Israël : le dernier pari de Netanyahou
Netanyahou joue la peur. En Israël, un scrutin décisif et une inconnue : le choix des indécis
Envoyé spécial en Israël
Netanyahou agite le spectre iranien
Depuis des semaines, les cellules de communication du Premier ministre agitent la menace d’un possible renouvellement des programmes nucléaires et balistiques iraniens sans qu’aucun élément matériel concret ne soit apporté. Jusqu’aux derniers jours, Benjamin Netanyahou aura essayé d’entraîner son « ami » Donald Trump dans de nouveaux bombardements sur l’Iran.
La dernière affiche politique publiée par le Likoud ose montrer une grande ville israélienne rasée par une bombe nucléaire iranienne, en expliquant que seul un Benjamin Netanyahou encore au pouvoir pourra éviter cette catastrophe.
Cette exploitation et ce mélange des questions légitimes de sécurité nationale avec des intérêts politiques à court terme ne sont pas seulement dénoncés par les experts des questions de défense.
Hier, l’état-major de Tsahal s’est senti obligé de court-circuiter les échelons politiques et de faire valoir directement aux médias ses inquiétudes et ses appréhensions. À travers ses porte-paroles officieux, le chef d’état-major Eyal Zamir a fait savoir son refus de voir l’armée être manipulée à des fins politiques pour lancer une guerre contre l’Iran en pleine période électorale.
Mais les manœuvres et les pressions sur l’armée n’ont pas suffi à Benjamin Netanyahou.
Les cryptomonnaies, un pari qui sidère
Jouant à son habitude la carte de la victimisation, il a donné une interview il y a trois jours, où il évoque un futur État d’Israël abandonné par les États-Unis et étranglé par des sanctions économiques mondiales de grande ampleur.
Il a décrit avec désinvolture un futur où l’économie israélienne contournerait les sanctions en s’appuyant sur les cryptomonnaies. Cette déclaration de Benjamin Netanyahou plaçant Israël dans le sillage d’États parias comme la Russie ou la Corée du Nord et signifiant la fin d’une économie israélienne prospère et ouverte sur les marchés internationaux a suscité la consternation.
Déjà, les interrogations sur son état de santé revenaient régulièrement, au vu du nombre restreint de ses apparitions publiques pendant cette campagne électorale.
Mais cette interview qualifiée de délirante et irresponsable par la majorité des médias israéliens interroge sur l’état psychique d’un chef d’État qui est en perte de vitesse dans les sondages et ne semble plus en état de mesurer la portée et les conséquences de ses propos.
D’autres commentateurs évoquent de possibles intérêts économiques personnels en soulignant le nombre de personnes dans l’entourage de son épouse Sarah ayant d’énormes intérêts dans le secteur des cryptomonnaies.
Mais il n’en demeure pas moins que l’influence de cette excitation de fin de campagne sur le vote effectif des électeurs de demain est difficile à évaluer.
Le silence des électeurs brouille les cartes
En Israël, l’appartenance politique est, plus encore qu’ailleurs, une affaire familiale. On va grandir et évoluer en restant le plus souvent dans le cadre de la sensibilité politique qui vous a vu naître. Changer de bord politique ne sera donc pas uniquement une question d’évolution de ses opinions personnelles. Ce changement de camp pourra avoir des conséquences sociétales et vous amènera à rompre avec une partie de votre famille et de vos amis. C’est pourquoi il convient d’être prudent sur la fiabilité des sondages qui se sont exprimés durant cette campagne électorale.
Ceux qui restent campés dans leur camp d’origine répondront simplement aux questions des sondeurs. Ceux qui hésitent encore à changer de camp ou en ont déjà décidé, mais redoutent les conséquences personnelles et familiales de ces choix, choisissent souvent de se taire.
Le traumatisme, les souffrances personnelles ou même les pertes occasionnées par les massacres du 7 octobre et ses conséquences ont rajouté une dimension à ce silence.
Pendant les deux premières années de cette guerre, qu’il s’agisse de la conduite choisie pour sauver les otages ou combattre le Hamas, les échanges au sein des cellules familiales ou amicales ont pris un tour de plus en plus virulent, jusqu’à parfois faire éclater ces cellules de parents et d’amis. Majoritairement, les Israéliens ont alors choisi de garder leurs opinions pour eux afin de protéger leur cadre de vie.
