Iran : la guerre comme alibi d’une féroce répression
En Iran, la guerre sert de prétexte à étouffer journalistes, opposants et jeunesse. Cafés fermés, arrestations, pendaisons: le front intérieur se durcit
Depuis le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, le 28 février, la guerre se joue aussi loin des frappes. Dans les tribunaux révolutionnaires, les prisons et jusque dans les cafés de Téhéran, les autorités ont engagé une vaste reprise en main. Arrestations massives, isolement numérique, procédures expéditives, condamnations lourdes et pendaisons : le pouvoir transforme l’état de guerre en instrument de contrôle intérieur.
Yalda Moaiery : quinze ans de prison pour ses photos
Le cas de Yalda Moaiery en donne une mesure saisissante. La photojournaliste iranienne a annoncé, le 9 août, avoir été condamnée en première instance à quinze ans de prison. Ses appareils photo et son téléphone doivent être confisqués ; elle est aussi privée d’activité culturelle ou artistique, de fonction publique et de réseaux sociaux.
Selon le jugement cité par Le Monde, elle aurait « collaboré avec des médias étrangers dans le but de renforcer le régime sioniste et les États-Unis ». La photographe affirme que son dossier ne contenait que ses images et ses entretiens avec des médias étrangers.
Déjà arrêtée pendant le mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022
L’audience, tenue en juin à Téhéran, s’est déroulée sans elle. Mme Moaiery assure n’avoir jamais reçu sa convocation, sa carte SIM ayant été bloquée. Déjà arrêtée pendant le mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022, elle avait vu son domicile perquisitionné en février et mars, après la publication de ses photographies des manifestations de janvier 2026. Son affaire illustre une stratégie plus large : assimiler le travail d’informer, la diffusion d’images ou le contact avec l’étranger à une menace contre la sécurité nationale
« Traîtres et espions »
Cette logique a pris une ampleur inédite avec le conflit. Amnesty International estime qu’au moins 6 000 personnes ont été arbitrairement arrêtées depuis le 28 février : manifestants, journalistes, avocats, défenseurs des droits humains, militants, mais aussi membres de minorités ethniques et religieuses. La police iranienne a, elle, déclaré avoir interpellé plus de 6 500 « traîtres et espions » à la mi-mai.
Les deux chiffres ne recouvrent pas nécessairement les mêmes cas, mais ils dessinent l’ampleur de la vague répressive. Dans le discours des autorités, la contestation intérieure devient une extension de la menace extérieure ; l’opposant, un ennemi potentiel.
Le réseau internet coupé
L’accès à Internet est devenu l’un des principaux fronts de cette répression. Selon Amnesty, la coupure nationale du réseau a duré 88 jours, avant une restauration partielle à partir du 26 mai. Durant cette période, contourner le blocage avec un VPN ou un équipement satellitaire, diffuser des images de sites bombardés ou les transmettre à des médias étrangers pouvait être assimilé à de l’espionnage ou à une « collaboration avec l’ennemi ».
Des SMS officiels menaçaient également de blocage de ligne et de poursuites. Ce silence numérique a réduit la circulation de l’information, tout en compliquant le travail des défenseurs des droits humains et le recensement des arrestations comme des morts
Le message de la potence publique
La peine capitale est au cœur de ce durcissement. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a recensé au moins 56 exécutions depuis le 19 mars pour des accusations liées à la sécurité nationale, dont 27 dans des dossiers associés aux protestations du début de l’année. Plus d’une centaine d’autres personnes risqueraient l’exécution pour des chefs comparables.
Amnesty rapporte, de son côté, qu’au moins 26 personnes liées aux manifestations de janvier ont été exécutées depuis le début de l’année, à l’issue de procédures qu’elle juge entachées de torture et profondément inéquitables. Le 28 juillet, Amirhossein Safari et Abolfazl Sepahi, deux hommes arrêtés lors de ces protestations, ont été pendus publiquement à Ispahan. Amnesty dénonce un procès inéquitable et rappelle que deux autres accusés du même dossier avaient déjà été exécutés neuf jours plus tôt
Cafés, artistes, femmes : le peuple étouffé
La répression ne s’arrête pas aux portes des prisons. Près d’une centaine d’artistes et de professionnels du cinéma ont été convoqués après avoir protesté contre la vague de pendaisons, selon des informations rapportées par Le Monde. Dans le centre de Téhéran, des dizaines de cafés et de restaurants ont fermé, officiellement pour non-respect des règles de voile.
À Yazd, quatre clubs de sport réservés aux femmes ont été fermés début août. Ces mesures visent aussi les espaces ordinaires de sociabilité, particulièrement fréquentés par les jeunes, où subsistait une marge de respiration depuis le recul de la police des mœurs dans les rues.[
La guerre comme alibi de la répression
Le pouvoir iranien présente cette offensive comme une réponse aux impératifs de sécurité d’un pays attaqué. Mais le choix des cibles — journalistes, avocats, opposants, manifestants, femmes et lieux de rencontre — révèle un objectif plus vaste : empêcher que la colère accumulée par la crise économique, les protestations de janvier et la guerre ne se transforme en nouvelle contestation. En Iran, le front intérieur est devenu une priorité du régime.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"