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Ilakaka: la vallée maudite du saphir

publié le 26/06/2015 | par Maria Malagardis

ll y a dix-sept ans, un paysan malgache sortait d’un ruisseau un petit caillou bleu qui allait changer le destin d’une région. Depuis, la fièvre du saphir n’a cessé d’y attirer des hordes de miséreux. La vallée d’lakaka, c’est l’histoire d’un rêve, celui de milliers de miséreux attirés par les sirènes du saphir. Ici, au cœur de Madagascar, hommes, femmes et enfants arrachent à la terre les pierres qui entretiennent l’illusion d’une vie meilleure.


Il y a près de mille ans, l’Homme s’installait dans cette savane,
près de la rivière d’Ilakaka. Il a longtemps ignoré que sous le sol
rouge dormait un trésor – un gisement de saphirs.
Des cristaux, charriés comme des gravillons par d’énormes masses
d’eau ; et déposés dans la vallée – il y a trois milliards
d’années.

Aujourd’hui, la rivière coule toujours au milieu de la savane. Mais rien
ne va plus à Ilakaka. L’Homme est devenu esclave d’un rêve qui a pour
nom saphir.
Voilà huit mois que ces hommes creusent ici, inlassablement. Ils sont une
soixantaine – tous bercés par la même illusion : faire fortune, un jour,
en trouvant des saphirs.

C’est la saison des pluies, le sol sablonneux est instable – les hommes
doivent mettre les bouchées doubles. Il faut d’abord évacuer la boue,
creuser plus profondément encore pour atteindre la couche où sont
nichées les pierres précieuses.
Ce cratère fait 45 mètres de profondeur.
Ici, les hommes n’ont que leurs bras pour travailler. Et une pompe à
eau, c’est tout.
Cette mine qui ressemble à un ogre on la surnomme « la banque suisse ».

Ndriana a 36 ans. C’est un mineur de la première heure.
« Ca fait 15 ans que je travaille ici ».

Généralement méfiants, ces hommes parlent peu. Le plus jeune de ces
journaliers a 16 ans – le plus âgé : 40 ans. Salaire d’une journée
de travail : un euro soixante-dix. Coût d’un plat de riz: un euro. Mais
selon eux, c’est mieux que rien.
Ici on creuse sans relâche ; quatre heures le matin – quatre heures
l’après-midi. Par 38° à l’ombre dans l’un des pays les plus
pauvres de la planète.

La légende veut que le gisement de pierres précieuses ait été
découvert par un voleur de bétail, surpris avec une pierre bleue
suspendue au cou.
C’était en 1998. L’homme aurait trouvé la pierre ici, près du pont
de la Nationale, dans le lit du fleuve.
A cette époque, l’endroit comptait quelques rares cahutes.
La nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre et « la ruée
vers le saphir » a fait jaillir une ville dans l’air brûlant de la
savane.

Fruit du hasard, cette trouvaille, a révélé la présence du plus gros
gisement de saphirs de la planète.
La ville porte le nom de la rivière : Ilakaka, un bout de terre devenu la
proie d’une urbanisation sauvage.
Gagnés par la fièvre de l’or bleu, les gens de la Grande Île affluent
de partout pour tenter leur chance.
Les chiffres fluctuent mais on estime qu’ils sont trente mille à vivre
ici. Pour la plupart sans statut légal, et dans la plus grande
précarité.

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Deux tiers des hommes n’ont pas trente ans, les femmes elles, sont
nettement moins nombreuses, avec les violences que cela implique.
Malgré les apparences, Ilakaka est avant tout une ville livrée à
elle-même – et au chaos. Ici pas d’école, pas d’hôpital et pas
d’Etat. La « ville saphir » aligne les cases branlantes, les bazars et
les marchés poussiéreux. C’est un lieu de misère et de prostitution
où sévissent malaria, crime et corruption.

Ici, on fait avec les moyens du bord et sans le service public. Inutile de
chercher de l’eau potable ou un médecin, il n’y en a pas.
Riches de leur seul espoir, les hommes cherchent saphirs, rubis, topazes
et aigues-marines cachés dans la vallée.
« Hé ! Tu montes ? Oui, comme ça ! »
Tout près de l’ancien cours d’eau, à l’extérieur de la ville :
pour exploiter ce puits, ces quatre jeunes doivent faire équipe.
« Ca va ? Ca, c’est mon puits ! »

Ce puits fait 25 mètres de profondeur – pourtant, en deux ans de
recherches, ils n’ont exhumé que quelques petits saphirs. De quoi
assurer leur survie – avec, parfois, seulement quatre vrais repas par
semaine. Pourtant – ils refusent de baisser les bras.
Ce puits on les appelle « Vovo » en malgache et ils sont très dangereux.
Notamment pendant la saison des pluies où ils risquent de s’effondrer.
Fabien et Maro n’en démordent pas : leur assemblage à eux, c’est du
costaud – démonstration à l’appui.

