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L’antisémitisme selon Netanyahou

publié le 02/09/2025 par Jean-Paul Mari

En accusant systématiquement tous ses adversaires d’d’antisémitisme, Netanyahou et son gouvernement d’extrême-droite transforment un crime historique en vulgaire argument politique de bazar

La fureur du pouvoir israélien

Dans sa grande entreprise de démolition de l’image de l’État d’Israël en particulier et des Juifs en général, Benjamin Netanyahou emploie contre ses adversaires une arme qu’il croit être de destruction massive : l’antisémitisme.

Dernière cible, spectaculaire : la France, alliée historique d’Israël. En août dernier, Netanyahou adresse une lettre au président Emmanuel Macron. Objet : la reconnaissance prochaine annoncée de l’État palestinien, comme l’ont déjà fait 147 États membres de l’ONU, dont le Vatican. Le Premier ministre israélien accuse le président « d’alimenter le feu antisémite » en France. En clair, la reconnaissance de l’État palestinien nourrirait la montée des actes antisémites en France. Rien moins.

Là-dessus, l’ambassadeur américain à Paris en rajoute sur un pays qui « ne ferait pas assez contre l’antisémitisme ». La réponse française, cinglante, est rendue publique le 26 août : des « propos inacceptables » et « offensants pour la France tout entière ». Le président Macron ajoute que « la lutte contre l’antisémitisme ne doit jamais être instrumentalisée ».

Instrumentalisée ?

Netanyahou, en quinze ans de pouvoir à la tête d’Israël, n’a jamais rien fait d’autre. En appliquant une équation sommaire : qui s’oppose à lui s’attaque à Israël – qui s’attaque à Israël est antisioniste – qui est antisioniste est antisémite. Donc, qui s’oppose à Netanyahou est un antisémite. Et rien ni personne — État, chef d’État, personnalité, institution, organisation internationale, organisme juridique, ONG, médias — rien n’est à l’abri du terrible chef d’accusation. À commencer par la plus importante : l’ONU.

En septembre 2024, face à l’Assemblée générale de l’ONU, Netanyahou la qualifie de « marécage antisémite « . Dans la foulée, il décrit l’organisation comme une « maison des ténèbres » gangrenée par la haine anti-juive. Les membres présents l’écoutent, stupéfaits, et de nombreux diplomates quittent la salle.

La rhétorique n’est pas nouvelle. Dès 2016, après une résolution de l’UNESCO qui ne mentionnait les lieux saints que sous leur nom musulman, la ministre de la Culture Miri Regev avait dénoncé une résolution « honteuse et antisémite », et Israël a depuis suspendu sa coopération avec l’UNESCO.


« Nous nous souvenons de la dernière fois où l’Europe a étiqueté des produits juifs »

Comme il a rompu en février 2025 avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU (CDH), en invoquant un « acharnement biaisé et antisémite » de cet organe envers le seul État juif. Idem pour la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par l’Assemblée générale de l’ONU pour se prononcer sur l’occupation israélienne et les accusations de génocide : une « requête antisémite de l’Afrique du Sud », affirme le ministre de la Défense Yoav Gallant, épaulé par Itamar Ben Gvir, ministre d’extrême droite de la Sécurité nationale. « Cette cour ne cherche pas la justice mais la persécution du peuple juif. » Une sorte de pogrom à l’échelle mondiale.

Dans cette logique, quand la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt internationaux contre Netanyahou en personne et son ministre de la Défense pour crimes de guerre – notamment l’utilisation de la famine comme méthode de guerre – la réaction de Jérusalem ne pouvait être qu’explosive : une décision de « pur antisémitisme » sans « aucune validité » qui renvoie à l’affaire Dreyfus, « ce procès antisémite d’un innocent il y a 130 ans ».

« Légende de sang »

L’UE elle-même n’échappe pas à la règle. En octobre 2015, quand elle prévoit d’étiqueter séparément les produits des colonies israéliennes, les ministres israéliens crient à la discrimination : « Nous nous souvenons de la dernière fois où l’Europe a étiqueté des produits juifs », dit Yuval Steinitz en faisant allusion aux lois antisémites nazies.

Rien ni personne n’est épargné, et surtout pas les humanitaires et les agences de l’ONU, accusés de collusion avec le Hamas terroriste. Quand l’IPC, organe de référence sur la faim, déclare qu’un demi-million de Gazaouis sont en situation de famine, le pouvoir israélien parle de « légende de sang », référence aux blood libels antisémites historiques, recyclage d’un vieux mythe antisémite visant à diaboliser les Juifs.
Quand un rapport d’Amnesty International, en février 2022, accuse Israël d’imposer un régime « d’apartheid » aux Palestiniens, le ministre des Affaires étrangères Yaïr Lapid tranche : « Si Israël n’était pas l’État juif, personne à Amnesty n’oserait le diffamer ainsi ; il n’y a pas d’autre explication. »


À chaque fois, la réponse est la même : pas question de répondre sur le fond. Et le but identique : délégitimer aux yeux d’une partie de l’opinion toute critique structurelle d’Israël en la disqualifiant comme « antisémite ». Fermez le ban.

Rien ni personne

Bien avant Emmanuel Macron, Mateusz Morawiecki, le Premier ministre de la Pologne qui avait proscrit l’expression « camps de la mort polonais », s’était vu répondre par Jérusalem que « les Polonais tètent l’antisémitisme avec le lait de leur mère ». Et le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, qui a notamment qualifié, au plus fort des combats, le bombardement de Gaza de « génocide », s’est vu accuser « de mettre en péril la sécurité des Juifs en Espagne » – façon détournée de suggérer qu’il alimente l’antisémitisme en Espagne, comme Emmanuel Macron en France…

La méthode est lourde, brutale, sans freins, invariable. Mais, au-delà de la riposte tactique, de l’attaque pour défense, du choix de ne jamais répondre sur le fond, de la violence diplomatique, de la position victimaire pour justifier la situation de bourreau, la question est de savoir : pour quels résultats ?

D’abord, la communauté juive est prise en otage. Netanyahou associe de fait et par la force systématiquement la diaspora aux actions du gouvernement israélien. Il fait l’amalgame entre sa politique et les Juifs du monde entier. Présenter chaque critique d’Israël comme une attaque contre les Juifs revient à essentialiser les Juifs comme monolithiquement liés aux actions d’Israël, ce qui alimente les théories du complot et la suspicion envers les Juifs de la diaspora – l’exact opposé du but affiché.

A trop crier au loup

Ensuite, diluer la gravité de l’accusation d’antisémitisme. Si toute résolution de l’ONU ou toute déclaration pro-palestinienne est taxée d’antisémitisme, comment distinguer alors les véritables actes antisémites (profanations, agressions, propos haineux) ?

Enfin, banaliser le crime. À trop crier au loup, en sacralisant la politique israélienne, en faisant de l’antisémitisme un outil de défense diplomatique, on finit par désensibiliser l’opinion à l’antisémitisme réel, en hausse y compris à cause des retombées du conflit.

Jusqu’à faire oublier la Shoah?

Sans parler des retombées internationales, des fractures diplomatiques avec ses alliés, de la perte de crédit international, des manifestations un peu partout, de l’exaspération d’une partie des politiques et de l’opinion mondiale…

Netanyahou et son gouvernement d’extrême droite ont réussi à faire oublier en partie la Shoah et l’histoire de ses millions de martyrs, à transformer l’image du Juif, symbole suprême de la victime, en bourreau ordinaire. Il s’attèle maintenant à faire du crime historique de l’antisémitisme une étiquette fade et délavée à force d’être accolée à une politicaillerie de bazar oriental.


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