Jean-Paul Mari présente :
Le site d'un amoureuxdu grand-reportage

Le difficile retour des soldats russes mutilés sur le front ukrainien

publié le 19/03/2026 par grands-reporters

Anciens combattants, volontaires étrangers et prothésistes racontent la reconstruction des corps et des vies dans un centre de rééducation de Rostov-sur-le-Don. Reportage d’“El País”

Notre vie est divisée entre un avant et un après”, dit un vétéran russe de la guerre en Ukraine, amputé.
 

Le “hachoir à viande de Bakhmout”

Notre vie est divisée entre un avant et un après”, dit Vladimir Rasskazov, vétéran russe de la guerre contre l’Ukraine, tout en parcourant le centre de rééducation qu’il a fondé pour aider d’autres militaires ayant subi des amputations, “Prothèses pour les nôtres”. “On peut dire que l’entreprise est née en novembre 2022”, ajoute-t-il, exhibant diverses médailles du courage et le “hachoir à viande de Bakhmout”, décoration que les paramilitaires du Groupe Wagner ont décernée aux soldats ayant participé à cette offensive sanguinaire.


L’idée de ce centre de Rostov-sur-le-Don, ville située non loin de la frontière avec l’Ukraine, est née le jour où Rasskazov a perdu une jambe dans cette bataille à cause de l’explosion d’une mine. L’inauguration a eu lieu en septembre 2025. Dans une salle de rééducation contiguë, Glodi, jeune Congolais de 28 ans, termine sa séance. Il rêve de recevoir sa première prothèse sur mesure, mais pour l’instant il doit se contenter d’une extrémité en plastique qu’il utilise depuis huit mois.


“J’étais venu étudier le génie civil à Rostov-sur-le-Don, mais je n’ai pas terminé mes études et je devais quitter la Russie, raconte le jeune homme africain. Je ne voulais pas, alors j’ai signé un contrat pour aller me battre. Et j’ai été blessé.” Pour les étrangers, servir dans l’armée est la voie royale pour obtenir la nationalité russe. On ne connaît pas leur nombre, même si l’on estime qu’ils sont quelques milliers, sans compter les Centrasiatiques, qui possèdent la double nationalité. À Moscou, la grande métropole, moins de 1 500 étrangers se sont engagés jusqu’en 2024, selon un filtrage des données des services médicaux.

« Aucune fille n’allait pouvoir m’aimer. Comment j’allais vivre ?« 

“J’étais en mission, se rappelle Glodi. Nous avons reculé et un camarade m’a dit de regarder ma jambe. À cause de l’adrénaline, je ne me suis pas rendu compte que j’étais blessé. Quand j’ai fait un premier pas, je suis tombé et j’ai eu l’impression d’être traversé par le vent. J’ai regardé ma jambe et j’ai commencé à me croire perdu, mais l’évacuation est arrivée.”
  “Quand je suis arrivé à l’hôpital, je ne savais pas ce que j’allais devenir, poursuit Glodi, un kontraktnik (soldat sur un contrat temporaire). Aucune fille n’allait pouvoir m’aimer. Comment j’allais me marier ? Comment j’allais vivre ? J’aime jouer au football et je n’ai plus ma jambe droite.” Aujourd’hui, il rit et se montre plus optimiste sur son avenir.


Dans le centre, plusieurs collaborateurs savent bien ce que c’est que de vivre sans un bras ou une jambe. Comme Kiyomiddine Abdoulakhadov, né au Tadjikistan, qui a perdu les deux jambes dans un accident quand il était enfant. Aujourd’hui, il est le créateur de plus d’un millier de prothèses et a une longue carrière derrière lui. “C’est une expérience merveilleuse de voir un patient qui se déplaçait auparavant en fauteuil roulant et qui aujourd’hui a retrouvé la marche”, affirme-t-il.


