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Israël. Armes anti-missiles, chronique d’une pénurie annoncée

publié le 28/04/2026 par grands-reporters

Israël a maintenu des stocks d’intercepteurs Arrow 3 dangereusement bas, jusqu’à renoncer à intercepter des missiles à sous‑munitions. Enquête d’Omri Maniv sur la chaine 12

Une menace longtemps passée sous silence

« Jusqu’à très récemment, il existait une question de sécurité dont on ne parlait pas », écrit le journaliste israélien Omri Maniv sur la Chaine 12. Les intercepteurs, ces missiles chargés d’arrêter ceux de l’ennemi. Longtemps tenus dans l’ombre – « comme l’usine textile de Dimona » –, ils surgissent aujourd’hui au cœur de la guerre avec l’Iran, non pas à cause des missiles balistiques eux‑mêmes, mais d’une menace jugée plus modeste et pourtant dévastatrice : les missiles « dispersants » à sous‑munitions.

Alors que l’opinion croyait qu’« presque chaque missile lancé vers Israël » était intercepté par les prouesses technologiques nationales, « presque chaque missile “dispersant” s’est terminé par des dizaines de points d’impact », souligne Maniv. Dans les abris, une question obsède : comment l’arrière a‑t‑il pu être si mal préparé à une confrontation avec l’Iran ?

L’Arrow 3, symbole d’une défense inachevée

Au cœur de cette histoire se trouve l’Arrow 3 (Hetz 3), le plus performant des intercepteurs israéliens, entré en service en 2017 pour frapper les missiles à longue portée hors de l’atmosphère. L’objectif est alors limpide : contrer une puissance, l’Iran, qui cherche à se doter de capacités nucléaires et de milliers de missiles balistiques. En 2018, sous la pression de Benyamin Netanyahou, le président américain Donald Trump se retire de l’accord sur le nucléaire iranien.

À ce moment‑là, Israël sait que l’escalade est probable. L’ancien conseiller à la sécurité nationale Eyal Hulata le résume : « Ce qu’Israël n’a pas fait, c’est se préparer sérieusement à une option militaire. » L’enquête de Maniv ajoute un volet encore plus grave : le pays « ne s’est pas non plus préparé sur le plan défensif », laissant les stocks d’Arrow 3 « très minces », alors même qu’une riposte massive iranienne était prévisible en cas d’attaque israélienne.

Budgets offensifs, défense négligée

Quand le gouvernement Bennett arrive au pouvoir, il débloque environ six milliards de shekels pour préparer une campagne contre l’Iran. Mais ce budget, rappelle Maniv, est « partiel et entièrement dédié aux munitions offensives » : pour la contre‑attaque iranienne, « rien n’a été prévu ». Aucune instruction n’est donnée pour augmenter la production d’Arrow 3. De retour à la tête du gouvernement, Netanyahou poursuit les préparatifs offensifs, sans corriger le déséquilibre. Des responsables de la défense cités par l’enquête sont catégoriques : « Sur les intercepteurs, il n’y avait aucune discussion, et certainement pas d’argent. »

Réunions annulées et « zéro pointé » sur les stocks

L’armée tente pourtant d’alerter le sommet du pouvoir. Selon Maniv, une réunion spécifique sur la question des intercepteurs est plusieurs fois planifiée chez le Premier ministre, avant d’être annulée « cinq fois en quelques mois », souvent à la dernière minute. Lors d’une réunion budgétaire cruciale, le chef d’état‑major Herzi Halevi présente un tableau réclamant 1,2 milliard de shekels pour renforcer les stocks d’Arrow 3.

Netanyahou arrive avec son propre tableau : à la ligne « augmentation de la quantité d’intercepteurs », figure un « zéro pointé ». La formule, relevée par le journaliste, résume une politique : reconnaître la menace, mais refuser d’y consacrer des moyens substantiels.

La « nuit des drones » et le surplace politique

Le déni prend un tour spectaculaire en avril 2024. Ce que Maniv appelle « l’impensable » se produit : l’Iran tire pour la première fois directement sur Israël lors de la « nuit des drones ». Téhéran démontre la réalité de son arsenal, et Israël sait désormais qu’en face de « milliers de missiles balistiques », il ne dispose que d’un nombre limité d’intercepteurs Arrow 3.

Dans ce contexte, on s’attend à une réunion d’urgence pour ouvrir de nouvelles lignes de production. « Ce n’est pas le cas », tranche l’enquête : « aucune réunion n’a eu lieu. » Six mois plus tard, une deuxième salve de plus de 200 missiles balistiques épuise davantage les stocks. Là encore, le rythme de production n’est pas relevé.