Ce silence discret de préservation qui s’est installé dans la société israélienne a ajouté une marge d’incertitude à des sondages déjà imprécis pour de multiples raisons.
Petits partis, grandes ambitions
Les élections se font sur un scrutin de listes nationales à la proportionnelle intégrale. Un seuil d’éligibilité à 3,25% des suffrages validés existe, afin d’éviter la multiplication des petites listes et de faciliter la formation de coalitions gouvernementales stables. Un parti qui passe le seuil d’éligibilité est crédité d’un minimum de 4 mandats.
Deux petits partis sont apparus aux derniers moments de la campagne.
Un de ces partis a à sa tête un général en retraite qui affiche clairement des positions nationalistes de droite extrême. Ce nouveau petit parti a vocation à accueillir les électeurs du Likoud déçus de Benjamin Netanyahou, mais qui hésitent à basculer dans une opposition franche.
L’autre petit parti prétend défendre les intérêts spécifiques des réservistes militaires et prône un modèle économique plus libéral capable de lutter contre le coût de la vie. Là aussi, ce petit parti pourrait séduire les classes moyennes urbaines soucieuses de leurs intérêts spécifiques, et désireuses de monnayer leur soutien à la coalition qui sortirait des urnes.
C’est la participation électorale dans les secteurs ciblés par ces deux partis qui va déterminer si ces deux partis peuvent passer le seuil d’éligibilité et obtenir – ou non – quatre députés chacun, ce qui leur permettrait d’imposer leurs conditions à une coalition à constituer.
Le futur rapport de forces entre les partis du bloc d’opposition à Netanyahou reste également incertain à ce jour. Venant d’horizons politiques divers et seulement unis par le seul désir de voir partir l’actuel Premier ministre, beaucoup reconnaissent que c’est seulement à la dernière minute dans l’isoloir qu’ils décideront s’ils votent pour le concurrent principal Gadi Eisenkot ou pour ses partenaires concurrents au poste de futur Premier ministre.
Jeunes, Arabes, expatriés : les inconnues du scrutin
D’autres incertitudes demeurent.
Les jeunes générations qui vont voter pour la première fois, et qui ont été en première ligne de cette guerre depuis trois ans, seront-elles tentées par l’extrémisme messianique des partis d’extrême droite de Ben Gvir et Smotritch ?
Les Arabes israéliens vont-ils décider de voter plus massivement que d’habitude afin de mieux revendiquer un futur rôle à jouer dans le pays dont ils sont aussi citoyens ?
L’indignation suscitée par le refus de la conscription militaire par les partis religieux ultra-orthodoxes sera-t-elle la cause principale du rejet de la coalition gouvernementale en place ?
La gauche israélienne représentée par le parti des Démocrates guidé par l’ancien chef d’état-major adjoint Yair Golan va-t-elle reconquérir sa place dans le futur échiquier politique israélien ? Des milliers d’entre eux étaient dans les rues de Tel-Aviv samedi soir, et ont même osé chanter le Shir Ha Shalom (Le Chant de la paix) que la gauche chantait le jour où Itzhak Rabin a été assassiné.
Beaucoup d’Israéliens libéraux et démocrates vivant en dehors d’Israël ont décidé de venir pour voter, puisque le vote par correspondance n’est pas autorisé. L’influence de ces voix supplémentaires est difficile à estimer.
Toutes ces considérations font que personne ne s’autorise à donner un pronostic précis sur les élections du 27 octobre.
Un pays fracturé, un avenir en jeu
Depuis sa naissance en 1948, l’État d’Israël avait toujours réussi à préserver un socle commun malgré les fractures et les inégalités qui traversent ce pays.
En décidant de s’attaquer aux institutions qui garantissaient une vie démocratique, la majorité gouvernementale issue des dernières élections de 2022 avait commencé à briser ce socle. L’ébranlement causé par les massacres du 7 octobre et ses conséquences ont été une épreuve supplémentaire.
Aujourd’hui, et malgré de multiples tentatives de déstabilisation, ce scrutin se prépare dans le recueillement et la gravité. Les Israéliens reconnaissent tous l’importance des enjeux auxquels ils sont confrontés, même s’ils divergent quant aux politiques possibles à mettre en œuvre. Une seule chose les unit : ils veulent que leur pays continue à vivre.
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