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Iran. Le diktat des tests de virginité : “J’ai détesté être une femme à ce moment-là”

publié le 11/10/2025 par grands-reporters

En Iran, les femmes sont encore contraintes de fournir un certificat médical prouvant qu’elles sont vierges avant de se marier. Mais une nouvelle génération entend reprendre le contrôle de son corps

Certaines confient au journal local “Shargh” l’humiliation et la colère ressenties face à cette pratique rétrograde ayant court dans toutes les classes sociales.

Le ressentiment que Mona avait emporté avec elle éclate dans le cabinet du gynécologue. Tremblante de tout son corps, les mains glacées par le stress, elle doit se déshabiller et s’allonger sur la table d’examen. Elle ressent une profonde honte, un malaise mêlé de colère, exacerbés par la présence de sa famille, restée derrière la porte, attendant la confirmation de sa virginité. Le médecin doit constater la présence – ou non – de l’hymen.

Un sujet rare dans la presse locale

Courrier International a sélectionné cet article pour la pertinence et la qualité du récit et des témoignages recueillis, mais aussi parce qu’il s’agit d’un rare article dans un journal local sur le combat des femmes contre cette tradition jugée rétrograde – un sujet doublement sensible, au niveau politique et social. Shargh est certes un quotidien réformateur [les réformateurs font partie du pouvoir islamique en place depuis 1979, mais sont favorables à une forme de gouvernance moins rigoureuse] mais, à l’instar de l’ensemble de la presse locale, surveillée de près par les autorités ou acquise au pouvoir, il avait longtemps évité d’aborder des questions sociétales de cet ordre-là. C’est sans doute le reflet d’un changement en cours au sein de la société iranienne et dans le paysage médiatique du pays, trois ans après le mouvement “Femme, Vie, Liberté” qui avait secoué le pays à l’automne 2022.

Je n’aimais pas mon corps. À ce moment-là, j’ai détesté être une femme”, confie Mona. Elle était venue au cabinet accompagnée de sa mère et de son futur mari. Tous deux attendaient dans la salle d’attente pendant l’examen. Mona raconte s’être distanciée de son corps après cette expérience. Les doigts crispés, elle parle à voix basse pour ne pas être entendue : “Ce jour-là, je ne me sentais pas bien du tout. J’étais envahie par une colère indescriptible.”

Dès mon entrée dans la salle, le médecin m’a mal accueillie, ce qui a exacerbé mon malaise.” Le médecin a d’abord adopté un ton dur. “Mais une fois l’examen terminé, et après avoir constaté que je n’avais pas eu de relation sexuelle, son attitude a changé. Il est redevenu normal.”

Le certificat a finalement été remis à sa mère et à son fiancé. “Je n’ai pas pleuré, mais je ne me sentais pas bien en rentrant. Quelques jours plus tôt, quand ma mère a pris rendez-vous au cabinet, mon fiancé n’était pas vraiment d’accord. Pourtant, le jour venu, il nous a accompagnées – ce qui n’a fait qu’augmenter ma gêne.”

J’ai vu la joie sur leurs visages, ils plaisantaient pendant tout le trajet du retour. Moi aussi je riais, pour faire bonne figure. Mais, au fond, la honte et la haine étaient toujours là”, se souvient-elle.

Une pratique répandue, même dans les milieux modernes

[Dans la République islamique d’Iran], cette pratique concerne des jeunes femmes issues de tous les milieux sociaux, soulignent des sociologues.

Dans ma famille, toutes les filles doivent obtenir un certificat de virginité avant de se marier”, témoigne une autre jeune femme, issue d’une famille aisée de Téhéran. Elle fait partie des rares femmes de sa lignée à avoir suivi des études supérieures. Une rupture avec les traditions, comme elle le souligne. “Ma famille a une apparence moderne. Si vous les rencontriez, vous auriez du mal à croire qu’ils sont encore attachés à de telles coutumes.”

Elle affirme être la seule à avoir refusé de se soumettre à cet examen. Mariée depuis plus de six ans, elle se souvient : “Quelques jours avant le mariage, mon père m’a demandé d’aller voir un gynécologue pour un contrôle. J’avais 18 ans à l’époque. Je n’ai même pas attendu qu’il termine sa phrase, j’ai fondu en larmes. J’étais bouleversée. Ma mère a quitté la pièce sans un mot.”

