Karin, psychologue: « Chaque fois que le ciel s’embrase, il me faut du temps pour redevenir thérapeute… »
Karin Keydar, psychologue clinicienne vivant à quelques kilomètres de Gaza, raconte un quotidien entre angoisse et obstination de vivre
Le Proche‑Orient s’est embrasé. Les Etats-Unis et Israël ont frappé. Téhéran a répliqué par une salve de missiles et de drones contre Israël et plusieurs États du Golfe. Dans le sud du pays, à Ashkelon, les sirènes retentissent à nouveau. Le grondement des explosions et la peur s’insinuent jusque dans les appartements.
Karin Keydar ( * ) travaille avec des adultes et mène des recherches sur la psychothérapie du traumatisme. Sa maison abrite le « mamad » une pièce fortifiée que la famille connaît par cœur.
« Ce matin‑là. Tout a commencé par ce son strident. Nos téléphones ont vibré sous l’ordre du Commandement du Front intérieur : « Restez près d’un abri. » On a verrouillé la porte d’acier, on se tait. Quelques minutes plus tard, un message tombe : lancement d’une opération militaire. Deux heures après, les premiers projectiles iraniens franchissent le ciel. Dans notre ville, pas de victime, Mais nous avons vu les images de Tel-Aviv, où un missile a touché un quartier résidentiel et provoqué d’importantes destructions. Voir cela rend tout beaucoup plus proche.
Solitude de mère face au front
« Yehuda, mon mari, est officier de réserve et commandant de compagnie. Depuis le 7 octobre, il a effectué plus de 300 jours de service. Son unité a servi à la fois dans le Nord et à Gaza. Pour moi, c’est une expérience complexe qui est très courante en Israël. On nous appelle « les épouses et familles de réservistes ». C’est presque devenu une catégorie sociale à part entière. Ce jour de Pourim, mes enfants devaient se déguiser. Les costumes étaient prêts, l’excitation à son comble. Et puis, les sirènes stridentes ont retenti. La fête s’est terminée dans le silence de la chambre blindée. »
Psychologue au cœur du traumatisme
« Chaque fois que le ciel s’embrase, il me faut du temps pour redevenir thérapeute.. Mes patients vivent à proximité de la frontière ; certains ont tout perdu, maison, proches, sommeil. Nous travaillons sur des blessures ouvertes, sans début ni fin. Ici, le traumatisme est continu, il se ravive à chaque frappe, à chaque flash d’actualité. Le défi, en tant que thérapeute, c’est que je n’observe pas cela à distance. Je vis dans la même réalité. J’entends les mêmes sirènes. J’envoie mes propres enfants à l’abri. Il existe une vulnérabilité partagée entre le thérapeute et le patient, qui transforme l’espace thérapeutique. Cela exige une vigilance constante sur les limites et le soin de soi. »
Guerre, espoir politique et résilience
« Depuis la mort du guide suprême iranien, l’escalade semble sans fin. Beaucoup sentent qu’elle sert avant tout une politique de survie du pouvoir de Netanyahou. Mais à travers le pays, je perçois aussi une autre énergie : celle qui refuse la haine, qui cherche le dialogue, même fragile. Je ne crois pas à la paix immédiate, mais je crois à la réparation. Chaque fois que quelqu’un choisit d’aider plutôt que de haïr, un autre futur devient imaginable. »
Quand les sirènes se taisent
« La résilience ici n’est ni bruyante ni héroïque. Elle est discrète, parfois fragile. Mais elle existe, dans cette volonté de continuer à s’engager dans la vie, même lorsque la confiance a été profondément blessée. »
( * ) Karin Keydar psychologue clinicienne et superviseure, titulaire d’un doctorat. Elle travaille principalement avec des adultes et mène des recherches sur la psychothérapie, le trouble de stress post-traumatique (TSPT), l’anxiété, les TOC et la solitude. Elle habite à Ashkelon, une ville située à moins de dix kilomètres au nord de Gaza. Elle est mariée et a deux enfants.
Propos recueillis par Jean-Claude Djian
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