Les États-Unis empêtrés dans un conflit contre un État-milice tentaculaire
Washington et Tel-Aviv font face à la plus grande milice du monde, un réseau de réseaux pensé pour résister indéfiniment. Et risquent de s’enliser dans une guerre d’usure sans fin, estime ce spécialiste de la région sur le site “Dawn Mena”
Photo : Portraits au pochoir de leaders pendant la révolution iranienne, dont l’ayatollah Khomeiny (en haut), l’ayatollah Tâleqânî, Mohammad-ali Rajâ’i et l’ayatollah Beheshti (en bas, de g. à dr.)
Tous les conflits menés par l’Occident depuis la “guerre contre le terrorisme” décrétée au lendemain du 11 Septembre ont débouché soit sur une impasse soit sur une défaite. Jamais les succès tactiques, sur le champ de bataille, ne se sont traduits par des résultats stratégiques durables en matière de sécurité et de stabilité – ni pour les États-Unis ni pour la région concernée.
Si la coalition emmenée par les Américains en Irak en 2003 a rapidement renversé le dictateur Saddam Hussein, elle s’est ensuite enlisée et a perdu une guerre menée contre divers acteurs non étatiques violents. Ces groupes sont, dans leur essence, organisés pour durer et persévérer, hors des concepts binaires de victoire et de défaite en vigueur en Occident.
Vingt ans ont passé, et voilà les États-Unis de 2026 de nouveau embarqués dans une guerre au Moyen-Orient dont ils n’ont ni la maîtrise ni la compréhension. Le président américain, Donald Trump, s’est trouvé entraîné dans ce désastre stratégique par un Premier ministre israélien qui exploite les permacrises et un chaos organisé. À mi-chemin entre la pensée magique et le dogmatisme néoconservateur interventionniste, les stratèges de Tel-Aviv et de Washington sont en train de comprendre qu’ils se sont engagés, de fait, dans une guerre contre une milice dotée d’un État.
La doctrine de la “défense mosaïque”
En Iran, les Gardiens de la révolution se préparent depuis près de cinquante ans à une guerre d’usure contre un ennemi technologiquement supérieur, et ils ont complètement intégré l’état d’esprit, la mentalité et l’organisation propres à un mouvement d’insurrection. Avec les pasdarans, Israël et les États-Unis sont aujourd’hui en guerre contre la plus grande milice du monde – un réseau de réseaux pensé pour résister indéfiniment à une guerre d’usure.
Car les Gardiens de la révolution ne sont pas une énième armée parallèle organisée hiérarchiquement, comme l’étaient la garde républicaine dans la Syrie ou l’Irak baasiste [du parti Baas de Saddam Hussein]. Ils forment un État parallèle, qui fonctionne comme le réseau le plus important au sein d’un système en étoile. Autrement dit, le système combine la forme circulaire de l’organisation centralisée, chargée de transmettre l’intention stratégique, à la structure en maillage, très résiliente, qui permet aux noyaux régionaux d’agir de façon autonome.
Anticipant le déclenchement de la guerre, les Gardiens avaient actionné leur doctrine de “défense en mosaïque”, soit une forme de commandement ad hoc dans lequel une grande et vague intention stratégique est exécutée par des cellules d’action dispersées. Plus de 60 centres décisionnels décentralisés planifient et exécutent des opérations sans supervision d’un commandement central.
Et si l’on prend du champ, ils ont aussi tissé une toile dans tout le Moyen-Orient. Sous la surface de l’“axe de la résistance”, autre réseau d’acteurs violents non étatiques, formés, équipés et parfois même dirigés par la force Al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution, s’étend un vaste lacis d’interlocuteurs : financiers, courtiers en matières premières, logisticiens, représentants religieux, combattants de la guerre et de l’information sont la partie immergée de l’iceberg ; ils assurent la bonne circulation des capitaux, des armes, des hommes, et des idées.
