Guerre en Ukraine: la bataille du rail
En Ukraine, la guerre change de cible mais pas de logique. La Russie vise désormais les trains de passagers. Une stratégie assumée d’asphyxie et de terreur, au cœur même de la vie civile
La guerre contre les infrastructures
La bataille des rails ne surgit pas de nulle part. Depuis l’automne 2022, la Russie a fait des infrastructures civiles ukrainiennes un champ de bataille central. Centrales thermiques, barrages, postes de transformation, lignes à haute tension ont été méthodiquement ciblés lors de campagnes de frappes massives, plongeant des régions entières dans le noir, privant hôpitaux, logements et réseaux d’eau de toute alimentation stable, souvent en plein hiver. Cette guerre énergétique a durablement éprouvé la population et fragilisé l’économie du pays.
Fin janvier 2026, sous pression américaine et dans le cadre de discussions diplomatiques visant à ouvrir un espace de négociation, Moscou a officiellement accepté de cesser les frappes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Une concession tactique, limitée dans le temps, qui n’a pas marqué un changement de doctrine. Quelques jours plus tard, la Russie a déplacé son effort vers une autre artère vitale : le rail.
La voie ferrée, nouvel enjeu stratégique
Dans un pays privé de trafic aérien civil depuis le début de l’invasion, le réseau ferroviaire est devenu indispensable. Il transporte des millions de civils, permet les évacuations, l’acheminement de l’aide humanitaire, des blessés, mais aussi une part essentielle de la logistique militaire. En visant gares, voies, locomotives et désormais trains de passagers en circulation, Moscou frappe à la fois un outil stratégique et un symbole. Depuis le début de l’année 2026, les attaques se multiplient, assumant une nouvelle escalade : les wagons ne sont plus seulement des moyens de transport, mais des cibles.
Des frappes qui tuent et désorganisent
La semaine dernière, une attaque contre un train de passagers dans la région de Kharkiv a fait cinq morts. D’autres frappes ont endommagé des tronçons de voies et des gares, interrompant temporairement des axes essentiels reliant l’est du pays à Kyiv et à l’ouest. Ces attaques s’inscrivent dans une offensive d’ampleur, décrite par les autorités ukrainiennes comme la plus intense depuis le début de l’année. Officiellement, Moscou parle de cibles logistiques. Dans les faits, ce sont des civils qui meurent, des déplacements qui deviennent incertains, et un climat de peur qui s’installe jusque dans les compartiments.
À bord, la peur contenue des passagers
À la gare d’Odessa, un train s’apprête à partir pour Kyiv. Les voyageurs montent à bord, résignés mais vigilants. « Bien sûr qu’il y a un peu d’anxiété, explique une passagère, mais on regarde les alertes sur le trajet, et on décide. » Dans un compartiment, Ali confie une peur plus intime. « J’ai trois filles. Si j’étais avec elles, je ne serais pas venu. Avec des enfants, non. » Le voyage n’est plus un geste banal. Il devient un calcul de risque.
Les cheminots, première ligne invisible
Dans la cabine de conduite, Olena, machiniste, résume la situation sans détour. « Oui, on a peur. Comment ça pourrait être autrement ? » Les consignes sont strictes : stores baissés en permanence, aucune lumière visible de l’extérieur, discrétion maximale. « En cas d’explosion, cela peut protéger contre les éclats de verre. » Les trains roulent souvent de nuit, les itinéraires sont parfois modifiés au dernier moment. « On ne sait pas d’où peut venir la menace. Qui pourrait le savoir ? » Les cheminots conduisent dans l’incertitude, conscients que chaque trajet peut être le prochain.
Paralyser la mobilité, user le moral
Après l’asphyxie énergétique, la paralysie des mobilités. En s’attaquant aux trains de passagers, la Russie cherche autant à désorganiser la logistique qu’à frapper le moral. Rendre chaque déplacement anxiogène, transformer un moyen de survie en source de peur, étendre la guerre jusque dans les gestes les plus ordinaires. Malgré tout, le trafic continue. Les rails sont réparés, les horaires ajustés, les trains repartent. Mais la ligne de front s’est déplacée. Elle traverse désormais les gares, les quais et les wagons.
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