En l’absence de chiffres officiels, on estime que depuis 98 des centaines
d’hommes ont fini, enterrés vivants sous la terre rouge.
Eux aussi ont déjà perdu des amis.
« A partir de 30 mètres de profondeur, il y a des poches de gaz. Tu ne
peux plus respirer, ça devient dangereux. Tu peux en mourir. Quand il
n’y a plus d’air, tu dois t’arrêter ».
Non seulement ils prennent de gros risques mais en plus ils doivent payer
le prix fort pour creuser ce puits: chaque semaine ils versent ainsi 200
euros au propriétaire de la concession.

A cause du déboisement, ils doivent aussi acheter planches et madriers
pour leur puits. Un mètre d’étai, coûte autant que qu’un kilo de riz
: c’est donc sur le bois que les mineurs feront des économies.
« Sans étayage, on peut finir enterrés… Mais je n’ai pas peur ; je
prie le Bon Dieu ! »

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Un rêve de saphir alimenté par l’énergie du désespoir…
« C’est le tunnel… c’est trop dur ici… »
Les accidents ? Par superstition, Sylvain évite d’en parler. Il
préfère raconter l’histoire de cet homme enseveli – et sauvé grâce
à l’intervention de ses collègues, qui ont creusé pendant 3 jours
pour le sortir de là. Aucun homme ne doit rester sous terre : ainsi
l’exige la tradition et l’homme aura survécu 72 heures, sans eau ni
nourriture.

En bas de l’artère principale se trouve le fief de ceux qui règnent en
maîtres à Ilakaka – derrière un comptoir.
Quand – au terme de fouilles harassantes – les mineurs ont enfin la main
heureuse, ils doivent venir ici vendre leurs pierres. Chez des négociants
qui ne sont pas malgaches.

Les « Boss » – c’est ainsi qu’on les appelle – viennent de
Thaïlande et du Sri Lanka. Comme Ramsi, qui vit ici depuis 13 ans.
« D’abord je vérifie l’état de la pierre, sa forme, sa taille ; et
combien de carats on pourra en tirer. Ensuite seulement je fixe un prix
».

On compte environ cent kiosques de ce type. Ici le silence est d’or : nul
n’ose avouer qu’ils achètent les pierres cinq fois moins cher que les
prix pratiqués en Asie.
Les négociants étrangers connaissent parfaitement la valeur du saphir
brut – et arnaquent sans scrupule les petits prospecteurs.
Leur stratégie ? Ils profitent de la corruption des fonctionnaires
malgaches qui leur accordent des concessions ; ensuite ils peuvent revendre
des droits d’exploitation aux mineurs locaux.
Obligés de s’approvisionner en outils et en vivres – les mineurs
continuent de remplir les poches des Sri-Lankais qui possèdent
l’essentiel des commerces.

Résultat : les malgaches sont pieds et poings liés à un système qui
les asservit. Ils s’épuisent des années sous terre – uniquement pour
rembourser leurs créditeurs.
Les pierres les plus belles sont exportées en toute illégalité – sans
passer par la douane. Elles sont expédiées au Sri Lanka pour y être
taillées ; là, déclarées comme des saphirs d’origine asiatique, elles
sont ensuite mises en vente sur les marchés internationaux – à des prix
nettement supérieurs.

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Entre confiance et escroquerie, le commerce des pierres précieuses navigue
en eaux troubles. Si, chaque jour, Ramsi examine près de 600 pierres, il
en achète peu..
« 150 euros ».
« C’est ma peau que tu veux.. ? Mets 100 de plus – bon, 200 euros,
allez – 200 euros ! »
« Non »
« 175 »

« Non – 150 ! »
« Ca se passe toujours comme ça ici – bah, il reviendra ».
Les acheteurs se tiennent les coudes – et tirent les prix vers le bas.
Les mineurs victimes de ce cartel n’ont pas d’autres interlocuteurs
– résultat, notre homme revient voir Ramsi.
« Tiens, chef, te voilà de retour.. ? Tu n’as pas mis longtemps.. !
»
« L’autre n’en veut plus ».
« Bien – 50… 150 euros ! Allez, je te file ma voiture, aussi ! »
« Qu’est-ce que vous me voulez encore ? »
« Je ne l’ai pas vendu au bon prix – il m’a roulé. Mais j’ai des
dettes, alors j’ai accepté. »
En revanche, en cas de bonne affaire mieux ne pas trainer dans les
parages.

