Frappes: comment renverser le régime des mollahs?
Après trois jours de frappes massives, des chefs éliminés, un régime fragilisé, la guerre entre dans sa phase stratégique et politique
Frappes au sommet
L’ampleur des infiltrations au sein de l’appareil d’État iranien, l’incompétence et l’excès de confiance de ses dirigeants ont permis l’élimination de l’ayatollah Ali Khamenei, du ministre de la Défense Amir Nasirzadeh, du commandant des Gardiens de la Révolution Mohammad Pakpour et de plusieurs dizaines d’autres hauts responsables politiques et militaires. Dès la première heure de l’offensive aérienne israélo-américaine.
L’objectif officiellement affiché était de créer les conditions d’un changement de régime en Iran. Après trois jours de bombardements intenses, il reste toutefois difficile d’évaluer précisément l’ampleur des destructions au vu des buts militaires et politiques revendiqués.
Une campagne aérienne méthodique
Des centaines d’installations militaires ont été frappées : à l’ouest par l’aviation israélienne, au centre et dans la zone du golfe d’Oman par l’aviation américaine.
Tous les états-majors et centres de commandement des forces iraniennes et des différents services de sécurité ont été visés. L’armée de l’Air, en particulier les branches responsables des missiles balistiques et des drones, a été prioritairement ciblée. L’armée de terre, en revanche, reste pour l’instant largement épargnée, sans doute pour des raisons politiques.
Une fois l’espace aérien ouvert par la destruction des principaux systèmes de défense antiaérienne, les appareils américains et israéliens se sont attaqués aux positions de lancement, aux infrastructures de stockage et aux sites de production de ces vecteurs.
Depuis la guerre contre l’Irak, l’Iran a développé un savoir-faire particulier pour enfouir et protéger ses stocks d’armes dans des complexes souterrains profonds et renforcés. L’ampleur des réseaux défensifs du Hezbollah au Liban et du Hamas à Gaza illustre cette expertise.
C’est dans ce contexte que les États-Unis ont annoncé avoir engagé des bombardiers B-2 dès le deuxième jour du conflit. Quatre appareils, capables d’emporter chacun vingt bombes pénétrantes de 900 kg, auraient effectué un aller-retour depuis le territoire américain pour frapper des infrastructures souterraines de lancement à longue portée.
Sur les mers
En mer, les affrontements ont également débuté. Le port stratégique de Bandar Abbas, dans le détroit d’Ormuz, a été visé via sa base aéronavale. Washington affirme avoir coulé une corvette iranienne de classe Jamaran dans le golfe d’Oman, près de Tchabahar. Selon le CENTCOM (commandement militaire américain pour cette région), onze navires iraniens auraient été détruits dans la zone.
Les forces de répression ciblées
Au-delà des infrastructures militaires, la coalition israélo-américaine a aussi ciblé les forces de sécurité intérieure. Des dizaines de casernes des Gardiens de la Révolution ont été bombardées à travers le pays. Des sources locales évoquent également des destructions de postes de police à Téhéran et dans plusieurs grandes villes. Les brigades motorisées, connues pour leur rôle dans la répression des manifestations, auraient été touchées. Des images, non vérifiées, circulent sur les réseaux sociaux montrant des escouades attaquées par des drones. Au moins 1 500 pasdarans auraient été tués.
Riposte iranienne : la stratégie de saturation
En riposte, l’Iran continue de bombarder Israël et certains États du Golfe à l’aide de missiles et de drones. Le manque de précision de ces projectiles conduit davantage à une stratégie de saturation visant à perturber la vie civile qu’à la destruction ciblée d’objectifs stratégiques. Au troisième jour, les techniques de tirs semblent s’être améliorées : points de lancement plus dispersés, synchronisation renforcée.
Plus de 150 missiles à charge explosive de 500 kg auraient été lancés. La plupart ont été interceptés ou sont tombés en zones inhabitées, à l’exception de quatre impacts meurtriers en milieu urbain. Des missiles à fragmentation, capables de disperser une vingtaine de charges de 3 kg à l’impact, auraient également été utilisés.
Dans les États du Golfe, les drones iraniens visent des bases militaires étrangères mais aussi des centres d’affaires et des installations touristiques. Contrairement aux calculs iraniens, ces États ne semblent pas exercer de pression majeure sur Washington pour interrompre l’offensive et paraissent plutôt enclins à coordonner leur riposte avec les partenaires européens.
La guerre des stocks
Au-delà du bilan humain et matériel, l’issue du conflit dépend désormais d’un facteur moins visible : l’endurance logistique des deux camps. Les sondages intérieurs américains n’ont pas évolué de manière significative depuis le déclenchement des hostilités : 27 % de soutiens, 43 % d’opposants et 29 % d’indécis.Mais l’indicateur décisif pourrait être celui des stocks de munitions disponibles dans chaque camp.
Côté iranien, l’incertitude demeure sur le nombre de missiles de moyenne et longue portée encore opérationnels. S’il s’agit effectivement de plusieurs milliers d’unités, Téhéran pourrait prolonger ses frappes pendant plusieurs semaines. Concernant les drones, la question centrale devient celle de la destruction des capacités de production.
Avant le déclenchement de l’offensive, la possible pénurie d’intercepteurs figurait parmi les alertes du chef d’état-major américain. Les systèmes THAAD déployés en Israël et en Jordanie, ainsi que les missiles Arrow 3, sont fortement sollicités. Le rythme actuel de consommation dépasserait les capacités de production permettant de reconstituer les stocks. Les missiles Tomahawk pourraient également venir à manquer. Une guerre prolongée obligerait les États-Unis à arbitrer entre leurs engagements au Moyen-Orient et leurs dispositifs en zone Pacifique face à la Chine.
Recomposition au sommet
Reste enfin la dimension politique interne. Les perspectives de changement de pouvoir en Iran ne dépendent pas uniquement de l’évolution militaire. Elles tiennent aussi aux rapports de force internes consécutifs à la disparition du Guide suprême.
Dans le triumvirat mis en place, Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, apparaît comme une figure centrale. Il a publiquement démenti toute reprise immédiate de contacts diplomatiques. Son discours, moins marqué par la rhétorique religieuse et davantage ancré dans des références nationales et historiques, pourrait traduire une inflexion vers un registre plus étatique que théologique, avec un appel à la défense d’une Perse indépendante face aux influences étrangères.
Lancer le peuple iranien dans la rue
Le président Masoud Pezeshkian n’a pas été visé par des tentatives d’élimination, pas plus que l’ancien président Hassan Rouhani, associé à l’accord nucléaire de 2015 conclu avec les États-Unis de Barack Obama et les principaux pays européens. Les appels de Donald Trump à une reprise des négociations sous pression militaire pourraient ne pas trouver d’écho immédiat auprès d’un pouvoir en phase de recomposition.
Dans cette hypothèse, l’affaiblissement ciblé des forces de sécurité intérieure et des Gardiens de la Révolution pourrait viser à réduire la capacité de répression du régime. Si ces forces étaient durablement diminuées, un appel à la mobilisation populaire constituerait alors un levier décisif susceptible d’accélérer une recomposition du pouvoir — ou, à l’inverse, de pousser le régime à se durcir encore pour survivre.