7 septembre 2025, a provoqué une élection au sein de son parti, le Parti libéral-démocrate (PLD), habituellement hégémonique dans la vie politique nippone depuis la fin des années 1950. Or, la victoire d’une figure de l’aile conservatrice, Takaichi Sanae, dans une période de majorité relative, a rendu les choses plus complexes.

Une démission qui bouleverse le paysage politique

Le départ d’Ishiba, Premier ministre modéré, a déclenché une élection interne au PLD. La victoire de Takaichi Sanae, issue de l’aile la plus dure du parti et proche de l’ancien Premier ministre Shinzō Abe, a bouleversé les équilibres politiques.

Le profil controversé de Takaichi Sanae

Takaichi est une héritière de la faction Abe. Très conservatrice et révisionniste sur les questions liées au second conflit mondial, elle nie par exemple le massacre de Nankin de 1937. Son élection, après un chef de gouvernement modéré, a provoqué un électrochoc pour le partenaire de coalition historique du PLD, le Komeitô. Les 21 députés de ce parti sont cruciaux pour le maintien d’une majorité à la Diète, alors que le PLD, miné depuis trois ans par des affaires de corruption et de caisses noires, a perdu la majorité absolue. Takaichi a d’ailleurs annoncé que plusieurs figures éclaboussées par ces scandales rejoindraient son gouvernement.

Rupture de la coalition gouvernementale

Le Komeitô, parti centriste bouddhiste, pacifiste et favorable à l’ouverture, mais traditionnellement allié au PLD pour ses politiques économiques libérales, a fini par rompre. Le 10 octobre, son président Saito Tetsuo, las de la dérive droitière de son partenaire, a annoncé la fin de la coalition vieille de vingt-six ans. Rancunier, le PLD a aussitôt déclaré qu’il ferait tout pour faire perdre au Komeitô le maximum de sièges lors des prochaines élections.

Un Parlement sans majorité claire

Au Japon, le Premier ministre est élu par la Diète, contrairement à la France où il est désigné par le chef de l’État. Avec seulement 196 représentants sur 465, le PLD n’est pas en mesure d’imposer Takaichi comme cheffe du gouvernement. Pour la première fois depuis presque quinze ans, l’opposition entrevoit donc la possibilité d’un retour au pouvoir.

Le rôle décisif du Parti de l’innovation

Le petit parti populiste de droite, le Parti de l’innovation, et ses trente-cinq députés se trouvent désormais au centre du jeu. Courtisés à la fois par le PLD et par l’opposition de centre-gauche, ces élus pourraient faire basculer la majorité. Une alliance avec le Parti démocrate constitutionnel et le Parti démocrate du peuple donnerait 210 sièges, contre 196 pour le PLD. Les discussions ont déjà commencé, sur fond de menace de dissolution de la Chambre par le Premier ministre démissionnaire Ishiba.

Donald Trump arrive…

Ces tractations parlementaires surviennent alors que Donald Trump doit se rendre au Japon à la fin du mois, avant le sommet de l’ASEAN. L’ancien président américain, très proche de Shinzō Abe, verrait d’un bon œil la montée en puissance de sa protégée Takaichi. Une coalition centriste hétéroclite compliquerait en revanche les relations bilatérales, notamment sur la révision de la Constitution pacifiste et le financement de l’armée.

Un Japon devenu fragile

Tokyo se retrouve à la croisée des chemins. La menace nord-coréenne demeure, tandis qu’aucun des problèmes structurels du pays n’est réglé : vieillissement accéléré de la population, croissance atone, hausse des prix alimentaires. Le Japon, fragilisé à l’intérieur comme à l’extérieur, entre dans une zone d’incertitude politique et diplomatique où rien ne garantit la stabilité d’un futur gouvernement.