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Sibérie : Les pépites de Kropotkine.

publié le 18/03/2008 | par sylvain tesson

Au sud de Yakoutsk, dans le bassin hydrique du Vitim,
les taïgas vivent au rythme des dragueuses qui retournent la terre des
gisements aurifères depuis un siècle.
Un orpaillage aux conséquences écologiques dramatiques qui attire des
ouvriers de toute l’ex Union-soviétique.


La Léna se trouve si bien dans les forêts sibériennes qu’elle tire ses
boucles paresseusement, pas pressée de rejoindre son delta. Il lui
faudra d’ailleurs plus de quatre mille kilomètres de molles
circonvolutions pour s’épancher dans la mer de Laptev. Paresse des
fleuves qui traînent leur vie au lit…

En été, un navire météor, fleuron de la flotte fluviale brejnévienne,
fait plusieurs fois par semaine la liaison entre Yakoutsk, capitale de
la Yakoutie et le bourg de Macha, à cinq cents kilomètres en amont. Le
voyage dure une longue journée. Par les fenêtres du bateau, défilent
les rives sauvages couronnées de talus boisés. Dans les trouées de
Taïga, l’œil aperçoit de rares villages échoués sur les grèves :
quelques isbas de pins, un cheval au piquet, un embarcadère où ne
n’embarque personne. Unique marque de présence humaine : une colonne de
fumée plantée dans les bardeaux. Le cours du temps passe devant ces
hameaux aussi indifférent que le cours du fleuve. Ces installations ont
cent ans d’âge. Elles se distribuent le long de la ligne de téléphone
plantée avant la révolution pour relier les postes de garnisons de la
Léna où les Cosaques, sentinelles de l’immensité nouvellement conquise
par le Tsar, veillaient sur le silence sibérien.

Avec ses grues et son ponton où l’on décèle un peu d’activité, Macha
dénote dans le néant. Sur la feuille au 500:000e du ministère de la
défense américain (Tactical Pilot Chart) les cartographes désignent
l’endroit du même symbole que les plus insignifiants hameaux. Mais
Macha, depuis plus d’un siècle occupe un endroit stratégique. La vallée
de la Vitim s’ouvre à moins de deux cents kilomètres au sud. Là, un
haut plateau marécageux ceinturé de taïga recèle d’immenses gisements
d’or !

Le bourg, porté en avant-poste sur les rives de la Léna, est une porte
ouverte vers cet Eldorado. Un porche d’accès à Cipango, sauce slave.
Avec chiens pelés et vieillards cirrhosés pour cerbères.
Au bout de la grand rue : les installations logistiques d’une mine d’or
privée. On y entrepose le matériel convoyé par bateau de Yakoutsk ou
d’Ust Kout. Des employés attendent la relève, se requinquent,
s’envoient une tournée de Standard et s’adonnent à ce que les Russes
tiennent pour la préfiguration du paradis : le banya, version orthodoxe
du sauna varègue.

Une piste s’élève dans la forêt juste derrière les derniers champs de
pommes de terre. Parfois les chemins qui mènent à l’or cachent bien
leur jeu. Les traces conduisent à Molvo, l’un des camps d’orpailleurs
situé à cinquante kilomètres vers le sud.

« L’activité minière a dégringolé pendant les années Eltsine, mais
depuis le redressement du pays, c’est reparti», se félicite Igor dans
le camion Kamaz à six roues motrices qui négocie les premiers lacets.
Le pays était au huitième rang mondial à l’arrivée du président
Poutine. « Vladimir Vladimirovitch a remis bon ordre à tout ça ! ». La
privatisation des compagnies minières a ramené le pays à la cinquième
place en terme de production aurifère derrière l’Afrique du sud, les
USA, l’Australie, et la Chine. La Russie s’enorgueillit de l’extraction
de 185 tonnes d’or annuelles. Ce ressaisissement se traduit par la
reprise des activités dans les anciennes régions d’orpaillage et par
l’ouverture de nouvelles exploitations alluviales dans les thalwegs
siliceux des bassins fluviaux sibériens.