“J’ai ressenti une haine immense envers tous les hommes. Pendant plusieurs jours, j’ai même refusé de parler à mon mari. Je me souviens que les plus beaux jours précédant le mariage ont été complètement gâchés par cette demande. D’autres filles de la famille m’ont raconté à quel point elles avaient été humiliées, combien elles avaient eu honte.”

“Plaire à sa famille”

Les fiançailles de Parissa ont été rompues lorsque la famille de son fiancé lui a demandé de fournir un certificat de virginité. “Nous étions fiancés depuis environ trois mois et tout se passait bien. Nous étions tous les deux très heureux. À chaque rencontre, il m’offrait un bouquet de fleurs, ce qui faisait de moi un sujet d’admiration, même parmi mes amies. C’était le premier homme de ma vie, une expérience nouvelle et précieuse.« 

Les familles préparaient le mariage, jusqu’au jour où la mère de mon fiancé a appelé la mienne. Je me souviens encore de la colère dans la voix de ma mère lorsqu’elle a raccroché brutalement. Le monde s’est effondré. Je ne m’attendais pas à ce qu’on nous demande un certificat médical. J’ai eu le cœur brisé ce jour-là. Je ne pensais qu’à mon fiancé, à son souci de plaire à sa famille. Mais après cela, je n’ai plus jamais voulu le revoir.”

À la suite de cet incident, les préparatifs du mariage furent abandonnés. L’année dernière seulement, Parissa a épousé un autre homme. Pourtant, la blessure demeure : “Même si j’ai commencé une nouvelle vie et que je vais bien aujourd’hui, le souvenir de cet appel résonne encore dans mes oreilles. J’ai vécu la pire expérience de ma jeunesse avec un homme qui, en apparence, semblait moderne.”

Un “outil de contrôle social”

Shima Ghousheh, avocate et militante pour les droits des femmes, rappelle que cette règle ne s’applique qu’aux femmes. Aucun certificat de virginité n’est exigé des hommes.

Selon elle, la demande d’examen ne traduit pas nécessairement une défiance à l’égard des femmes, mais plutôt une crainte de conséquences juridiques. Selon le droit iranien, toute tromperie lors du mariage peut entraîner la nullité du contrat. Ainsi, si une femme se déclare vierge mais qu’il s’avère qu’elle ne l’est pas, le mariage peut être annulé. Cette règle ne concerne toutefois pas les hommes.

Marzieh Madadidarestani, docteure en anthropologie et en études de genre à l’université de Téhéran, rappelle que la majorité des femmes ayant subi un examen vaginal l’a fait sous la contrainte et dans des conditions de forte pression psychologique.

“La question de la virginité fonctionne comme un outil de contrôle social qui traverse toutes les classes sociales.”

Ces examens ne dépendent ni du statut social ni du niveau économique. J’ai connaissance de nombreux cas de jeunes filles issues de familles aisées qui y ont été soumises, parfois volontairement, mais le plus souvent sous la pression de leur entourage.”

“Reprendre le contrôle de son corps”

Et l’anthropologue d’ajouter : “Dans la société iranienne, être une fille signifie porter la responsabilité de la chasteté familiale. L’honneur est directement lié à la protection du corps féminin. Mais compte tenu des évolutions sociales et culturelles récentes, la jeune génération aspire à reprendre le contrôle de son propre corps et de ses relations.”

Madadidarestani dénonce une pratique qui nie aux femmes leur statut de sujet à part entière :

“Avec l’examen de virginité, l’identité humaine d’une femme est effacée. Elle est réduite à une notion de pureté ou d’impureté, de punition ou de récompense.”

Elle insiste sur les conséquences graves de cette pratique : en niant l’identité et les émotions des femmes, familles, médecins et partenaires leur infligent des blessures profondes – souvent irréparables. Ces séquelles se manifestent par des traumatismes psychiques et des difficultés durables dans les relations personnelles et sociales.

Pour la chercheuse, toute intervention externe sur le corps féminin constitue une atteinte à la vie privée. Elle plaide pour une éducation et une sensibilisation renforcées, destinées à la fois aux jeunes et aux familles, afin que plus aucune femme ne soit forcée de traverser de telles crises liées au genre et à la sexualité.

Cet article de Nastaran Farokheh dans le journal persan Shargh a été traduit et republié dans Courrier International


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