« La Maison Vide »: pourquoi un livre de taiseux nous en dit autant sur nous
Laurent Mauvignier, Prix Goncourt, signe une fresque familiale où la mémoire rurale et les silences hérités traversent un siècle de drames ordinaires. Un roman puissant qui saisit la France profonde au moment où elle bascule dans la modernité
La critique est quasi unanime, et nous ne pouvons que joindre notre voix au concert de louanges qui a accueilli la parution du dernier livre de Laurent Mauvignier. Ce Goncourt souffre peu de discussion.
Et pourtant, on s’étonne un peu que les jurés aient consacré un gros bouquin de 744 pages, saga provinciale et même rurale d’un siècle, sans héros, sans dialogues, aux phrases longues comme un ciel de novembre, édité, qui plus est, aux jansénistes Éditions de Minuit.
Plus encore, on est perplexe devant le succès antérieur au prix (85 000 exemplaires vendus, ce n’est pas rien), qui a sans doute rassuré les jurés désireux d’aller un peu dans le goût des lecteurs potentiels : la qualité littéraire, c’est bien, les ventes des libraires, c’est important aussi…
De quoi s’agit-il ? Le narrateur entre dans une maison familiale fermée depuis longtemps, un peu à l’écart du bourg. Un cerisier qui ombrage une chambre à coucher à l’étage, un grand salon, une commode au plateau ébréché, une Légion d’honneur introuvable, la collection complète des Les Rougon‑Macquart, des photos aux visages découpés aux ciseaux.
Un piano de concert, un grand piano noir.
À partir de ces quelques éléments, et des légendes telles qu’elles courent dans toutes les familles, s’accrochant à quelques objets, à des souvenirs, à des lieux, Mauvignier recrée l’histoire probable, ou plutôt plausible, de sa famille paternelle, tentant aussi par là de donner une explication au suicide de son père.
Il y a du Zola évidemment dans le projet (plus que du Proust, assurément, comme une lecture rapide le ferait croire).
Un lieu puissant — la maison, la terre, le bourg — une histoire de quatre générations, une fatalité sociale écrasante, des destins brisés, des personnages ordinaires, la grande histoire en toile de fond et en détails.
Il y a aussi un style aux phrases longues et complexes, ressassant et ruminant le malheur et l’impossible parole et explosant dans des scènes d’une force exceptionnelle : une noce qui est enterrement, le retour désespérant du soldat, déjà plus de ce monde, bientôt forgé en héros, l’officier allemand qui force Marie-Ernestine à jouer du piano devant sa fille, ce qu’elle lui a toujours refusé, des femmes tondues à la Libération, bien d’autres encore et on en sort sans souffle.
On aime donc de bout en bout.
Mais comment pourtant expliquer le succès initial de ce roman exigeant ?
Tout d’abord, il se distingue heureusement de ce qui fait une bonne partie de la littérature de fiction après Annie Ernaux. On n’en peut plus des histoires familiales déguisées en roman qui relèvent plus de la psychanalyse ou de la sociologie de magazine que de la littérature de fiction. Dans La Maison vide, on s’arrête au début des années 50 et on ne saura rien, ou si peu, des parents du narrateur, ni de sa relation à eux. Et pourtant, il s’agit bien de parler d’histoires de familles, des liens compliqués et taiseux d’hommes et de femmes de chair et d’os, enracinés dans l’amour, la rancœur, les illusions déçues, les ambitions et les mesquineries, les haines tues autant que puissantes. Du roman, pas de l’autofiction : ouf, enfin !
Surtout, Mauvignier nous parle d’une France provinciale, qui émerge de la ruralité pour se confronter à la modernité et c’est peut-être cela qui fascine : l’évocation d’une société qui s’estompe, dont on garde un souvenir ambigu et vaguement embelli, comme d’une trahison collective qu’il vaut mieux passer sous silence. Une France des campagnes dure au mal, encore immobile, et pourtant gauchie par l’infusion lente de la modernité et la secousse de deux guerres. Un patriarcat cruel et sans complexe qui s’effrite dans le départ des hommes, appelés par le devoir patriotique. Et les femmes font elles aussi leur devoir, celui de la permanence : elles apprennent à se passer d’eux, à ne plus les attendre, mais après tout, c’est bien là ce qu’elles ont toujours fait secrètement. Il ne reste aux hommes qu’à repartir, pour mourir en héros, ou à revenir en morts-vivants, incapables de revendiquer ni d’assumer leur statut d’antan.
On a tous en nous quelque chose de cette histoire-là, et on lit La Maison vide comme le livre qu’on aimerait écrire nous aussi à partir du peu que l’on comprend de nos histoires de famille. Celui qui nous aiderait à savoir de quel monde on vient, à mesurer notre perte et notre chance aussi. À accepter un héritage dont on croit savoir se dispenser.
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