Poste de mine de Molvo. Les cabanons sont disposés dans une clairière.
Un œil non exercé pourrait confondre l’amas de cahutes avec l’un de ces
postes forestiers peuplés de bûcherons rêveurs et de pêcheurs de
brochets. Mais les bidons bleus remplis de produits chimiques
entreposés contre un mur trahissent des activités moins sylvestres.
« Le cratère où nous draguons se trouve à un kilomètre », explique Igor
en garant son camion. « Ici c’est notre base de vie ».

Pas le temps de visiter l’excavation. Car derrière le plus gros des
baraquements les moteurs de deux énormes engins blindés à chenille
datant de l’époque d’Andropov tournent, prêts à partir. Ce sont des
« GTT », originellement destinés à transporter les troupes socialistes
vers l’Occident mais que les aléas de l’histoire ont recyclé dans le
convoyage du métal jaune. « Davaï ! On va porter à la ville la récolte
de la semaine», dit Andreï, le pilote. L’or est conditionné dans deux
petits containeurs de la taille d’une lampe à acétylène. Les employés
les chargent à bord. Les engins vont traverser les montagnes jusqu’au
village de Perevoz. Puis l’or gagnera la ville de Bodaïbo en camion sur
une piste stabilisée. Piotr, l’officier de sécurité embarque avec une
carabine chargée, un .9 mm d’officier et quelques grammes de vodka dans
le sang. Au programme : cent vingt kilomètres de marécages, sans
pistes.

Les GTT sont des engins qui n’ont pas besoin de route : il la crée en
écrasant tout sur leur passage. Ils laissent derrière eux une tranchée
de boue. Ils sont à la mécanique ce qu’Attila était à la cavalerie. Ni
les marécages où se reflètent les livides glaçures du soleil de minuit,
ni les rivières en crue, ni les futaies serrées n’arrêtent la course du
convoi. Seul incident au cours de la traversée : une chenille lâche
dans une ornière. Les Russes qui sont incompétents pour les choses les
plus simples (changer une ampoule) développent un véritable génie dans
les cas désespérés. Avec deux rondins de bois et une clé à molette, la
chenille est réparée. Les blindés repartent. Rien n’arrête un Russe
lancé.

La vallée de Kropotkine ressemble à un champ de bataille. En 1861 un
cosaque donna dans ces parages le premier coup de batée. On oublie
souvent que la ruée vers l’or du Klondike connut sa concomitante
réplique dans les forêts du Far-East russe. Depuis cent quarante ans,
on a arraché ici trente tonnes d’or aux terrasses alluviales. Penser
qu’on lacère la face des forêts pour embellir le cou des femmes…
En un siècle, les dragueuses-suceuses flottantes ont labouré des
milliers d’hectares de montagnes. Ces machines avancent en même temps
qu’elles digèrent la terre. On les entend grincer de loin, elles
ressemblent à des monstres croupissant dans leurs mares. Elles
fonctionnent d’ailleurs en annélides : la boue est avalée par l’avant,
filtrée et recrachée par l’arrière. L’intestin d’acier ne retient que
les particules d’or. Un procédé chimique à base de mercure permet de
fixer les paillettes.

L’impact économique de cet orpaillage industriel est catastrophique.
Mais ici, les atteintes à l’environnement sont perpétrées impunément.
Personne ne contrôle rien. D’ailleurs comment les lois
environnementales pourraient-elles s’appliquer à des milliers de
kilomètres de la capitale ? Comme le disent les vieux moujiks, « en
Sibérie, Dieu est bien haut et le tsar bien loin ». L’œil de Moscou ne
porte pas sous ces horizons. Spectacle poignant de ces territoires
retournés par la dent des machines : pour le fabuleux métal, les hommes
ont transformé la région en cratère lunaire.