Vitali Khardine, 31 ans, est un vétéran du Groupe Wagner qui a perdu les deux membres inférieurs en étant touché par le tir d’un char ukrainien en octobre 2022, pendant la bataille de Lyssytchansk. “J’étais le commandant des forces de notre ligne, se rappelle Khardine. Nous avons lancé une grande offensive ; beaucoup d’entre nous sont morts au combat et il fallait prendre une décision, parce que les survivants étaient blessés et piégés avec peu de munitions. Je les ai réunis et nous sommes allés récupérer les victimes.”

« Quand je me suis réveillé à l’hôpital, j’ai découvert que je n’avais plus mes jambes. J’étais soulagé d’être encore vivant« 


“Nous sommes tombés dans une embuscade. Nous avons reçu des appels à l’aide qui ne venaient pas des nôtres. Les Ukrainiens s’étaient emparés de quelques émetteurs radio et nous ont trompés par leur bonne connaissance du russe. Nous avons été encerclés, pris sous le feu de l’artillerie et des chars, explique Khardine avant de décrire les derniers instants. Le projectile m’a tranché les artères, je me suis résigné à la mort. J’ai perdu connaissance, mais un compagnon m’a sauvé. Quand je me suis réveillé à l’hôpital, j’ai découvert que je n’avais plus mes jambes. J’étais soulagé d’être encore vivant, j’étais de bonne humeur”, confie-t-il en riant.


Nous devons démontrer à tous que la vie ne se termine pas après qu’on a perdu un membre”, soupire Khardine. L’ancien combattant souligne que les amputations ne sont pas les seules blessures que le conflit laissera à plusieurs générations de Russes. “Il faut apporter un soutien psychologique à long terme aux militaires, fait valoir le vétéran. Parce que la guerre laisse des traces dans le psychisme. On ne peut pas rester le même après avoir vu ce qu’on a vu. C’est un processus de reconstruction très difficile, et beaucoup de gens ne le supportent pas.”

« Nous avons suffisamment souffert. Il faudrait que la guerre s’arrête,« 

Malgré son énorme sacrifice personnel, Khardine ne parle pas de vengeance ni de vains sacrifices pour sa patrie quand il commente la faible avancée des négociations de paix. Au contraire, il espère que la guerre se terminera au plus vite, d’une manière ou d’une autre. “Nous avons suffisamment souffert. Il faudrait que la guerre s’arrête, même si on doit se contenter de ce qu’on a déjà [c’est-à-dire du Donbass], reprend l’ancien combattant. Nous avons essayé par le passé d’entretenir des liens avec des pays hostiles, comme la Pologne et l’Ukraine, et ça n’a pas été possible. Il faudrait construire une grande barrière de fer et que nous n’ayons plus aucun contact. Que [les Ukrainiens] fassent ce qu’ils veulent.”
 

Vitali Khardine est de Rostov-sur-le-Don, comme Vladimir Rasskazov. Il y a une forte présence de militaires dans cette région frontalière, porte d’entrée vers le Donbass. Le fondateur du centre est vêtu d’un pantalon long, si bien qu’on ne voit pas qu’il s’appuie sur une prothèse. Les soins aux blessés de guerre sont pris en charge par le ministère de la Défense, avec la participation des gouvernements régionaux et d’organisations de bienfaisance. Rasskazov affirme que produire ces prothèses “est bien meilleur marché” en Russie qu’en Europe. Malgré tout, sur le marché russe, elles coûtent l’équivalent de milliers ou de dizaines de milliers d’euros.

“Nous sommes habitués à avoir deux bras, deux jambes”

Le programme de rééducation se déroule en plusieurs étapes. D’abord, il faut connaître le blessé : “Une personne qui a perdu un membre se retrouve soudain face à un vide d’information. C’est une nouvelle vie, elle ne sait pas ce qui l’attend”, note Rasskazov. Dans les deux semaines qui suivent, il s’agit de connaître les douleurs et les lésions anciennes du patient, et aussi de lui apporter un soutien psychologique. “Ces jeunes arrivent avec tel ou tel traumatisme. Notre travail commence par le mental”, continue l’ancien militaire. Ensuite vient le temps de l’élaboration individualisée des futures prothèses. “Quand quelqu’un perd un membre, sa vie quotidienne change du tout au tout. Nous sommes habitués à avoir deux bras, deux jambes, deux oreilles, souligne Rasskazov. Et maintenant il faut refaire complètement sa vie, repartir de zéro. Et c’est là que nous intervenons : nous commençons par aider cette personne.”