Des entités organiques qui s’adaptent
La vocation principale de ce réseau, c’est la résilience. Des assassinats peuvent l’affaiblir, les liaisons entre divers interlocuteurs peuvent être rompues, les infrastructures des sous-réseaux peuvent être détruites. Mais ces réseaux de réseaux sont des entités organiques qui s’adaptent et se reconstituent.
C’est pourquoi la stratégie israélo-américaine de décapitation du régime n’affecte guère la volonté et la capacité de résistance et de lutte. Près de quatre semaines après le début de la guerre, les combattants iraniens imposent toujours le rythme des opérations et de l’escalade du conflit, aussi bien sur terre qu’en mer.
Ces réseaux sont capables de désorganiser les grandes voies maritimes et aériennes comme bon leur semble, d’un simple tir de missile ou d’une attaque de drone par jour.
Impossible de décapiter une telle organisation, et ni Israël, ni les États-Unis, ni la communauté internationale ne disposent du temps et des ressources nécessaires pour supporter une longue et coûteuse opération de désorganisation du réseau.
Ces structures semblent bien moins vulnérables que ne l’étaient en leur temps le commandement des régimes autoritaires hypercentralisés de Saddam Hussein en Irak, de la dynastie Assad en Syrie ou de Kadhafi en Libye.
De fait, inutile d’espérer anéantir ces réseaux sans une fastidieuse opération de sabotage de leur cohésion. Les Gardiens de la révolution ont bâti cette unité autour de deux piliers : l’un mercantile, l’autre idéologique. Les entreprises affiliées aux pasdarans contrôlent en effet près de la moitié de l’économie iranienne, et tirent profit des sanctions occidentales.
Cet empire économique a créé un véritable système clientéliste qui génère plusieurs milliards de dollars de bénéfices. Contrairement à Al-Qaida, à l’État islamique ou aux talibans, les Gardiens de la révolution peuvent puiser dans la manne pétrolière nationale pour financer leurs opérations de déstabilisation. Et si ces réseaux financiers occultes peuvent être endommagés, ils ne pourront être réduits à néant, comme l’a montré la dernière tentative américaine de mettre l’Iran sous “pression maximale”.
Le risque d’une interminable guerre civile
Si la doctrine a perdu une grande partie de son pouvoir mobilisateur depuis 1979, les discours de résistance sur l’“outsider victorieux”, enrobés de théories révolutionnaires chiites, restent en outre puissants et offrent une grande vision stratégique agissant comme un ciment national.
Même si Israël et les États-Unis parvenaient à maintenir leur offensive aérienne pendant plusieurs mois, et à décimer le sommet de l’État iranien, le réseau ne ferait probablement que se morceler – dans le meilleur des cas – en unités de taille plus modeste continuant à opérer dans l’ombre.
Solidement ancrées dans des réseaux transnationaux, ces dernières survivraient même aux bouleversements sociopolitiques du pays – si tant est que les Iraniens descendaient à nouveau dans les rues et parvenaient à faire chuter la République islamique. Un tel scénario déboucherait hélas sur une interminable et sanglante guerre civile, à laquelle participeraient ces formations réduites, jusqu’à se rassembler officiellement dans une nouvelle structure émergente.
Face à cette réalité, un magnat de l’immobilier new-yorkais bouffi d’orgueil, entouré d’une bande de béni-oui-oui, croit encore pouvoir régler l’affaire par la force. Il s’est laissé berner par [le Premier ministre] israélien, qui mène les Américains par le bout du nez depuis des années pour effectuer ses opérations militaires stratégiques et affaiblir durablement ses adversaires aux frais des États-Unis. Or l’un comme l’autre disposent de ressources et d’un soutien bien plus limités que George W. Bush en 2003 pour tenter de terrasser un État milice tentaculaire.
Étrangement, c’est ce réseau de réseaux iranien qui a fini par avoir raison des Américains en Irak. Et il pourrait à nouveau bouleverser la stratégie américaine en Iran.
Par Andreas Krieg- Dawn Mena – Traduit de l’anglais et republié par Courrier International
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