« Ceux qui trouvent de grosses pierres ne les vendent pas devant tout le
monde. Ici, on négocie des saphirs de moins de 3000 euros. Les pierres
vraiment grosses se vendent sous le manteau. Ici, tout le monde a peur :
quand tu as fait une vente, tu peux être sûr qu’on viendra te menacer
en pleine nuit avec une arme sur la tempe pour te voler l’argent. Les
gens d’ici vivent dans la peur. Il y en a tellement qui se sont déjà
fait assassiner dans le coin »

Pendant ce temps, sous un soleil de plomb, les mineurs continuent de
s’échiner dans la « banque suisse ». L’équipe d’une soixantaine
hommes a atteint la couche la plus profonde : le chef explique qu’il
s’agit de la « Karoka » – la veine de saphirs lovée dans une couche de
graviers.
« Ils ont fini de creuser – maintenant ils vont transporter le gravier
pour le tamiser là-haut ; ça va prendre 20 jours. On verra bien ce que le
patron va décider après».
L’énorme mine à ciel ouvert n’est pas très loin de l’unique route
qui traverse le pays – de temps en temps, elle attire des touristes le
temps d’une petite halte.

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Manifestement, ces derniers sont touchés par l’exotisme des lieux ; un
peu moins par les conditions de travail et l’exploitation des Malgaches.
Allez – 15 minutes de pause ; on admire le tableau de ces journaliers en
plein labeur.
Les propriétaires des mines se font discrets face à la caméra. L’un
d’eux a cependant ouvert une bijouterie à Ilakaka. Ses pierres sont
vendues à un prix dérisoire, comparé à ceux pratiqués en Europe. Pour
les bonnes affaires, rondement menées, c’est ici que ça se passe : à
la source.

Mais rien ne garantit l’origine de ces pierres – il peut très bien
s’agir de saphirs synthétiques importées.
Comme des forçats, les journaliers ont déjà dégagé un tas de graviers
de cinq mètres cube.
Ils sont surveillés de très près par leur contremaître, et pas
seulement pour leur ardeur au travail :
« Beaucoup d’entre eux volent des pierres. Elles disparaissent dans
leur bouche ou bien leur poche ».
« La nuit, on laisse le tas comme ça – on a six hommes pour le
surveiller ; parfois, des bandes viennent des villages alentours pour voler
le gravier ».

Ici, tout le monde a entendu parler de tel ou tel veinard, qui aurait
décroché le gros lot. Sylvain aussi – mais il n’en a jamais
rencontré personnellement. Pourtant le mythe reste vivace.
Alors en attendant de voir son rêve de saphir se réaliser, Sylvain
améliore l’ordinaire en dealant du cannabis.

A Ilakaka, il y a beaucoup d’analphabètes et Sylvain est incapable de
gérer son argent, encore moins l’argent facile
Pour emménager ici, la famille a dû payer 200 euros.
Du haut de ses 30 ans, Sylvain se dit prêt à travailler encore six ans
sous terre; ensuite terminé, il sera trop vieux, dit-il. Misère
grandissante et absence totale de perspectives : comme pour tant
d’autres, voilà ce qui attend ce jeune père de famille bercé par
l’illusion et le cannabis.

Il est sur que la roue finira par tourner. D’ailleurs, plus tard, il sera
chauffeur de taxi. Sylvain enchaîne sa femme, Hélène, à ses propres
rêves.
Ici les femmes sont sacrifiées sur l’autel du Saphir. Et Hélène est
promise à une vie plus que modeste.
Avec un peu de chance, elle peut tenter, comme d’autres de vendre le
reliquat de ce que les hommes extraient des galeries. De petites pierres,
opaques et ternes, bradées dans la rue.
«Les chefs qui achètent sont thaïlandais – et africains ».
Elle ajoute que les femmes sont de bien meilleures négociatrices que les
hommes.
« On les vend au gramme : 100 grammes c’est 20 000 Ariary ».

