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Kyriat Shmona : si près du Liban et si loin de Jérusalem

publié le 09/05/2026 par Marc Lefevre

Sirènes, exil intérieur, promesses non tenues, Kyriat Shmona se sent abandonnée. Sa frontière avec le Liban n’est plus une protection mais le miroir de l’Israël d’après 7 octobre

Photo :Vue d’un incendie causé par des roquettes tirées depuis le Liban, vers la ville de Kiryat Shmona, au nord d’Israël, le 3 juin 2024. ©Ayal Margolin/Flash90

Aux frontières de l’État naissant

Depuis des mois, Kyriat Shmona vit au rythme des sirènes, des roquettes et des départs. Une partie de ses habitants a déjà pris le chemin de l’exil intérieur, chassée par la peur d’un prochain bombardement.

La ville de Kyriat Shmona fait partie de ces villes dites de développement, créées après la naissance de l’État d’Israël. Établies le long des frontières du nouvel État, au Nord comme au Sud, ces villes remplissaient un rôle stratégique en peuplant des zones jusqu’alors peu habitées et permettaient d’organiser la défense de territoires encore fragiles.

Elles jouaient aussi un rôle politique et social en accueillant des centaines de milliers de nouveaux immigrants provenant des communautés juives du Moyen et du Proche-Orient. Forcés de quitter leur pays d’origine du fait de l’état de guerre avec Israël, ces juifs orientaux contrastaient par leur histoire et leur culture avec les juifs d’origines européennes, jusqu’alors majoritaires dans la jeune société israélienne.

Un triple défi politique, économique et social

Lieux d’intégration de ces populations nouvelles, les villes frontalières de développement posaient à l’État un triple défi politique, économique et social. Plus de 70 ans après leurs créations, certaines se sont établies et constituent des pôles régionaux de développement comme Beit Shean dans la vallée du Jourdain ou Dimona dans le désert du Néguev. D’autres ont stagné sinon périclité comme Arad ou Yerouham et ont été un peu oubliées.

Des villes de développement devenues cibles privilégiées des attaques

Au fil des années, celles qui ont occupé l’actualité sont surtout les villes devenues cibles privilégiées d’attaques venues des zones frontalières sous tension. Dans le Sud, Sderot a été régulièrement visée par les roquettes du Hamas tirées depuis Gaza depuis la prise de pouvoir du mouvement islamiste en 2007, jusqu’au paroxysme des attaques du 7 octobre.

Au Nord, c’est Kyriat Shmona qui incarne l’instabilité chronique de la frontière avec le Liban. Pendant plus de 10 ans, avant leur expulsion, les diverses factions palestiniennes ont été la principale source d’insécurité dans la région, organisant des incursions, des attaques de bus et des prises d’otages dans les écoles. Depuis, et après les tentatives d’occupation du Sud-Liban par Tsahal, le Hezbollah a pris le relais. Phases d’accalmie et pics de tension se sont succédé, mais les bombardements de roquettes et de missiles sur Kyriat Shmona n’ont jamais vraiment disparu.

Menace souterraine, confiance brisée

Depuis le traumatisme des massacres du 7 octobre, la perception de l’insécurité aux frontières a changé de nature. Aux risques habituels des bombardements s’est ajouté le spectre de l’invasion terrestre. Les campagnes militaires menées contre le Hezbollah en 2024 et 2025 ont révélé l’ampleur des capacités logistiques patiemment construites sous les yeux de la FINUL : arsenaux de missiles de tout type, mais aussi réseaux de souterrains sophistiqués inspirés des modèles iraniens.

Il reste difficile de savoir si la sous-estimation des moyens d’attaque et d’invasion du Hezbollah relevait d’erreurs d’analyse ou d’une volonté de rassurer l’opinion. À l’automne 2024, il a été affirmé que 70 à 80% de l’arsenal de missiles du mouvement avaient été détruits, afin d’encourager les habitants des zones frontalières réfugiés dans le centre du pays à revenir. Beaucoup l’ont fait, alors même que nombre d’engagements sur la réhabilitation des habitations et les compensations économiques n’ont pas été tenus.

Quand le Hezbollah s’est résolu, en mars 2026, à ouvrir un deuxième front pour aider son mentor iranien, l’ampleur et l’intensité des bombardements, ainsi que les dégâts provoqués, ont surpris. Il avait été « omis » de dire aux habitants du Nord qu’avec ce qui lui restait, le Hezbollah disposait encore d’un potentiel de feu largement supérieur à celui de 2006, lors de la deuxième guerre du Liban.

Colère et exil intérieur

Face à cette réalité, le ressentiment des habitants des zones frontalières est profond. Ils voient les cadeaux budgétaires faits aux partis extrémistes religieux qui monnayent leur soutien politique tout en refusant la conscription, et les comparent aux promesses non tenues sur la sécurisation de leurs maisons. Ils dénoncent ce qu’ils perçoivent comme un excès de prudence de Tsahal au Sud-Liban, alors que l’armée privilégie une stratégie d’endiguement et appelle à une issue politique avec le nouveau gouvernement libanais.

Ce sentiment d’abandon des habitants du nord de pays ne s’exprime pas uniquement par des protestations et des manifestations, il se traduit aussi concrètement par un abandon physique du territoire. Avant le 7 octobre la ville de Kyriat Shmona comptait 24,800 habitants. En décembre 2025, plus de deux ans après le 7 octobre, le retour des populations avait été prudent et partiel, et la ville ne comptait plus que 18600 habitants.

Un pays sans centre ni marge

Ce qui se joue là dépasse le cas de cette ville : l’ampleur des bombardements et les perturbations provoquées par les missiles venus d’Iran, du Liban ou de Gaza montrent qu’il n’existe plus vraiment, en Israël, de distinction entre centre et périphérie. Le pays tout entier est devenu une cible unique.

À six mois des élections appelées à décider de la direction que le pays souhaite se donner, aucun des conflits déclenchés à la suite du 7 octobre n’a trouvé d’issue claire. Les ennemis dont l’anéantissement était promis sont toujours là. Sur la scène politique et militaire israélienne, le réalisme et le pragmatisme se disputent avec la tentation de la fuite en avant. Un ordre issu du chaos se fait encore attendre.


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