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Les Médiateurs du Pacifique

publié le 12/09/2006 | par Jean-Paul Mari

C’est une histoire extraordinaire, une histoire où la politique respecte la vie, la morale, l’esprit. C’est une histoire d’hommes. Où chacun s’écoute, va au plus profond de soi, de ses convictions, de ses valeurs, puiser quelque chose d’inconnu qui lui permettra d’inventer l’impossible. De se transmuter. De devenir plus ouvert, plus intelligent, plus humain. C’est une histoire vraie, moderne, éternelle.
Pourtant, elle commence bien mal. Par une prise d’otages sanglante, de gendarmes, le 22 avril 1988, par un groupe d’indépendantistes Kanaks de la tribu de Gosannah, sur l’ile d’Ouvéa. Il faudrait négocier, on décrète Ouvéa zone militaire, coupée du reste du monde, le téléphone est coupé, la presse interdite. On envoie des hélicos, des soldats, le 11ème Choc, des troupes d’assaut…« Si c’est pas la guerre, ça y ressemble furieusement » dit Philippe Legorgus, chef du GIGN envoyé sur place. L’homme d’action est choqué par la méthode : les militaires ont investi le village de Gossannah, séparé les hommes des femmes, attaché les jeunes à des poteaux et les interrogatoires sont musclés ! Pourquoi ? Parce qu’on est pressé par le deuxième tour de l’élection présidentielle, il faut montrer que la République est forte et Bernard Pons a pris les choses en main. On découvre que les gendarmes sont retenus, menottés, dans une grotte sacrée de l’ile. Legorgus s’avance, se fait prendre, négocie, devient l’émissaire, le premier médiateur, voit qu’une solution pacifique est possible. Qu’importe ! le pouvoir lance l’opération « Victor ». Victor le nettoyeur, allias les troupes de choc, entrent en jeu. Grenades flash, assourdissantes, paralysantes, attaque au fusil d’assaut et même,-ce n’est pas dit dans le document-, au lance-flammes. Les gendarmes sont libérés, deux soldats du 11éme choc y laissent leur vie, on abat 15 Kanaks, dont certains seront exécutés, achevés après les combats. L’honneur de la république est sauf, la terre calédonienne souillée de sang et les hommes de raison écoeurés. Lors de la conférence de presse à Nouméa, Bernard Pons félicite les forces de l’ordre et demande la dissolution du FNLKS. Et quand un journaliste vient lui dire que tout cela ressemble à une boucherie délibérée et injustifiable, il lâche avec un sourire méprisant : « Croyez ce que vous voulez ! » Les élections passent, on ne cohabite plus et Michel Rocard, premier ministre, est désormais chargé du dossier. Sur place, ne reste que la révolte, le souvenir du sang versé et deux communautés, Caldoches et Kanaks, au bord de la guerre civile. Les uns veulent le maintien dans la république française ; les autres, l’indépendance. Apparement, c’est inconciliable. D’ailleurs, le passage du cyclone « Victor » a balayé toute idée de conciliation, à Ouvéa et sur la grande terre calédonienne.
Cette fois, pourtant, la méthode change. On oublie la force, les soldats et la religion d’un ordre colonial. On ne change pas son fusil d’épaule, on le dépose. Et on cherche des hommes de bonne volonté. A la tête de la mission, Christian Blanc, un préfet qui a travaillé à Nouméa aux côtés d’Edgar Pisani pendant la crise de 1984. Un authentique serviteur de l’Etat, doté d’un sourire ravageur dont il sait abuser mais un homme d’une rare qualité, séduit par l’univers Kanak et négociateur inflexible. Autour de lui, des hommes remarquables, un pasteur protestant, un prélat catholique, un dignitaire franc-maçon, un préfet barriste, un ancien directeur de gendarmerie…Tous reviendront bouleversés de leur mission aux antipodes. Là-bas, face à eux, le chef de file calédonienne , Jacques Lafleur, homme habile et réputé dur mais lucide et qui a plus de cœur qu’il n’y paraît et Jean-Marie Tjibaou, entre grand sage Kanak et Martin Luther King des antipodes, impressionant d’humanité, de volonté politique et de profondeur spirituelle.