« Il y a des politiques qui commencent des guerres, il y a des soldats qui les terminent »

Le directeur du centre de rééducation met l’accent sur le fait que le pays doit commencer à penser à l’avenir. “Après être passés par toutes ces chambres d’hôpital, par toutes ces pénuries et ces privations, nous devons penser à la paix, à ce qui se passera après, à ce que nous pouvons faire pour nous, observe Rasskazov. Il y a des politiques qui commencent des guerres, il y a des soldats qui les terminent. Aujourd’hui, nous sommes des citoyens ordinaires, tant dans l’autre camp que dans le nôtre.”


Les autorités russes n’informent ni de leurs morts ni de leurs blessés dans leur offensive contre l’Ukraine. Reste que le nombre de mutilés doit être élevé. Le vice-ministre du Travail et de la Protection sociale, Alexeï Vovtchenko, a informé le Conseil de la Fédération en 2023 que 54 % des militaires qui avaient besoin d’examens médicaux “ont été reconnus comme invalides en raison d’amputations”. “C’est un problème important, a précisé le vice-ministre. On a affaire à des jeunes et le pourcentage est très élevé. De plus, la proportion d’amputations des membres supérieurs se situe aux environs de 20 %, ce qui représente aussi une proportion sans précédent parmi les amputations.” Selon ses chiffres, les 80 % restants ont perdu les membres inférieurs.

160 000 militaires russes morts jusqu’en décembre 2025, 110 000 vétérans devenus invalides en Ukraine en deux ans

Un décompte des notices nécrologiques et des funérailles, réalisé par la BBC et le site Mediazona, a comptabilisé 160 000 militaires russes morts jusqu’en décembre 2025, même si l’on estime qu’il y a eu 352 000 morts au total. La spirale des pertes s’est accélérée l’année dernière. Le fonds des Défenseurs de la patrie, une initiative du Kremlin, assure que parmi les 110 000 vétérans devenus invalides en Ukraine de 2022 à 2024, 17 % sont sans membres supérieurs et 77 % sans membres inférieurs.

Les autorités russes occultent la réalité du conflit

Vovtchenko a mené son analyse pendant la deuxième année de la guerre. La réalité semble bien pire aujourd’hui. Pour en donner une idée, le budget de l’État destiné à l’acquisition de prothèses – tant pour les militaires que pour les civils – a été multiplié par trois tout au long de l’“opération militaire spéciale”.
Le Kremlin effectuait au début de la guerre un versement unique de 3 millions de roubles (environ 33 000 euros) aux blessés. Fin 2024, il a introduit un système échelonné suivant la gravité des lésions : de 1 millions de roubles (11 000 euros) pour les plus légères jusqu’à 3 millions pour les plus graves

.
Les autorités russes occultent la réalité du conflit. L’agence de statistiques d’État Rosstat et le Fonds social ont cessé de fournir plusieurs séries de chiffres ventilés ces dernières années, ceux-ci étant devenus invérifiables – par exemple, le nombre de personnes ayant besoin de fauteuils roulants a augmenté de 42 % en 2023. Et le peu d’informations fournies aujourd’hui par les autorités ne cadrent pas : tant Rosstat que la commissaire russe des droits de l’homme, Tatiana Moskalkova, assurent qu’en 2025 il y avait 11,1 millions de handicapés en Russie. C’est-à-dire 1 million de moins qu’un an avant une pandémie mondiale et la guerre la plus meurtrière que l’Europe ait connue depuis près d’un siècle.
 

Par Javier G. Cuesta. El País. Traduit de l’espagnol er republié par Courrier International


Tous droits réservés "grands-reporters.com"