Grande-Bretagne: la nostalgie d’un divorce
« Don’t Look Back in Anger ». Majoritaires à regretter le Brexit, les Britanniques plébiscitent un rapprochement avec l’UE, mais hésitent à rouvrir le dossier explosif de la réadhésion.
Le référendum qui a lancé le Brexit a bien eu lieu il y a dix ans : le 23 juin 2016, les Britanniques ont voté à 51,9% pour la sortie de l’UE. En revanche, la sortie formelle de l’Union est plus récente : le Royaume‑Uni a quitté officiellement l’UE le 31 janvier 2020, puis le marché unique et l’union douanière le 31 décembre 2020, à la fin de la période de transition.
Dix ans après, le Brexit apparaît, aux yeux d’une majorité de Britanniques, comme une erreur coûteuse, suscitant le désir d’un rapprochement avec l’UE sans encore assumer pleinement l’idée du retour.
« Bregret »
Dix ans après le 23 juin 2016, le mot qui résume l’état d’esprit britannique est « Bregret ».
Majoritaires, les électeurs considèrent désormais que quitter l’Union européenne fut une erreur, tant le récit d’un Royaume‑Uni plus prospère, plus souverain et mieux protégé ne résiste pas à l’épreuve des faits.
La promesse d’un âge d’or post‑Brexit s’est dissoute dans la crise du coût de la vie, la chute de la livre, la croissance atone et les files d’attente à la frontière.
Les accords commerciaux présentés comme les trophées de la « Global Britain » restent lointains pour des ménages confrontés à la hausse des prix et à l’affaiblissement des services publics.
L’économie, talon d’Achille du récit souverainiste
C’est sur le terrain économique que le désenchantement est le plus brutal.
Freinées par les nouvelles barrières non tarifaires, les entreprises exportatrices voient leurs coûts augmenter, tandis que les secteurs dépendants de la main‑d’œuvre européenne – santé, agriculture, hôtellerie – peinent à recruter.
La promesse d’un Royaume‑Uni « libéré » des contraintes bruxelloises n’a pas débouché sur un choc de compétitivité visible.
Pour beaucoup de Britanniques, le Brexit apparaît moins comme un projet national que comme un handicap additionnel dans un monde déjà instable, entre guerre en Ukraine, rivalité sino‑américaine et retour des logiques de blocs.
Vers l’Europe, mais par petits pas
Ce retournement de l’opinion ne signifie pas pour autant que le pays soit prêt à se jeter dans les bras de Bruxelles.
Une majorité se dit favorable à une relation « plus étroite » avec l’UE, voire à un vote de réadhésion en cas de nouveau référendum, mais l’enthousiasme se fissure dès qu’apparaissent les contreparties : libre circulation, contributions budgétaires, retour de la Cour de justice, abandon des opt‑out jalousement défendus par Londres.
Les Britanniques semblent avoir troqué l’illusion souverainiste pour un pragmatisme inquiet.
Ils veulent rouvrir les canaux de coopération – sur la défense, l’énergie, la recherche, la mobilité des jeunes – sans donner le sentiment de renier un choix présenté, en 2016, comme l’acte fondateur d’une nouvelle ère.
Rapprochement discret, retour hypothétique
Depuis quelques années, un patient travail de dégel est à l’œuvre.
Les accords sectoriels se multiplient, la coordination sur l’Ukraine et la sécurité européenne replace le Royaume‑Uni au cœur du jeu, et Londres comme Bruxelles redécouvrent les avantages d’une interdépendance assumée.
Mais la réconciliation reste sous haute contrainte politique.
Outre‑Manche, tout gouvernement sait qu’une remise en cause frontale du Brexit rouvrirait une guerre culturelle à peine refermée ; sur le continent, les dirigeants redoutent qu’un réexamen du statut britannique ne donne des idées aux forces populistes chez eux.
Un divorce qui ne demande qu’à être aménagé
Au fond, le Royaume‑Uni et l’Union européenne sont entrés dans une étrange situation de « séparation de corps ».
Le mariage a été rompu, mais l’économie, la géographie et la géopolitique imposent de cohabiter, de renégocier, d’inventer des passerelles plutôt que des murs.
L’opinion britannique, elle, semble avoir fait un pas que la classe politique n’ose pas encore assumer : reconnaître que le Brexit fut moins un nouveau départ qu’un détour coûteux. Reste à savoir si ce constat débouchera, demain, sur un retour assumé dans le giron européen ou sur un empilement d’arrangements qui rendront le Brexit, de facto, de plus en plus réversible… sans jamais prononcer le mot.
Comm disait un psychanalyste : »En amour, il n’y a pas de rabibochage. Sinon ce n’est que du rabibochage. »
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