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Nouvelle-Calédonie. Série référendum. Le rêve calédonien

publié le 27/01/2007 | par Florence Décamp

Par Florence Decamp

En attendant le référendum. En mai 1988, il y a 32 ans, entre les deux tours de l’élection présidentielle, des gendarmes sont pris en otages dans une grotte sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Le 5 mai 1988, un assaut est lancé. L’opération Victor ensanglante l’île : dix neuf militants indépendantistes sont tués et deux militaires.
Retour trente ans après sur cette tragédie, à la veille d’un référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, prévu le 12 décembre prochain.

Le rêve calédonien.

Depuis le passage des GI’s en 1942, les enfants des bagnards et des colons s’identifient à leurs «cousins» américains.

L’église du Voeu est d’un rose tendre, posée sur une verte colline qui fait le gros dos dans les quartiers sud de Nouméa, encerclée par des flamboyants dont la floraison, au mois de décembre, annonce aux écoliers la liberté de l’été. Durant la dernière guerre mondiale, quelques familles avaient juré, si les Japonais ne débarquaient pas sur l’île, de remercier le ciel de sa divine protection. C’est ainsi que fut bâti cette église, dite de la Sainte Frousse…

Accrochés à leur paire de jumelle, ils fouillent la mer et le ciel. Des gosses déguisés en soldats. Pour les habiller, on a sorti des malles de vieux uniformes, des reliques d’une autre guerre qui devait être la dernière: souliers à clous, bandes molletières et quelques pétoires. Seuls les deux canons ont de l’allure. Venus de Sydney, ils ont été installés par des artilleurs australiens sur cette falaise du Ouen-Toro. Les gamins en prennent soin, ils les nettoient, les astiquent.

Pearl Harbour a été bombardé et ces deux canons sont un bien dérisoire rempart contre une invasion japonaise que tout le monde redoute. Depuis presque une heure le soleil a dissout la nuit et incendié le lagon quand, soudain, se rompt le trait de l’horizon. Un chapelet de virgules noires griffe le bleu de la mer. A scruter ces pattes de mouches qui progressent vers la côte, les jeunes vigies ont les yeux qui pleurent.

Les étranges insectes deviennent bateaux de guerre. Une gigantesque armada, dont il est impossible de déchiffrer les pavillons, s’avance vers Nouméa et, sur le sentier qui s’enroule autour du Ouen-Toro, dévalent, affolés, les petits soldats.

18 000 GI’s débarquent en Nouvelle-Calédonie. Au total, des centaines de milliers de soldats américains vont transiter, quelques jours ou quelques heures, dans l’île transformé en QG de la zone Pacifique Sud que dirige le général Patch, et l’histoire de cette petite colonie, qui sommeillait à l’ombre de ses cocotiers, en sera changée à tout jamais. « C’est resté là » du doigt, Sylvain Goyetche se tapote le front, « marqué dans ma mémoire. La plus belle période de ma vie… »

Il n’est qu’un enfant et les Américains deviennent ses dieux. « Il fallait les voir. Ils étaient propres, bien habillés avec de beaux uniformes et de petites guêtres blanches, ils portaient des Ray Ban et puis, ils étaient généreux… » Les Américains offrent des denrées exotiques, des tablettes de chocolat larges comme la main, des bouteilles de coca et de la bière en boite. Sous le kiosque à musique, qui résonnait aux accents d’une Marseillaise jouée avec application par la fanfare municipale, voilà que vient le swing.

« A l’époque, en Nouvelle-Calédonie, tout le monde rentrait chez soi à 17heures. Avant les Américains, on vivotait. » Maintenant, il y a le cinéma en plein air, les concerts de jazz, les combats de boxe, les bouteilles de whisky que l’on passe en fraude sous les piles d’uniformes fraîchement repassés par les dames de la ville devenues lingères.

Il y a les jeunes filles de la maison rose dont les gentillesses coûtent 3 dollars aux GI’s et les jeunes filles que l’on épouse. Pas une famille calédonienne qui n’ait une tante à Baltimore ou à Colorado Springs. Celle de Sylvain Goyetche a suivi son mari en Caroline du Sud. Comme il se l’était juré, un jour, il est allé aux Etats-Unis. « C’est grandiose. Tout est grand. Il n’y a pas de mots.

