Haïti : les gangs recrutent les enfants perdus
Faute d’école, de sécurité et d’avenir. Les gangs haïtiens recrutent toujours plus de mineurs, Une génération prise au piège de la violence
À Port-au-Prince comme dans les zones rurales désormais gagnées par la violence, les gangs ne se contentent plus de tenir des quartiers, de contrôler les routes ou d’imposer leur loi par la terreur. Ils recrutent les enfants. Selon les Nations unies, les mineurs représenteraient entre 30% et 50% des membres de certains groupes armés haïtiens. En 2025, les cas vérifiés de recrutement et d’utilisation d’enfants ont presque triplé. Une donnée vertigineuse, qui dit moins la puissance des gangs que l’abandon d’une jeunesse privée d’école, de sécurité et d’horizon.
Guetteurs, coursiers, porteurs d’armes ou messagers puis tueurs
Le mécanisme est brutal et souvent dérisoire dans son point de départ : un repas, quelques billets, une promesse de protection. Des enfants des rues, ou des adolescents déplacés par les combats, sont d’abord employés comme guetteurs, coursiers, porteurs d’armes ou messagers. Ils deviennent ensuite plus difficiles à extraire de l’organisation, pris dans une logique de dépendance, de menaces et de représailles.
Devant le Conseil des droits de l’homme, l’expert indépendant de l’ONU sur Haïti, William O’Neill, a relaté l’histoire d’un garçon de 12 à 16 ans qui, après avoir survécu de mendicité et de petits vols, avait accepté la nourriture et l’argent proposés par un homme. Recruté comme guetteur puis messager, il a fini en détention. Son rêve, pourtant, restait de devenir pilote. Une jeune fille, violée par un membre de gang et témoin du meurtre de son père, disait vouloir devenir psychologue pour enfants. Ces récits rappellent l’évidence : derrière le mot « gang », il y a aussi des mineurs à protéger, et non à traiter seulement comme des suspects.
Une guerre contre les enfants
Le recrutement n’est qu’une partie du désastre. Les enfants haïtiens subissent les meurtres, les enlèvements, les violences sexuelles, les déplacements forcés et la désorganisation des services les plus élémentaires. En 2025, l’ONU a vérifié 2 088 violations graves commises contre des enfants, incluant recrutements, meurtres, mutilations et enlèvements. Plus d’un demi-million d’enfants étaient déjà déplacés au printemps 2025, soit une hausse de 50% en six mois.
L’école, qui devrait constituer le premier rempart contre l’enrôlement, devient elle-même inaccessible ou dangereuse. Lorsqu’un quartier est sous contrôle armé, que les familles fuient, que les enseignants ne peuvent plus rejoindre leur établissement et que les revenus disparaissent, le gang apparaît à certains adolescents comme le seul employeur disponible. C’est cette économie de survie que les groupes criminels exploitent méthodiquement.
La violence s’étend désormais au-delà de la capitale. Les attaques de Kenscoff et de Gressier, ainsi que la progression des groupes armés vers le Sud-Est et l’Artibonite, visent des territoires nouveaux et des axes de circulation décisifs. À Gros-Morne, l’attaque du 28 septembre a fait onze morts et entraîné la fuite de plus de 5 000 personnes, selon l’Organisation internationale pour les migrations. L’aide humanitaire y a été partiellement suspendue, alors que près de 90 000 personnes devaient être assistées cette année.
5 700 personnes tuées ou blessées, plus de 230 enlevées, 1 000 femmes violées
Du 1er janvier au 11 septembre, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a recensé au moins 5 700 personnes tuées ou blessées par les gangs ou au cours d’opérations menées contre eux. Plus de 230 personnes ont été enlevées et au moins 1 000 femmes et filles violées. Ces chiffres, déjà effrayants, sont probablement inférieurs à la réalité dans un pays où les victimes hésitent souvent à témoigner et où de larges zones échappent au contrôle de l’État.
L’ONU souligne aussi les risques liés à la réponse armée elle-même. Plus de la moitié des victimes enregistrées depuis le début de l’année l’auraient été lors d’opérations de sécurité. Des exécutions sommaires de personnes présumées liées aux gangs continuent d’être signalées, tandis que des groupes d’autodéfense ont tué ou blessé environ 280 personnes. Combattre les gangs sans garanties judiciaires ni protection spécifique pour les mineurs reviendrait à nourrir la spirale que l’on prétend briser.
Réprimer et réinsérer
Le Conseil de sécurité a renouvelé, le 29 septembre, jusqu’au 31 mars 2027, le mandat de la Force de répression des gangs. Autorisée à atteindre 5 500 policiers et militaires, elle demeure très sous-déployée : environ 1 083 personnels étaient présents fin septembre. Sa mission est de soutenir la police haïtienne, de reprendre les territoires contrôlés par les gangs, de protéger les infrastructures et de permettre l’acheminement de l’aide.
Mais la réponse ne peut être exclusivement militaire. L’ONU insiste sur la nécessité de parcours différenciés pour les enfants associés aux groupes armés : accueil sécurisé, accompagnement psychosocial, retour à l’école, formation professionnelle, soutien aux familles et réinsertion. Sans cela, toute arrestation ou toute libération risque de déboucher sur un nouveau recrutement.
220 000 haîtiens renvoyés de force dans leur pays
Le Haut-Commissaire Volker Türk appelle aussi à frapper les réseaux qui financent et arment les gangs : respect effectif de l’embargo sur les armes, sanctions contre les commanditaires, lutte contre les trafics transfrontaliers et protection de la diaspora haïtienne. Plus de 220 000 Haïtiens, dont près de 20 000 enfants, auraient été renvoyés de force dans le pays depuis plusieurs États de la région en 2026.
Le recrutement des enfants est le signe le plus implacable de la faillite haïtienne : lorsqu’un garçon accepte une arme pour obtenir un repas, lorsqu’une fille violée par un gang n’entrevoit d’avenir que dans un centre d’accueil, ce n’est plus seulement l’ordre public qui s’effondre, mais la promesse même d’une société.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"