La nuit des prédateurs
Ils veulent sauver l’humanité du chaos. Mais pas la démocratie. Dans son dernier roman, Da Empoli explore le rêve de toute puissance des nouveaux maîtres de la tech
Avec L’Heure des prédateurs, da Empoli nous avait livré l’année dernière une réflexion passionnante sur l’art de la guerre et l’exercice du pouvoir à l’ère de l’intelligence artificielle (pardon, de la super intelligence si l’on veut échapper aux foudres de Donald Trump). Sa thèse était qu’elle avait, avec les réseaux sociaux, opéré une rupture majeure dans l’art de la guerre et ouvrait la voie aux nouveaux prédateurs-chefs d’État décomplexés et grands condottieri des monopoles de l’Internet.
En retournant au genre qui a fait l’immense et mérité succès du Mage du Kremlin, Giuliano da Empoli passe aux travaux pratiques.
Évacuons tout d’abord le romanesque. Le récit brillant, enlevé, très bien écrit, tient en haleine jusqu’à la conclusion, sans doute trop facile, mais peu importe. Mais à vrai dire, tout cela tient plus de Largo Winch que de Balzac : les personnages secondaires sont peu fouillés, souvent caricaturaux, parfois sans vraie nécessité romanesque, et même le narrateur manque de densité. Autour de lui, l’univers de Marbella, ses fêtes, ses riches, ses jets privés, ses villas luxueuses jusqu’au dégoût : un décor vain, digne de notre époque, comme une reproduction sur le mode de la farce (Marx), du vide fondateur dont parlait Barthes à propos du palais impérial japonais.
Il n’y a donc qu’un personnage au centre de la toile. Ni l’empereur du Japon, ni Poutine, mais Alexander Zimmer. Qui donc ? Oh, pardon, Peter Thiel, cofondateur de PayPal, compagnon de route d’Elon Musk, cofondateur et président du conseil d’administration de Palantir.
Da Empoli a à peine travesti les noms des sociétés (PayEasy, Panoptik) et pas du tout la biographie (naissance en Allemagne, études de philosophie, notamment auprès de René Girard). Donc, un des grands prédateurs dont parlait le précédent livre, voire le plus grand. Un intellectuel revendiqué, un entrepreneur iconique : un fondateur.
Que nous dit Zimmer ?
Que le désir mimétique (on ne désire pas par soi-même, on désire ce que l’autre désire), ainsi que théorisé par René Girard, conduit nécessairement à la violence. Qu’aujourd’hui, les réseaux sociaux et l’Internet ont fait exploser cette dynamique porteuse de guerre à une échelle jamais vue.
Que les règles ont changé, que les barbares sont là, mais aussi que « les invasions barbares ne sont pas toujours des catastrophes », car elles sont porteuses de destruction mais aussi de chances de recommencement.
Voilà, vite dit, pour les bases théoriques : ceux qui ont lu Peter Thiel complèteront d’eux-mêmes.
Les conséquences sont claires. La concurrence entre économies ou entreprises est une course mortifère, la démocratie et l’égalitarisme sont des leurres dangereux. Seule une élite peut créer les conditions de sortie de ce chaos : celle qui saura créer des entités sorties de la compétition, c’est-à-dire des monopoles inédits du savoir et de la force à même de mettre de l’ordre dans le chaos et de sauver l’humanité de sa chute.
Zimmer est le créateur et le seul dirigeant de Panoptik, une entreprise fondée sur l’incapacité des institutions existantes à comprendre que faire des masses de données accumulées sur tous les citoyens de la société globale via leur inscription quotidienne dans Internet. Panoptik propose aux gouvernements, aux agences, aux armées, aux entreprises, d’utiliser leurs données confidentielles et de les mettre en relation avec d’autres systèmes de données publiques ou confidentielles : à partir de cela, les algorithmes de Panoptik peuvent établir des relations significatives à même de prévoir des comportements ou des actions individuels. Le panoptique était le système de surveillance imaginé par Bentham pour surveiller les prisonniers et, plus important, leur donner la certitude qu’ils sont surveillés et les dissuader ainsi de mal agir.
Zimmer et ses algorithmes disposent donc d’un monopole mondial du renseignement : les gouvernements et les armées ont les apparences du pouvoir, mais sont en fait dans sa main, totalement dépendants de lui (rappelons-nous au passage comment, à cause du monopole du réseau de communication Starlink, l’Ukraine est totalement dépendante pour sa survie militaire d’Elon Musk).
Zimmer détient donc les fondements d’une puissance qu’à ce stade il n’a pas convertie en une action politique claire. En somme, les prémices de Big Brother. On comprend mieux dès lors où veut en venir da Empoli en pastichant Largo Winch et en semant des clés de lecture trop grosses pour un esprit aussi délié.
Ce qu’il nous dit, c’est justement qu’il ne s’agit plus aujourd’hui d’une fiction : Thiel est Zimmer, Palantir est Panoptik. Le programme se déroule. Il ne nous reste qu’à reprendre les écrits et déclarations de la « bande de PayPal » pour imaginer l’étape suivante.
Elle n’est pas réjouissante pour l’avenir de nos démocraties.
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