Vous voyez un échangeur à Atlanta et vous tombez sur le cul!”. Dans la colonie française, les Américains ouvrent des routes, construisent des pistes d’atterrissages et des hôpitaux, assainissent les marais et lancent l’agriculture à grande échelle. Sur l’île, la vie file à la vitesse d’une jeep…

Pieds nus, le gamin escalade l’Australie, enjambe la Nouvelle-Zélande, arrache quelques hectares de pampas à l’Amérique du sud et, dans une longue glissade, le fond de sa culotte posée sur le bleu céramique de l’océan, il dévale le Pacifique. Le monument dédié aux Américains, taillé comme une orange qui émerge des flots, repose à l’angle d’un carrefour dans Nouméa, à quelques encablures d’une marina où les voiliers doucement se balancent.

Écorné par les enfants qui grappillent les carreaux de sa mosaïque, il est devenu un des repères de la ville. A Paris, dans les bureaux de l’American Legion, l’historien Henry Daly avait dû expliquer à son jeune interlocuteur où se trouvait la Nouvelle-Calédonie et pourquoi, 50 ans plus tard, les Calédoniens voulaient célébrer le passage des Américains. L’esprit du projet fut précisément détaillé dans le cahier des charges: « Exalter les valeurs dominantes de la civilisation américaine. Traduire la joie de la population d’avoir échappé à la guerre… ».

Mais surtout, d’avoir quitté les obscures coulisses de la colonisation pour escorter ces jeunes guerriers dans la lumière de l’Histoire, ces héros dont les Calédoniens avaient le sentiment de partager un peu de la gloire. « Grâce à la guerre » explique François Raulet, l’architecte du monument, « Les Calédoniens accédaient à des valeurs auxquelles ils n’avaient jamais pensées. »

Pour la Nouvelle-Calédonie, la guerre est une libération. « Nouméa était une petite ville sectaire, repliée sur elle-même » explique Henry Daly, “Nouméa était une ville oubliée, » renchérit Sylvain Goyetche, « Tout se décidait à Paris, on ne comptait pas, on était rien. Ici, deux ou trois familles, celles des magasins, faisaient la loi… A l’époque, on intéressait pas la France ».

Une France dont les élèves, malgré leur désarroi, apprenaient à décliner les quatre saisons infligées par des instituteurs venus de Métropole. Eux qui savaient les baignades en mer au mois décembre et la fraîcheur des soirées de juillet. “S’ils avaient pu s’exprimer, ils auraient demandé comme grâce suprême, comme signe d’indulgence et de pardon, qu’on leur laissât aimer ces choses qui les rendaient heureux.

Qu’on leur laissât aimer ces choses sans leur rappeler que cet amour et le bien-être ressenti étaient signes d’infériorité.” Des lignes publiées en 1943, par l’écrivain Jean Mariotti qui pour parler de son pays devra s’en éloigner. Quitter cette terre où le silence étouffe les hommes qui portent, de génération en génération, le secret de leurs origines.

« Combien de fois on vous mettait dans la gueule que votre grand-père était bagnard! » se souvient Sylvain qui, à Lyon, où il fait un stage en 1965, entendra la même rengaine. En Nouvelle-Calédonie, on vit dans le mensonge, les familles s’inventent des ancêtres gardiens de prisons pour être du bon côté des barreaux, et gardent ce pli de courber l’échine devant les plus forts ou les plus riches. Il a sans doute des manières de matamore, le Calédonien, mais grattez son cuir et il est à vif.

Alors, quand les Mélanésiens –eux aussi contraint depuis trop longtemps au silence et au mépris- exigent leur indépendance, il ne comprend pas. Il s’affole et plante des étendards tricolores sur le toit de sa maison, au coin de son champ. Pour être reconnu Français, dans les rues, il chante la Marseillaise. Pour être sauvé, il est même déterminé à devenir Américain. Ainsi quelques Calédoniens, réunis en association, écriront au président des Etats-Unis pour lui demander d’accepter en son sein ce nouvel état de New-Caledonia.

