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La mort annoncée du Washington Post

publié le 08/02/2026 par Pierre Feydel

Le grand quotidien, en révélant le Watergate, avait fait tomber le président Nixon. Aux mains de Jeff Bezos, l’homme d’Amazon, la rédaction est sapée par des licenciements massifs. Mais peut-on tuer une légende ?

1974, le Post fait tomber Nixon

C’était en 1974. Richard Nixon venait de renoncer à sa charge après avoir été triomphalement réélu deux ans plus tôt. Le scandale du Watergate, une affaire d’espionnage du Parti démocrate téléguidée par la Maison-Blanche, l’avait contraint à quitter la Maison-Blanche. Le Washington Post avait largement contribué à sa chute en enquêtant sans relâche jusqu’à prouver son implication directe. La notoriété du journal, déjà grande, avait encore pris de l’ampleur. Le quotidien de la capitale de la première démocratie du monde devenait un modèle pour des milliers de journalistes à travers le monde.

En France, l’hebdomadaire L’Express avait décidé de consacrer la « cover story », l’article de couverture, d’un de ses numéros à cet immense événement. La une affichait le portrait de Ben Bradlee, le directeur de la rédaction du quotidien américain. Jean-Jacques Servan-Schreiber, le propriétaire du journal français, l’avait invité pour l’occasion à Paris. Les deux hommes avaient été proches de Jack Kennedy. L’Express avait même embauché son porte-parole, Pierre Salinger.

Une leçon de presse indépendante

Et l’auteur de ces lignes, jeune journaliste à L’Express, avait eu l’honneur de serrer la main de cette légende vivante de son métier, laquelle avait prononcé un petit discours aux 120 confrères de la rédaction de l’hebdomadaire parisien, leur vantant les mérites de la presse indépendante tout en blaguant sur les égarements insensés de « Tricky Dick ». Un journal qui ruine la carrière d’un chef d’État : une histoire fort déplaisante pour Donald Trump.

Jeff Bezos, promesses et reniements

En 2013, le titre, en difficulté financière, est racheté par Jeff Bezos. Le patron d’Amazon s’empresse d’assurer qu’il ne touchera pas à la ligne éditoriale du journal, très anti-Trump. Gros mensonge. Aux dernières élections présidentielles, le milliardaire interdit de rédiger un éditorial — comme c’est la coutume depuis que le journal existe — indiquant le candidat préféré de la rédaction. Le Washington Post entendait, comme par hasard, soutenir Kamala Harris. Des journalistes démissionnent. Les pages éditoriales sont mises sous surveillance et doivent oublier leur opposition à Trump.

Résultat : 2 000 abonnés numériques de moins. Les lecteurs fuient. Le journal s’enfonce dans la crise. Son déficit s’accroît. La direction du quotidien, qui a accru les difficultés par son changement de ligne éditoriale, a décidé aujourd’hui de porter un coup fatal au titre.

Licenciements massifs, rédaction décimée

Le 4 février 2026, environ 300 journalistes sur 800 ont été licenciés, selon plusieurs agences de presse et syndicats de journalistes. Argument avancé par le directeur exécutif, Matt Murray, venu du Wall Street Journal en 2024 : il faut réformer un journal d’une autre époque et sécuriser son avenir. Réponse du Post Guild, le syndicat du journal : « On ne peut pas vider un journal de sa substance sans conséquence pour sa crédibilité, son influence et son avenir. »

Les journalistes ont appris leur renvoi par un simple mail, comme Lizzie Johnson, en pleine zone de guerre en Ukraine. Le service étranger est dévasté : plus de bureaux à travers la planète, plus de correspondants, plus de grands reporters. Le service des sports est lui aussi ravagé, comme les pages « Metro », ces pages locales rendant compte de la vie de la capitale. Des femmes et des hommes à la rue du jour au lendemain.Le rédacteur en chef (publisher/CEO) Will Lewis a officiellement annoncé sa démission.

« les efforts écœurants de Jeff Bezos pour s’attirer les faveurs de Donald Trump »

Des gens très en colère, qui voient dans leur sort le résultat de la complaisance de Jeff Bezos à l’égard de Donald Trump. Emmanuel Felton, spécialisé dans les affaires raciales, estime : « Ce n’est pas une décision financière, mais idéologique. »

Certes, le journal a perdu 100 millions de dollars en 2024. Mais Jeff Bezos avait les moyens de redresser un titre qui a reçu 76 prix Pulitzer depuis 1936. Son mariage, en juin dernier à Venise, lui a coûté entre 20 millions et 30 millions de dollars. En 2025, les bénéfices d’Amazon ont atteint 77,7 milliards de dollars, soit 31,2 % de plus qu’en 2024.

Une figure de la presse écrite, Martin Baron, ex-rédacteur en chef du Post, dénonce « les efforts écœurants » de Jeff Bezos pour «s’attirer les faveurs de Donald Trump ». Il y voit un « cas d’école » de « l’autodestruction quasi instantanée d’une marque ». Tout est dit.

Le journal sert au patron d’Amazon de variable d’ajustement de sa soumission totale au président des États-Unis. Très mauvaise idée. Certes, on ne peut pas forcément demander à un spécialiste de la vente par correspondance d’être animé par de profondes convictions démocratiques.

Une atteinte directe à la démocratie

Car la mise à mal d’un journal prestigieux comme le Post est aussi une atteinte à la démocratie. Ce quotidien est celui des élites politiques du pays. Il participe à tous les grands débats. Jeff Bezos aurait pu sauver le titre, notamment en investissant pour lui permettre d’assurer le tournant numérique qu’il a moins bien réussi que d’autres. Il en aurait retiré une indéniable aura.

En revanche, son action restera entachée d’une décision uniquement animée par des considérations d’opportunisme politique. Le patron d’Amazon a longtemps soutenu financièrement les candidats démocrates avant que son portefeuille ne change de poche. Mais le Washington Post est déjà au panthéon de la presse mondiale.

Une légende

Deux films en témoignent. Les Hommes du président, réalisé par Alan J. Pakula et sorti en 1976, raconte l’enquête du journal sur le Watergate, avec dans le rôle des deux journalistes d’investigation héros de l’histoire Robert Redford pour Bob Woodward et Dustin Hoffman pour Carl Bernstein.

En 2017, Pentagon Papers de Steven Spielberg évoque le combat de la direction du Post pour publier les rapports top, secret sur la guerre du Vietnam. On peut y admirer, dans le rôle de Ben Bradlee, Tom Hanks, et dans celui de Katharine Graham, la très courageuse propriétaire d’alors du journal, Meryl Streep. Des films cultes pour tout passionné de l’histoire de la presse. Des millions de spectateurs dans le monde les ont vus. Ils continuent d’être diffusés régulièrement par de nombreuses chaînes de télévision.

On ne tue pas une légende. Elle entre dans l’Histoire.


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