Iran : la révolte du bazar
Nées de l’hyperinflation et parties des marchés, les émeutes en cours marquent une rupture sociale et politique dont Téhéran mesure déjà le danger
Ces émeutes ne ressemblent pas aux précédentes. Et c’est précisément ce qui les rend potentiellement lourdes de conséquences pour le régime iranien.
Depuis la fin décembre 2025, l’Iran est secoué par un mouvement de contestation inédit par sa sociologie, son point de départ et par la réaction, inhabituelle, des autorités. À première vue, les images évoquent les grandes mobilisations réprimées des dernières années. Mais la comparaison s’arrête vite.
Cette fois, la rue ne s’est pas embrasée pour le voile, pour une mort en détention ou pour une revendication explicitement politique. Elle est partie du bazar.

Du marché des téléphones à la rue
Le déclencheur est presque anodin. Dimanche 28 décembre, quelques vendeurs de téléphones portables du principal marché de Téhéran ferment boutique pour protester contre la flambée des prix et l’effondrement du rial. En quelques heures, la mobilisation s’étend : le bazar, puis d’autres quartiers commerçants de la capitale, puis des villes de province. Karaj, Hamedan, Malard, Ispahan. Le mouvement enfle et gagne les universités, sans structure ni mot d’ordre centralisé.
La colère est d’abord économique. Le rial a atteint un nouveau plus bas historique sur le marché parallèle : plus de 1,4 million pour un dollar, près de 1,7 million pour un euro, contre environ la moitié un an plus tôt. L’inflation officielle dépasse 50 % sur un an. Pour les produits de base, elle explose : riz, haricots, médicaments. À cette spirale s’ajoutent des coupures quotidiennes d’électricité en plein hiver, des pénuries d’eau, un chômage élevé et une pollution chronique.
Dans ce contexte, la protestation n’est pas idéologique. Elle est existentielle. « On ne s’en sort plus », répètent commerçants, chauffeurs de taxi, médecins, employés, étudiants. Ce n’est pas la révolution d’un slogan, mais celle du porte-monnaie.

Quand le bazar rompt avec le pouvoir
La rupture est là. Historiquement, le bazar est l’un des piliers du régime. En 1979, les commerçants avaient financé la révolution islamique, soutenu le clergé, servi de colonne vertébrale économique et sociale à la République islamique naissante. Quarante-six ans plus tard, cette alliance se fissure ouvertement.
Les bazaris dénoncent un État qui les accuse d’accaparement lorsque les prix montent, les étouffe sous les contrôles et les taxes, tout en les privant d’un accès stable aux devises pour importer. Ils voient un budget qui supprime les subventions, transfère le coût des sanctions et de l’inflation sur les ménages, tout en augmentant les dépenses militaires et sécuritaires. Le message est limpide : l’économie réelle paie pour les priorités stratégiques du régime.
Dans les cortèges, les slogans dépassent déjà la seule question du pouvoir d’achat. La rue et le marché commencent à parler le même langage.
Une répression en retrait, pour l’instant
Autre différence majeure : la réponse des autorités. Rien à voir, pour l’instant, avec la répression brutale de 2019 ou de 2022. À Téhéran, la police antiémeute est visible mais contenue. Peu d’arrestations massives, pas de charges systématiques. Les médias iraniens, y compris officiels, couvrent le mouvement. Les slogans hostiles au régime sont rapportés, fait impensable il y a encore un an.
Le président Massoud Pezeshkian a qualifié les revendications de « légitimes » et appelé au dialogue. Il a reçu des représentants syndicaux, promis des mesures fiscales temporaires et sacrifié le gouverneur de la Banque centrale. Un scénario classique : offrir un fusible sans toucher aux choix structurels.
Devant le Parlement, Pezeshkian a reconnu l’impasse : l’État n’a pas les moyens d’aligner les salaires sur l’inflation. Le projet de budget prévoit une hausse de 20 % des rémunérations publiques, très loin de la réalité des prix. « Quand les gens peinent à gagner leur vie, on ne peut pas gouverner », a-t-il admis, au moment même où la rue gronde.
Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a lui aussi averti que le budget mettait « la vie des gens » en danger. Rare convergence de ton, signe d’une inquiétude réelle au sommet de l’État.

Pourquoi ce mouvement change la donne
Les différences avec les précédentes vagues de contestation sont nettes. En 2009, le mouvement était massif, politique, structuré et porté par des élites urbaines, avant d’être écrasé par la force. En 2019, la hausse du carburant avait déclenché une explosion sociale immédiatement réprimée. En 2022, la révolte « Femmes, vie, liberté » avait défié frontalement le pouvoir, au prix d’une répression implacable.
Fin 2025, le mouvement est plus diffus, moins idéologique, mais plus transversal. Il touche des catégories longtemps perçues comme conservatrices ou loyales. Il n’attaque pas frontalement le Guide, mais mine le socle économique et social du régime. Et surtout, il place le pouvoir face à un dilemme : réprimer le bazar, au risque de rompre définitivement un pilier historique, ou céder sans disposer des ressources financières pour le faire.
« Mort au dictateur »
Face à l’extension des manifestations, le président iranien Massoud Pezeshkian a ordonné l’ouverture d’un dialogue avec les protestataires, une posture inhabituelle à ce stade d’une crise sociale. Il a chargé son ministre de l’Intérieur d’« écouter les revendications légitimes », alors que la colère, née de l’effondrement du rial et de la flambée du dollar, s’étendait à tout le pays. Mais le mouvement a rapidement changé de nature. Aux grèves des commerçants et à la fermeture partielle du Grand Bazar de Téhéran se sont ajoutés des affrontements et, surtout, des slogans explicitement politiques.
Dans plusieurs villes, la foule a visé directement le sommet du pouvoir, scandant « mort au dictateur » et appelant à la chute du guide suprême Ali Khamenei. Le remplacement du gouverneur de la Banque centrale, présenté comme un geste d’apaisement, n’a pas suffi à calmer la rue, laissant planer le doute sur la capacité du dialogue annoncé à contenir une contestation désormais politisée.

Le régime fragilisé
À ce stade, la prudence reste de mise. Les Gardiens de la Révolution sont omniprésents. L’appareil sécuritaire demeure intact. L’opposition politique est fragmentée, exilée, sans leadership crédible à l’intérieur du pays. La chute du régime n’est pas imminente.
Mais un seuil a peut-être été franchi. Lorsque l’ancien président Hassan Rohani critique publiquement, même à mots couverts, les orientations du pouvoir, et que ses propos sont relayés dans la presse iranienne, le signal est inédit. Lorsque le bazar descend dans la rue, ce n’est plus une contestation périphérique : c’est une alerte systémique.
Ces émeutes ne sont peut-être pas révolutionnaires. Elles sont plus corrosives. Elles disent qu’un régime peut survivre à la contestation idéologique, mais beaucoup moins à l’asphyxie économique de ceux qui faisaient tourner le pays. Et c’est précisément ce qui rend cette séquence de décembre 2025 si différente — et potentiellement décisive pour l’Iran.
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