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A peine sept euros pour un sachet de pierres de mauvaise qualité.
Lesquelles ne sont pourtant pas boudées par les pays industrialisés…
La traque du saphir se poursuit inlassablement sous terre, au fil des
galeries creusées partout dans la vallée. Les chercheurs de pierres
continuent leur quête en fouillant l’ancien cours d’eau – qui
s’étire sur 250 km.
Le paysage martyrisé se transforme, chaque jour davantage, en un
gigantesque gruyère.
Ici, le travail commence à la fraîche, dès six heures le matin.
Plus les travaux d’excavation avancent – plus les hommes descendent
profondément.
Et plus ils prennent de risques.
Sa vie tient à peu de choses : une corde usagée…
Et un sac en plastique rafistolé.

« Il y a quelqu’un en bas ; alors je pompe de l’air pour le ventiler.
A 27 mètres de profondeur, il y a souvent des poches de gaz ».
Depuis des années, la vie de cet homme se résume à descendre dans le
puits, l’espoir chevillé au corps : celui d’avoir suffisamment
d’oxygène – et de trouver un gros saphir.
Toujours rien.

La population rurale vit dans un tel dénuement, qu’elle converge de
partout pour venir s’installer le long de la rivière, dans des abris de
palmes, de boue et de bois de récupération.
Ils sont 120 000 miséreux , à avoir migré vers Ilakaka.
Ces jeunes garçons qui tamisent sans relâche le gravier de la rivière,
ont 12 ans.

Cela fait quatre ans qu’ils s’échinent au travail. La plupart sont
victimes de douleurs dorsales et de déformations osseuses.
Aucun de ces gamins ne sait ce qu’est une école et certains d’entre
eux ne mangent pas à leur faim.
Parmi les quelque 20 000 enfants de la région – presque tous travaillent
ainsi.

Il n’est pas rare que les familles nombreuses comptent de 10 à 15
membres et si à Madagascar, le travail des enfants de moins de 15 ans est
interdit –face à la misère, la loi ne fait pas le poids.
Un fatalité contre laquelle personne ne se révolte :
« Chez nous, tout le monde travaille. Les enfants aussi – c’est comme
ça. On s’occupe aussi des sacs de gravier des mines à 15 km d’ici».
« On commence à 11h le matin. Mais on ne récolte pas grand-chose –
parfois on gagne 500 ou 1000 Ariary ; ce n’est suffisant pour nourrir
toute la famille »
« Regardez, c’est tout ce qu’on a trouvé en une journée de travail.
Elle ne vaut même pas 30 centimes d’euro – et on est huit à chercher
».

La mère de famille aimerait que sa fille connaisse un autre destin que le
sien.
Si elle n’apprend pas bientôt un métier, elle n’aura aucune chance de
s’en sortir.
Pourtant la mère nourrit le rêve que sa gamine de 12 ans ira bientôt à
l’école et qu’elle deviendra un jour médecin.
Un rêve brisé d’avance…
Les pierres précieuses gisent éparpillées quelque part sous ce sol à
peine fertile, sur une surface de 100 kilomètres carrés. Des
générations de mineurs vont continuer leur quête éperdue du saphir
bleu.

Ils vivent ici, dans l’indifférence générale. La capitale, Tananarive
se trouve à deux jours de voyage seulement ; pourtant les organisations
humanitaires sont à peine présentes.
L’Etat malgache, quant à lui, ferme les yeux avec complaisance sur le
pillage de l’un des plus grands trésors du pays. Pire encore : il
autorise l’exploitation de son peuple.
Quand ils commencent, ce sont des jeunes hommes – à la mine, ils
n’atteindront guère plus de 50 ans.
« Je suis là depuis 98… et maintenant ? Maintenant j’ai 22 ans »
« Ils veulent savoir si tu as encore des rêves ».
« Si je trouve une pierre – j’achète un zébu et je m’en vais
d’ici ! »

Fin d’une journée de travail à la banque suisse.
Ils reviendront demain, chercher les saphirs.
Et après-demain aussi…

Beaucoup d’hommes ne croient plus au gigantesque coup de chance. La seule
alternative à leur salaire de misère : une misère plus grande encore. Et
en secret, certains n’attendent plus qu’une chose – pouvoir
s’échapper d’ici.
S’échapper d’Ilakaka.
S’échapper de la vallée maudite, la vallée des saphirs.

 


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