Entre un peuple Kanak en révolte et des Caldoches accrochés à leurs fusils, sur une terre violente tâchée de sang, peuplée d’hommes méfiants, humiliés, terrorisés, haineux ou désespérés qui refusent de se parler, il faut imaginer l’incroyable parcours de cette mission de bonne volonté, d’une poignée d’hommes pressés par le temps, les impératifs politiques, suivis pas à pas par une opinion locale qui guette la maladresse, la provocation, le geste qui discrédite. On ne les connait pas, ils viennent de Paris, qu’ils repartent ! Jamais ils ne nous feront accepter l’indépendance crient les uns ; jamais ils ne nous feront y renoncer, jurent les autres ! Surtout ne rien imposer. D’abord prendre contact avec ceux qui sont le plus proches : le pasteur avec les protestants de l’ile, le prélat avec les catholiques, le franc-maçon avec ses frères, le magistrat avec ses pairs…On renoue des fils. Et puis on s’expose, on avance à la rencontre de l’autre, pour l’écouter. Les hommes de la mission se partagent l’ile, vont au fond de la brousse, entendre Kanaks ou Caldoches leur parler de leur problème de paysan, du travail de forçat de leurs ancètres, de leur peur, de leur colère, de leur amour de cette terre. Et puis, en groupe, on prend l’avion vers Ouvéa. Là-bas, on affronte la mémoire, celle des gendarmes tués, celle des Kanaks réprimés dans le sang.On part pour Gossannah…C’est tendu, fou, peut-être dangereux. On parle, assis à même le sol de la tribu, on s’incline devant les morts, tous les morts. Alors, une femme s’avance , son bébé dans les bras. Elle est veuve, son mari a été abattu pendant l’assaut donnée à la grotte sacrée. Elle pose son gamin dans les bras de Christian Blanc, porte-parole d’une paix acceptée.
Le reste ? C’est le rêve qui continue, des hommes qui se parlent du fond de leur cœur et de leur convictions, sans mépris, sans ruses, avec respect. Qu’ils soient haut-fonctionnaires parisiens, dignitaires religieux, colons calédoniens ou chefs Kanaks mélanésiens. Et qui puisent au plus profond d’eux-mêmes pour trouver le chemin politique de la paix. Quand Jean-Marie Tjibaou accepte de renoncer à l’indépendance immédiate, quand Jacques Lafleur consent à ne pas balayer cette idée pour l’avenir et à mieux répartir la richesse, quand tous se donnent rendez-vous dans dix ans, signent des accords à Matignon et se serrent la main, alors on comprend ce qu’ont pu faire des hommes de bonne volonté, sur un caillou perdu au milieu du Pacifique, au bout du monde, il y a dix ans déjà.

Jean-Paul MARI
ENCADRE

T : « Emma, tribu Kanak aujourd’hui. »

Au sommet d’une montagne, loin dans leur réserve, la tribu Emma vit dans le souvenir de son chef Eloi Machoro, tué en 1984, à l’heure de la grande révolte. Quatorze ans plus tard, que sont devenus les guerriers d’Emma ? Comment gagner d’abord l’indépendance économique, vivre fidèles à la tradition, respecter l’esprit des ancètres et préparer l’avenir des enfants ? « C’est une longue traversée du fleuve, »dit un vieux de la tribu. « Nous avons quitté notre rive, nous nageons sans savoir ce qui nous attend de l’autre côté. Et nous sommes là, à nous débattre, dans l’eau inconnue, au milieu du grand fleuve. »
« Emma… », une plongée dans l’univers Kanak, un documentaire d’Emilio Pacull, à voir et à écouter. Absolument.


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