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La Corne de l’Afrique, nouveau champ de bataille des monarchies du Golfe

publié le 12/02/2026 par grands-reporters

À l’entrée de la mer Rouge, la Corne de l’Afrique est devenue un espace clé de rivalité entre monarchies du Golfe, au risque d’aggraver des tensions déjà explosives

La projection de puissance commence à Addis-Abeba

Sur les hauteurs d’Addis-Abeba, les grues s’activent sans relâche autour du futur palais de la Primature éthiopienne. Ce chantier colossal, financé en partie par les Émirats arabes unis, symbolise une présence désormais massive dans la Corne de l’Afrique. Une présence qui, selon de nombreux spécialistes, s’inscrit dans une rivalité stratégique de plus en plus frontale entre puissances du Golfe.

La Corne de l’Afrique — Éthiopie, Somalie, Somaliland, Djibouti et Érythrée, aux portes du Soudan — forme la pointe orientale du continent africain, face à la mer Rouge et au monde arabe. Sa position, entre océan Indien et canal de Suez, en fait un carrefour du commerce mondial. Cette géographie en fait aussi un espace de projection de puissance, convoité par les pétromonarchies, au risque d’exacerber des équilibres déjà fragiles.

Un théâtre central de rivalités géopolitiques

Pour les États du Golfe, la région est devenue un théâtre central de compétition géopolitique et géoéconomique. Les Émirats arabes unis y déploient la stratégie la plus visible — et la plus controversée.

Au Soudan, Abou Dhabi est accusé de soutenir les Forces de soutien rapide, engagées depuis 2023 dans une guerre contre l’armée régulière et mises en cause dans de nombreuses exactions contre des civils. Les autorités émiraties démentent tout appui militaire.

Plus au nord, au Somaliland, le groupe émirati DP World a pris le contrôle du développement du port en eau profonde de Berbera, avec des investissements de plusieurs centaines de millions de dollars. À proximité, un aéroport placé sous contrôle étroit d’Abou Dhabi renforce l’emprise logistique du pays. Plusieurs analystes estiment par ailleurs que les Émirats, alliés d’Israël, ont joué un rôle dans la reconnaissance du Somaliland par le gouvernement israélien fin décembre — une décision lourde de conséquences pour la stabilité régionale.

Bases, reconnaissance et recomposition stratégique

Pour Israël, cette reconnaissance pourrait offrir un point d’appui stratégique face aux rebelles houthis du Yémen, alliés de l’Iran, qui menacent ses intérêts. Mais pour la Somalie, déjà affaiblie par deux décennies de guerre contre les islamistes shebab, cette évolution fragilise encore davantage l’autorité de l’État.

Cette diplomatie offensive s’inscrit dans la volonté d’Abou Dhabi de remodeler l’équilibre régional, quitte à prendre des risques. Elle accentue aussi les tensions avec l’Arabie saoudite, longtemps partenaire stratégique des Émirats. Les deux pays, unis en 2014 contre les houthis, se retrouvent aujourd’hui en concurrence ouverte. Le bombardement par Riyad, il y a un mois, d’une cargaison d’armes supposément destinée au Yémen et liée aux Émirats a marqué une rupture spectaculaire.

Riyad contre Abou Dhabi, la rivalité s’installe

Traditionnellement attachée au soutien des États et au maintien du statu quo, l’Arabie saoudite adopte désormais une posture plus offensive, y compris dans la Corne de l’Afrique. Selon une source gouvernementale somalienne, Riyad envisagerait un accord militaire tripartite avec la Somalie et l’Égypte pour contenir l’influence émiratie. Dans le même temps, Mogadiscio a annulé l’ensemble de ses accords avec Abou Dhabi.

Pour de nombreux analystes africains, cette rivalité ne fait qu’alimenter l’instabilité régionale. Les relations sont profondément asymétriques : d’un côté, des puissances pétrolières riches et militarisées ; de l’autre, des États dépendants de l’aide internationale et vulnérables aux pressions extérieures.

L’Éthiopie, pivot stratégique sous influence

L’Éthiopie, poids lourd démographique du continent avec environ 130 millions d’habitants, n’échappe pas à cette dynamique. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018, les Émirats ont multiplié les investissements : prêt de trois milliards de dollars, accords financiers pour soutenir la monnaie nationale, grands projets d’infrastructure. Pour certains observateurs, cette dépendance financière rapproche le pays d’une relation de quasi-vassalité.

Des accusations plus sensibles circulent également. Une source proche de l’armée soudanaise affirme que l’Éthiopie abriterait une base d’entraînement des paramilitaires soudanais. Addis-Abeba n’a pas répondu à ces allégations.

Rivalités extérieures, tensions régionales ravivées

Dans ce jeu d’influences croisées, les rivalités entre puissances du Golfe ravivent aussi les tensions historiques locales. Le spectre d’un nouveau conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ennemies de longue date, inquiète les observateurs. L’Érythrée, indépendante depuis 1993 après des décennies de guerre, s’est récemment rapprochée de l’Arabie saoudite et de l’Égypte — deux États en froid avec Addis-Abeba.

Le rapprochement avec Le Caire est particulièrement significatif. L’Égypte considère le grand barrage construit par l’Éthiopie sur le Nil comme une menace existentielle pour son approvisionnement en eau. Dans ce contexte, l’implication croissante des monarchies du Golfe agit comme un multiplicateur de tensions.

Un carrefour mondial devenu zone de confrontation

Au cœur d’un des corridors maritimes les plus stratégiques du monde, la Corne de l’Afrique est devenue bien plus qu’un simple espace d’influence. Elle s’impose désormais comme l’un des fronts majeurs de la recomposition géopolitique entre puissances du Moyen-Orient — avec des conséquences directes pour la stabilité de toute la région.


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