L’alerte allemande et la commission Nagel

Ce n’est qu’en novembre 2024 qu’une aide partielle arrive d’Allemagne : IAI ouvre une deuxième ligne de production d’Arrow 3 grâce à un contrat d’exportation avec Berlin, dont une partie profite à Israël. Mais « les chiffres restent très bas », note Maniv. Fin 2024, la commission Nagel, chargée d’examiner le budget de la défense, recommande une « augmentation dramatique » de la production d’Arrow 3.

Selon le professeur Nagel, il faudra pourtant « près d’un an et trois mois » pour que seule une partie de cette recommandation soit mise en œuvre. Entre‑temps, la guerre suit son cours, avec des stocks qui s’amenuisent.

2025 : détresse d’intercepteurs et action « pirate »

Le 13 juin 2025, Israël lance une offensive majeure contre l’Iran. En riposte, Téhéran tire « environ 530 missiles », rapporte Maniv. Le Wall Street Journal parle alors d’un pays en « détresse d’intercepteurs », contraint de demander à Washington l’envoi de navires de guerre supplémentaires. Malgré ce signal d’alarme, le comité ministériel sur l’équipement – Netanyahou, Katz, Sa’ar, Smotrich, Dichter, Gamliel – n’approuve toujours pas l’ouverture de nouvelles lignes de production, se contentant d’un budget limité pour un « renouvellement partiel des stocks ». Constatant que la pénurie est devenue un « danger stratégique », le directeur général du ministère de la Défense, Amir Eshel, décide de forcer la main au pouvoir politique.

Le 22 décembre 2025, avec le soutien du contrôleur des finances, il adresse aux industries de défense une lettre d’engagement personnelle : « Ouvrez immédiatement deux lignes de production supplémentaires… sans budget, sans approbation du gouvernement, je me porte garant. » Maniv qualifie ce geste d’« action “pirate” » : une prise de risque institutionnelle majeure, pour éviter l’effondrement du système d’interception.

L’« économie des munitions » et 61 missiles laissés passer

La conséquence la plus brutale de ce sous‑équipement se mesure sur le terrain, face aux missiles à sous‑munitions. « Seul l’Arrow 3 peut les détruire hors de l’atmosphère avant qu’ils ne dispersent leurs bombes », rappelle l’enquête. Pourtant, une décision délibérée est prise : ne pas les intercepter, afin de ne pas « gaspiller » les derniers Arrow 3 sur des cibles jugées non « balistiques pures ».

Le bilan est lourd : « 61 missiles à sous‑munitions ont pénétré la défense, frappant des dizaines de localités », écrit Maniv. Dans le jargon interne, cette stratégie porte un nom glaçant : « l’économie des munitions ».

Le calcul comptable se retourne contre ses auteurs. Un missile Arrow 3 coûte 18 millions de shekels. Mais un seul impact sur l’Institut Weizmann a causé « 2 milliards de shekels de dégâts ». Selon des rapports étrangers cités par le journaliste, à un moment de la guerre Israël ne disposait plus que de 20% de son stock d’intercepteurs Arrow : un seuil critique qui converge avec ces choix de non‑interception.

La bataille des responsabilités

En conclusion, Maniv rapporte les réactions des principaux responsables. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich assure avoir « financé toutes les demandes de la défense », accusant certains de préférer « les fausses accusations » à « l’efficacité budgétaire ». Le ministre Israel Katz affirme avoir fait de l’Arrow une « priorité dès sa prise de fonction » et soutient que l’accélération de la production a été « approuvée rétroactivement ».

Le ministère de la Défense rétorque que les lignes supplémentaires ont été ouvertes « malgré l’absence de soutien budgétaire du Trésor ». Quant à Benyamin Netanyahou, il affirme avoir ordonné « dès 2018 » de changer les priorités budgétaires pour accélérer la production, malgré une « forte résistance ».

Derrière ces versions contradictoires, l’enquête laisse un constat net : pendant des années, l’État a accepté un système d’interception sous‑dimensionné face à la menace iranienne, jusqu’à contraindre ses propres militaires à choisir quels missiles laisser frapper le territoire. C’est cette succession de renoncements, de réunions annulées et de « zéro pointé » budgétaires qu’Omri Maniv désigne, chiffres et témoignages à l’appui, comme le véritable fiasco des intercepteurs.


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