L’Albanie : un paradis en sursis ?
Près de 12 millions de visiteurs en 2024. Entre eldorado low-cost, menaces climatiques et urbanisation anarchique, le pays des Aigles, bourré de charme, joue son avenir à quitte ou double
Une destination en plein essor
Depuis 2019, l’Albanie est devenue la destination touristique à la mode pour les Européens. Douze millions de visiteurs s’y sont déjà pressés l’an dernier, faisant du pays un nouvel eldorado pour l’industrie du tourisme. Destination peu chère, coincée entre les déjà populaires Monténégro et Grèce, le pays des Aigles a tout pour plaire. Dotée d’une riche histoire qui remonte aux Grecs et aux Illyriens, en passant par les Romains, la présence byzantine, l’occupation vénitienne et la période ottomane, l’Albanie offre des vestiges magnifiques loin des surpeuplés Pompéi et Épidaure. On entend souvent parler français dans les allées ombragées d’Apollonia et sur la moquette de la mosquée des Tanneurs à Tirana.
Plages préservées et authenticité fragile
Comme sa voisine grecque, l’Albanie offre des plages de sable fin, le surtourisme en moins. C’est d’ailleurs cela qui attire le plus les voyageurs, pas toujours avides d’en apprendre plus sur les héros nationaux de cette ancienne dictature stalinienne dirigée d’une main de fer par Enver Hoxha de 1944 à sa mort en 1985.
.Sur la Riviera, dans le sud, les boutiques de souvenirs « cheap » made in China côtoient encore les étals de fruits et légumes locaux bon marché : comptez 120 lekë (1,20 €) pour un kilo de tomates. Et les touristes apprécient un environnement encore préservé, loin des charters surbookés de l’Italie voisine.
Le pays brûle
Mais pour combien de temps encore l’Albanie pourra-t-elle compter sur ses magnifiques paysages pour attirer la richesse dont son économie a terriblement besoin ? Une propriétaire d’Airbnb sur la côte soupire : « On a peur que les gens ne viennent plus. » Sa plus grande crainte concerne aussi bien l’aménagement du territoire que les conséquences du réchauffement climatique. En effet, l’Albanie brûle : le gouvernement a fait appel au système de protection civile européen pour l’aider à lutter contre les feux de forêt. Le pays n’a toujours pas de Canadair, malgré les promesses répétées du Premier ministre socialiste.
La menace du béton
L’autre enjeu concerne la construction anarchique qui risque d’enlaidir le littoral. Le constat saute aux yeux : partout sur les bords des routes, dans les villes mais surtout en bord de mer, les constructions inachevées semblent comme figées dans le temps. Manque d’argent pour finir des travaux trop ambitieux ou simple concomitance de chantiers interrompus par les chaleurs estivales ? Sans doute un peu des deux. Mais déjà, les sublimes criques à l’eau couleur d’azur se font recouvrir par les ombres des bâtiments à la façade grise. La propriétaire ne voudrait pas voir le bétonnage ravir le charme de cette côte unique : « Sinon, pourquoi les gens viendraient-ils ? »
Un rêve européen encore lointain
L’Albanie se rêve un destin européen : les drapeaux étoilés à fond bleu pullulent devant chaque bâtiment officiel, malgré le fait que le pays n’en soit encore qu’au stade de la candidature. Le pays doit encore remplir plusieurs critères, et s’il entre, il serait le plus pauvre de l’UE. Espérons que, pour complaire aux exigences de Bruxelles, le développement économique ne se fasse pas sur le dos de la nature de l’un des plus charmants pays d’Europe.
Encadré : Les bunkers, cicatrices du régime Hoxha

Symbole omniprésent de la dictature d’Enver Hoxha, les bunkers en béton parsèment encore l’Albanie. Construits à partir de la fin des années 1960, ils devaient protéger le pays d’une hypothétique invasion étrangère, que le dictateur jugeait inévitable.
Au total, plus de 170 000 bunkers furent érigés, soit en moyenne un par 11 habitants. La plupart ne furent jamais utilisés et restent aujourd’hui disséminés sur les plages, les collines, les villages ou même au cœur des villes.Certains ont même été peints de toutes les couleurs!
Certains sont laissés à l’abandon, d’autres reconvertis en cafés, dépôts, lieux de mémoire ou attractions touristiques insolites. Témoins d’une paranoïa d’État, ils rappellent aux visiteurs comme aux Albanais l’isolement et la peur qui ont marqué près d’un demi-siècle d’histoire.
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