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Le régime iranien a perdu en deux ans ce que Khamenei avait mis 30 ans à édifier

publié le 02/03/2026 par Pierre Haski

Trente ans pour bâtir une puissance régionale, deux ans pour la voir s’écrouler. Avec la disparition de Khamenei, l’Iran perd son architecte. Téhéran vacille. Israël domine. Que fera-t-il de cette victoire ?

Photo : Partisans du régime réunis pour pleurer la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, tué samedi 28 février à Téhéran ©AFP – Atta Kenare : AFP

Khamenei a été le bâtisseur de la puissance iranienne dans la région, avec son réseau de milices, le programme balistique, le nucléaire… Mais en deux ans et demi depuis le massacre du 7-Octobre, il a tout perdu, défaite après défaite, jusqu’à sa vie. Que va faire Israël de sa victoire ?

Trois décennies durant, l’ayatollah Ali Khamenei a été l’artisan de la stratégie de la puissance iranienne au Moyen-Orient. Il a bâti un vaste réseau de « proxies », l’ « arc de résistance » armé, des « franchisés » dirait-on dans une multinationale ; le plus puissant, le Hezbollah libanais, était un État dans l’État. Khamenei a aussi bâti la force balistique iranienne capable de frapper son ennemi, Israël ; et il a poussé le programme nucléaire, avec ses hauts et ses bas, destiné à sanctuariser un jour le territoire iranien comme l’a fait avec succès la Corée du Nord.

Puis il y a eu le 7 octobre 2023, le massacre commis en Israël par le Hamas palestinien, l’un de ces « proxies », même s’il n’est pas chiite et qu’il a eu des désaccords violents avec l’Iran en Syrie. Cette attaque, qui a ébranlé Israël dans ses certitudes protectrices, a déclenché un retour de bâton dont l’épilogue, sans doute provisoire, a été la mort du Guide suprême iranien sous les décombres samedi, au premier jour de l’opération israélo-américaine.

L’Iran, un « tigre de papier »

Au cours de ces deux ans et demi, l’Iran et son « arc de résistance » se sont révélés un « tigre de papier », pour reprendre une image éloquente de Mao.

C’est un tigre impressionnant en apparence, mais construit sur des bases très fragiles. Lorsque la riposte israélienne a pris la forme d’une guerre sans limites ni retenue, l’Iran et ses alliés ont accumulé les défaites stratégiques. Ni à Gaza, ni au Liban, ni en Iran même, ni non plus en Syrie où d’autres dynamiques ont mis à bas un régime allié de Téhéran, la République islamique n’a été capable de résister.

Il a subi des défaites humiliantes, comme l’opération des beepers explosifs du Hezbollah, la mort de son chef Hassan Nasrallah, principal relais de Khamenei chez un voisin d’Israël ; ou encore l’assassinat de dirigeants du Hamas au sein même d’une résidence d’État à Téhéran. L’élimination de nombreux dirigeants iraniens, jusqu’au Guide lui-même, démontre la pénétration du renseignement israélien en Iran. Ali Khamenei a perdu en deux ans et demi ce qu’il a mis trente ans à construire – jusqu’à sa vie. Même si le régime survit à cette crise, il n’aura plus le même impact sur la région

Mais la défaite iranienne est aussi la victoire d’Israël, devenu puissance hégémonique au Moyen-Orient. Aucune force militaire ne peut s’y opposer, et son alliance, souvent questionnée, avec Donald Trump, lui permet d’espérer atteindre un objectif poursuivi depuis longtemps, un changement de régime à Téhéran. La mort du Guide est toutefois une condition nécessaire mais pas suffisante à l’effondrement du régime.

Que va faire Israël de cette hégémonie ?

Benyamin Netanyahou a vanté un modèle « Super Sparte », en référence à la Cité-État militarisée de la Grèce antique. Cette image de puissance sert Israël dans cette période de conflit, mais ne permet pas d’imaginer un « après » en paix. Ce qui se passe avec les Palestiniens, à Gaza mais surtout en Cisjordanie, montre que ça n’en prend pas le chemin.

Le risque est donc pour l’État hébreu de gagner la guerre, mais de perdre la paix. On n’en est pas là, les missiles iraniens continuent de tomber, et la guerre n’a pas encore dit son dernier mot.


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