Groenland, le cow-boy et l’iceberg
Donald Trump, président mégalomane et boulimique pathologique, pensait avaler le Groenland comme on suce un glaçon ; il va peut-être achopper sur un iceberg
D’où lui est venue cette idée folle ? Pas de lui. Mais d’un milliardaire américain, héritier de l’empire des cosmétiques Estée Lauder, ex-ambassadeur en Autriche, assistant au secrétaire à la Défense sous Ronald Reagan et président du World Jewish Congress.
Ce puissant soutien financier de Trump – 5 millions de dollars à MAGA en 2025 – a chuchoté à l’oreille du président cette idée présentée comme une nécessité commerciale stratégique, alors que lui-même a investi dans des programmes économiques au Groenland.
Ainsi, dès 2019, lors de son premier mandat, Trump évoque un simple « deal ». Le Danemark dit non. Trump se pique et annule une visite d’État à Copenhague. Washington ne renonce donc pas.
Quand Trump redevient président, le ton devient brutal : l’achat pourrait se faire « d’une manière ou d’une autre ». En clair, le président-dictateur affirme au New York Times qu’il n’est « pas opposé à l’usage de la force, même nucléaire ( !) , pour prendre la terre aux Groenlandais », « qu’ils l’aiment ou pas ». Il envoie même son vice-président J.D. Vance sur place, en mars 2025, poser tout sourire devant la base militaire américaine de Thulé.
On comprend alors que le Groenland n’est plus une carte postale arctique, mais une obsession. Pourquoi ?
D’abord, parce que cette terre gelée, habitée par 56 000 Inuits sous souveraineté danoise, est un verrou militaire stratégique, un pivot entre l’Amérique et l’Europe, à un millier de kilomètres des terres glacées de la Russie. Son sous-sol recèle terres rares et métaux critiques, uranium, zinc, fer, nickel, cuivre et or. Pris sous une gangue glacée épaisse, certes, mais, dans un monde qui réchauffe, la fonte de la banquise ouvrirait la voie à des routes navigables.
Contrôler la zone, c’est peser sur le futur trafic mondial. Le milliardaire Lauder l’a martelé : business et sécurité vont de pair, il faut croquer ce glaçon en or. Sans se préoccuper d’une bande d’Esquimaux au sein d’une Europe faible et sans force.
Au Danemark, on a compris. Proclamer que « le Groenland n’est pas à vendre » ne suffit plus. La diplomatie a montré ses limites, surtout quand les représentants du Danemark sont ressortis frigorifiés d’une rencontre à New York avec J.D. Vance. Copenhague a fini par renforcer ses moyens : patrouilles et présence militaire sur terre et sur mer.
Face à l’ogre américain, la réaction est plus politique que militaire. La France a envoyé une quinzaine de chasseurs alpins, suivie par l’Allemagne (13 soldats), la Suède et la Norvège (quatre hommes), le Royaume-Uni, la Finlande et les Pays-Bas (un officier chacun).
Ridicule ? Pas tout à fait. D’abord parce que d’autres devraient suivre et qu’il s’agit de participer à des manœuvres communes au Groenland et, surtout, de montrer qu’en s’attaquant au Groenland, Trump s’attaque à l’intégrité de l’Europe, enfin dessillée, et risque de faire exploser l’OTAN. Le Danemark n’est pas le Venezuela. Sous le glaçon, il y a l’iceberg d’une partie du monde occidental.
Ce n’est sans doute pas suffisant pour arrêter un Trump sans limites, qui ne connaît que la logique de la force brute et de l’argent sale. Sauf que sa boulimie, même pour des terres lointaines, commence à inquiéter les Américains eux-mêmes, plus concentrés sur le prix du caddie que sur la géopolitique de la terre des Inuits.
Un sondage le dit clairement : à peine 17 % des Américains sont favorables à un achat du Groenland et 80 % y sont opposés, même chez les républicains, à une intervention militaire. Avec les élections de mi-mandat qui approchent, il y a de quoi réfléchir.
À force de pousser, de l’intérieur les murs de l’asile, Trump finira peut-être par se retrouver face aux grilles de la sortie.
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