Giorgia Meloni : miracle ou mirage ?
La présidente du Conseil italien d’extrême droite paraît en pleine réussite. Pas si simple. Elle a certes changé de style, plus souple, mais pas de valeurs, pas moins radicales
Meloni par-ci, Meloni par-là…
La présidente du Conseil italien est devenue la coqueluche des droites européennes. Non seulement elle a réussi l’union des droites dont témoigne son gouvernement, mais elle a offert à l’Italie une stabilité politique que le pays n’avait pas connue depuis 1994, soit la disparition des partis traditionnels et la modification du système électoral. Mille jours aux affaires sans être contrainte de démissionner, une sorte d’exploit à Rome. De plus, la leader de Fratelli d’Italia, parti d’extrême droite, a réussi, aux affaires, une sorte de recentrage idéologique « in vivo », une démonstration de pragmatisme. Des preuves de son action plutôt que des discours.
De quoi faire faire blémir la classe politique française
Car Giorgia Meloni, elle, a réussi à prendre le pouvoir. De quoi agacer, dit-on, Marine Le Pen. D’autant qu’elle a rétabli les finances publiques du pays et que le déficit budgétaire passera en dessous des 3 %. L’agence de notation Moody’s a donc, en novembre, relevé la note de l’Italie de Baa3 à Baa2. Une première depuis 23 ans. De quoi faire blêmir la classe politique française tout entière.
L’Europe promet à l’Italie l’équivalent de 9% de son PIB
« La Meloni », comme on dit familièrement au-delà des Alpes, arrivée au pouvoir après une campagne marquée de références fascistes, très nationales-populistes et anti-européennes, s’est empressée de mettre au rencart ces propos en rupture totale avec les valeurs de l’Union européenne. Sur les grands dossiers internationaux, elle s’est mise dans la roue de son prédécesseur Mario Draghi. Sur l’Ukraine, elle s’affirme clairement anti-Poutine. Sur l’Europe, pas question de renâcler au risque de mettre en péril l’accès au plan de relance européen qui promet à Rome 194 milliards d’euros pour doper les investissements publics : 122 de prêts, 72 de subventions, soit environ 9 % du PIB italien. La France, elle, n’a droit qu’à 40 milliards, 1,4 % de son PIB.
Une respectabilité européenne patiemment construite
Les relations cordiales de la présidente du Conseil avec Ursula von der Leyen font que Bruxelles oublie les sanctions que mériterait Rome pour le non-respect de certaines normes européennes. Ses liens d’amitié avec Elon Musk, qui devrait ouvrir un centre de recherche à Bologne, ses échanges avec Donald Trump, qui a,visiblement, un faible pour cette Européenne-là, lui donnent un poids diplomatique spécifique qui transforme son image et gomme ses aspects les plus extrêmes.
Une réussite économique à relativiser
Pour autant, l’apparente réussite macroéconomique de la cheffe du gouvernement a ses limites. Certes, le chômage a baissé de 1,8 point pour s’établir à 6 %. Mais la croissance reste faible, les salaires stagnent et n’ont pas retrouvé leur niveau d’avant le Covid. Vingt pour cent des jeunes continuent d’être aidés par leurs parents. 156 000 d’entre eux ont quitté le pays en 2024. La politique d’immigration montre les limites d’un discours radical face aux réalités économiques.
Double jeu sur l’immigration
Les centres d’accueil d’immigrés expulsés en Albanie devaient accueillir des milliers de personnes. En un an, 132 d’entre elles ont gagné le « pays des aigles ». Un centre coûte 65 millions d’euros pièce et les frais annuels atteignent 200 millions. Un échec patent. Ce qui n’empêche pas les rodomontades de Giorgia Meloni. Certes, elle a réduit l’immigration illégale en 2023 et 2024. Les débarquements auraient diminué, respectivement par rapport à 2022, de 36,9 % et de 57,9 %. Sauf qu’elle a dû autoriser 500 000 visas de travail sous la pression du patronat en manque de main-d’œuvre. Un double jeu qui, s’il n’échappe pas à l’opposition, ne lui permet pas d’en tirer profit.
Réformes institutionnelles : la ligne rouge
La présidente du Conseil, en guise de vœux à ses équipes pour 2026, leur a promis une année encore plus difficile que la précédente. Elle va la commencer par la mise au vote de lois concernant le statut de la magistrature, qu’elle juge bien entendu « politisée ». La polémique est certaine et l’opposition farouche à un texte défavorable à des juges qui ont fait preuve, en leur temps, d’un admirable courage face à la mafia. Elle veut aussi changer la loi électorale, qu’elle estime trop défavorable à ses intérêts électoraux. Deux projets trumpistes dans l’âme. Car sous le vernis économique et européen, « la Meloni » ne paraît pas avoir changé. La flamme tricolore fasciste, emblème de son parti, chez elle, ne vacille pas. La leader de Fratelli d’Italia n’a pas remis en cause l’idéologie teintée de néofascisme des origines. Et même si le débat fait rage parmi les spécialistes italiens de science politique et d’histoire des idéologies, elle semble avoir davantage changé de style que de valeurs.
Une bataille culturelle assumée
Son projet est d’envahir la sphère des idées. Par une sorte de « gramscisme » à l’envers : gagner idéologiquement en investissant l’université, les médias, l’édition, le monde culturel. Elle a déjà pris le pouvoir à la télévision. Son programme pour 2026 donne des pistes. Abolir la fête nationale du 25 avril, qui célèbre en Italie la libération du pays et donc la défaite du fascisme ; faire disparaître celle du 2 juin, fête de la République, qui selon elle « sème la division » ; les remplacer par le 4 novembre, date de l’armistice de la Première Guerre mondiale, dont les vétérans ont nourri le parti de Mussolini dès les années 1920, sont des décisions plus que symboliques.
Loi sur le sécurité
D’autres l’ont été moins, comme la loi sur la sécurité, qui a sérieusement réduit les libertés de manifester ou de circuler en cas de troubles. La loi de finances italienne pour 2026 reste, elle, tranquillement conservatrice : baisse des impôts de la deuxième tranche de revenus, report de l’âge de départ à la retraite à 67 ans et trois mois à partir de 2028 contre 67 aujourd’hui, prime de 1 500 euros par an et par enfant pour les plus modestes inscrivant leur progéniture dans l’enseignement privé, taxation accrue de certains secteurs, notamment les banques, le gazole et les cigarettes.
Une révolution inachevée
Cette gestion économique classiquement de droite masque sans doute d’autres intentions. L’idée de présidentialiser l’exécutif en faisant élire son chef au suffrage universel serait révolutionnaire dans la péninsule. Elle est perçue comme un moyen de se donner davantage d’autorité. Avec environ 30 % de popularité, 30 % d’intentions de vote pour son parti, et une coalition au pouvoir parfois divisée, Giorgia Meloni n’est peut-être pas assez forte pour imposer une véritable « révolution nationale ». Elle le sait. Elle avance donc à pas comptés mais déterminés. Ce qui ne la rend pas moins dangereuse.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"