Les Américains sont restés dans les mémoires des îles du Pacifique, ils ont donné naissance à ce que l’on appelle le Mythe du Cargo, celui qui doit, un jour, venir jusqu’au rivage, les cales remplies d’or et de miel. D’un archipel à l’autre, il se conjugue au gré des imaginaires des populations polynésiennes ou mélanésiennes. La Nouvelle-Calédonie est le seul pays où les Blancs succombent à ce mirage, mais sans doute parce que, mal aimés, les enfants des bagnards et des colons ont besoin d’espoir.

Le leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou avait reconnu en eux des « victimes de l’Histoire », ceux dont l’identité reste à inventer.

Ils n’étaient pas vraiment Français, ils se croyaient Calédoniens et les voilà soudain « Caldoches ». Le mot claque comme une insulte. L’expression est terriblement péjorative et rarement usitée avant que la presse française, en 1984, ne s’en empare. Mais il faut tracer une frontière entre les Blancs et les Noirs, simplifier un conflit qui se déroule à 20 000 km de Paris, sur une île dont personne n’a jamais entendue parler.

A droite, les Caldoches, à gauche, les Kanaks. A nouveau, les Calédoniens savent qu’ils sont du mauvais côté, celui que l’on montre du doigt, celui dont on se moque. La paix revient sur l’île mais la meurtrissure demeure. Les Mélanésiens savent revendiquer leur « kanakitude » qui sera glorifiée par le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou, imaginé par l’architecte italien Renzo Piano et inauguré en grandes pompes par le premier ministre Lionel Jospin.

Sur leur échelle de valeur, le complexe d’infériorité que depuis toujours les Calédoniens ressentaient à l’égard des « vrais » Français était compensé par la certitude d’être supérieurs aux Mélanésiens…Une fois de plus, la Mère Patrie les trahissait.

Quelques hommes et quelques femmes, enseignants pour la plupart, ont choisi de rompre le maléfice. Le Calédonien est mort! Vive le Caldoche! Si à ce dernier, on accorde enfin le droit à l’existence. Le silence a été fissuré, parfois de mots maladroits tant le désir était fort de prouver que le Caldoche avait, lui aussi, une culture. Pour rattraper le temps perdu et la parole interdite, des livres ont été écrits: « Mode de vie et culture caldoche » , « Etre Caldoche aujourd’hui »…Des enquêtes et des serments de foi…

Comme des hirondelles sur un fil, ils sont posés sur la barrière de bois qui entoure le paddock où renâcle un cheval, les talons de leurs bottes calés sur l’avant dernier barreau, leurs chapeaux de feutre rabattus sur les yeux pour se protéger du soleil et masquer leur timidité. Trois garçons, trois frères, tous nés avec la pleine lune -leur mère se souvient encore de son reflet au creux de la rivière-.

Sur l’herbe sèche, dans leurs ombres mêlées, un chien bleu, celui que l’on retrouve sur toutes les propriétés calédoniennes, avec son poil dru aussi sombre que la nuit et sa bouille rieuse, sauf quand il doit mordre le mollet des vaches qui s’égarent. Derrière, la maison aux bougainvilliers cramoisis qui s’entrelacent jusqu’au toit de tôle et la silhouette argentée d’une éolienne que frappe le vent. Plus loin encore, des montagnes rondes où s’agrippent les niaoulis et les goyaviers.

L’Ouest calédonien a des allures d’Ouest américain. Les trois frères sont allés aux Etats-Unis « voir les cousins » et bien sûr en Australie qui est pour les Calédoniens ce que l’Angleterre est à la France, une proche voisine. Un pays qui ne les effraye pas. « La France, oui, on ira peut-être un jour. Plus tard… »

De la guerre, ils ont conservés les souvenirs de la grand-mère, la jeep que le grand-père avait racheté aux Américains et, d’une époque qu’ils n’ont pas connue, comme une douce nostalgie.

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