L’Asie centrale dans le chaos de la guerre en Iran
Asie centrale sous le choc : routes coupées, énergie sous tension, dépendance à l’Iran révélée. Un séisme géopolitique silencieux
La guerre en Iran déstabilise l’Asie centrale, dépendante de Téhéran pour ses flux, et accélère une recomposition des routes commerciales
Une information est passée presque inaperçue, éclipsée par le déclenchement de la guerre contre l’Iran menée par les États-Unis et Israël. Le 6 novembre 2025, le Kazakhstan, État de langue turque et important partenaire commercial iranien, est devenu le premier pays à rejoindre les accords d’Abraham lors du deuxième mandat du président Trump. L’ancienne république soviétique, premier producteur mondial d’uranium avec plus de 40 % de la production globale, demeure dirigée d’une main ferme par Kassym-Jomart Tokaïev, au pouvoir depuis 2019.
Le calcul de Tokaïev
Pourquoi ce rapprochement avec un pays allié de la Turquie d’un Erdogan notoirement antisioniste ? Le président Tokaïev, qui avait écrasé une révolte populaire en janvier 2022 — la plus meurtrière depuis l’indépendance du pays, avec plus de 230 morts — a profité de la crise pour consolider son propre pouvoir et mettre fin à l’influence de son prédécesseur Noursoultan Nazarbaïev.
Dans ce contexte autoritaire, l’intérêt pour les technologies israéliennes de surveillance et de reconnaissance faciale — déployées notamment à Gaza sous le nom de code « Red Wolf » et utilisées pour la surveillance de masse des populations — prend tout son sens. En se rapprochant du principal fournisseur d’uranium de Téhéran, Tel-Aviv cherche par ailleurs, à terme, à tarir cette source d’approvisionnement stratégique. Le rapprochement avec Washington, lui, offre à Astana un accès à l’investissement américain dans les secteurs des minéraux critiques, de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité.
Une région prise en étau
L’offensive militaire conjointe américano-israélienne, lancée le 28 février 2026 sous le nom d’« Opération Epic Fury », met en péril l’ensemble de l’économie des cinq pays en -stan : l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Turkménistan. Ces États enclavés, sans accès direct à la mer, dépendent de corridors de transit dont l’Iran constitue un maillon indispensable. La guerre a interrompu ou fragilisé les routes commerciales.
La fermeture du détroit d’Ormuz, décidée par l’Iran en représailles aux frappes, constitue, selon les experts, un « gel sans précédent » du commerce maritime mondial. Pour l’Asie dans son ensemble, l’impact est massif : selon l’Agence internationale de l’énergie, 84 % du pétrole et 83 % du GNL qui passaient par ce détroit étaient à destination des marchés asiatiques. Les prix du baril de Brent ont explosé.

Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan
Le Kazakhstan avait signé, en avril 2025, un mémorandum d’entente avec l’Iran pour construire un terminal portuaire exclusif et un centre logistique au port de Chahid Rajaei, à Bandar Abbas. En décembre 2025, le président Tokaïev lui-même affirmait vouloir faire du Kazakhstan « l’un des principaux hubs de transport et de logistique en Eurasie ». Ce projet est désormais suspendu.
L’Ouzbékistan, de son côté, avait fixé un objectif ambitieux : porter son commerce bilatéral avec l’Iran de 500 millions de dollars (niveau atteint en 2024) à 2 milliards de dollars. Ses importations en provenance d’Iran — équipements industriels, polymères, produits chimiques et denrées alimentaires — atteignaient environ 421 millions de dollars en 2025 ; toute perturbation des voies de transport iraniennes se traduit mécaniquement par une hausse des prix à l’importation.
La situation du Turkménistan est plus critique encore : depuis mars 2025, son gaz transite par l’Iran pour rejoindre son client turc, en vertu d’un accord entre Turkmengaz et la compagnie publique turque BOTAŞ prévoyant la livraison de 2 milliards de mètres cubes par an. Le pays, qui possède les quatrièmes réserves mondiales de gaz naturel, n’a aujourd’hui aucune autre voie réaliste pour alimenter le marché européen via la Turquie.
Le Corridor du Milieu, seule voie de secours ?
Face à ce chaos logistique, une alternative prend de l’importance : le « Corridor du Milieu », appelé autrefois Route de transport international transcaspienne (TITR). Cette voie multimodale relie la Chine à l’Europe en passant par le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, contournant à la fois la Russie et l’Iran. Un train de marchandises parcourt 7 000 kilomètres en douze jours, contre 10 000 kilomètres en quinze jours par le corridor Nord russe. Les volumes de transport via ce corridor avaient déjà bondi de 68 % sur les dix premiers mois de 2024, atteignant 3,8 millions de tonnes, et le trafic de conteneurs avait été multiplié par 2,7. La guerre en Iran ne peut qu’accélérer cette dynamique.
La Chine elle-même reste en première ligne des perdants économiques de ce conflit. Elle avait fait de l’Iran l’un de ses principaux fournisseurs de pétrole bon marché, représentant entre 13 % et 17 % de ses importations de brut avant le conflit. Ses investissements cumulés en Asie centrale dépassent désormais les 30 milliards de dollars, et la valeur totale des contrats signés avec les pays de la région avait atteint 120 milliards de dollars en avril 2025. Ces intérêts colossaux expliquent la prudence de Pékin, dont la porte-parole du ministère des Affaires étrangères a appelé « toutes les parties » à « préserver la sûreté de la navigation dans le détroit d’Ormuz ».
La géographie contre la politique
La géographie, en définitive, l’emporte sur toute velléité politique. L’Asie centrale ne peut se défaire ni de sa dépendance à l’Iran comme voie de passage obligée, ni des investissements chinois qui irriguent son développement. Quelle que soit la nature des régimes autoritaires en place, les grandes puissances continueront à sécuriser leurs approvisionnements en énergie et en minéraux stratégiques. La guerre en Iran ne recompose pas les alliances profondes de la région : elle en révèle, avec une brutalité inédite, les contradictions et les fragilités.

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