Dans le village de Kropotkine où huit cent quatre-vingts personnes
travaillent dans les mines, se dresse le buste du prince-géographe qui
a donné son nom à la région. Les enfants des employés passent devant la
statue du maître, indifférents. Savent-ils encore qui est cet homme à
la barbe fleurie et aux traits de nain tolkienien ? Le prince Pierre
Kropotkine appartenait à la meilleure race : celle des géographes (en
exil, il se liera avec Élysée Reclus). Il cartographia le nord du lac
Baïkal et découvrit, en 1866, le chemin d’accès entre les mines d’or de
la Léna et le nord de la Transbaïkalie. Il se fraya passage avec une
petite escouade de trappeurs, se guidant grâce à la carte dessinée par
un chasseur toungouse sur une écorce de bouleau ! Puis, se
désintéressant de l’exploration, il versa dans la philosophie politique
et devint l’un des plus actifs théoriciens anarchistes.

Il inspira
Bakounine et laissa d’impérissables pages sur la pensée libertaire.
« Un agitateur » dirait-on aujourd’hui dans la Russie poutinienne. Les
Soviétiques firent de lui une figure de la contestation anti-tsariste
mais comme il s’opposa aux dérives bolcheviks après 1917 et qu’il était
quand même de sang un peu trop bleu, le Kremlin se contenta de célébrer
sa mémoire en affublant de son nom un obscur hameau, au fond de l’une
des vallées qu’il avait découvertes, quelque part dans les marches de
Sibérie, cette arrière-cour géographique si pratique pour reléguer les
originaux.

Étrange paradoxe pour le Prince libertaire d’avoir offert son nom à un
Far East où luit au fond des bains mercuriels le jaune symbole de la
prédation économique et de la fièvre matérialiste. Dans la conquête du
pain Kropotkine écrivait ces lignes qui ne prédisposaient pas sa statue
à assister quotidiennement aux défilés fracassant des machines-outils
de l’industrie orpailleuse privée : « oui certes, nous sommes riches,
infiniment plus que nous ne le pensons. Riches par ce que nous
possédons déjà ; encore plus riches par ce que nous pouvons produire
avec l’outillage actuel. Infiniment plus riches par ce que nous
pourrions obtenir de notre sol, de nos manufactures, de notre science
et de notre savoir technique, s’ils étaient appliqués à procurer le
bien-être de tous. » Destin des statues de ne pas contempler les
spectacles auxquels avaient rêvé les hommes pour qui on les élève.

À Kropotkine, les employés viennent des quatre coins de l’ex-Soyuz.
Comme dans l’ancien temps, Lettons, Kazakhs, Géorgiens, Ukrainiens et
Russes tiennent la cadence et se relaient pour les trois-huit. Les
canicules hivernales, les moustiques, les ours, les rythmes de travail
rendent l’activité éprouvante. Le ravitaillement est aléatoire à cause
des pistes défoncées. Personne n’oublie qu’en ce point de rencontre des
longitudes continentales et des latitudes subseptentrionales :
« l’hiver dure 12 mois et après vient l’été ». Pourtant aucun des
miniers de Kropotkine ne troquerait sa palce. Vassili, pilote de
dragueuse (modèle de 1980) est originaire de Riazan : « Je gagne en six
mois de travail ici six fois plus que dans une usine d’État. En Russie,
l’avenir est dans le privé. » Dans les vallées aurifères des alentours
– Bolchoï Patom, Vitim ou Nigri – l’entreprise Norilsk détient la
plupart des concessions. Cinq mille de ses employés travaillent dans
les seuls gisements du district de Bodaïbo.

Bodaïbo est un petit chef-lieu frileusement tapi dans l’orbe de la
rivière Vitim. Des compagnies aurifères tiennent ici un comptoir, ou
même un petit siège depuis plus de cent ans. Zone de déportation sous
les tsars et sous les Soviétiques, la région a vu défiler ici des
bataillons de déportés de droit commun qui purgeaient leurs peines dans
l’orpaillage, de zeks sommés de bâtir les lendemains et même d’évadés
qui tentaient de progresser vers le sud. Le célèbre Slavomir Rawicz
dans son romanesque récit À Marche Forcée mentionne le passage de la
Vitim mais n’évoque aucune des mines qui crevaient pourtant déjà la
taïga de leurs balafres. En 1912 des révoltes sociales secouèrent les
postes de forage. Le petit musée les mentionne comme les prodromes
héroïques de la déflagration de 1917.

C’est sur les bords languides de la belle Vitim que l’or embarque
en avion. Ou bien il transite plein sud par deux cents kilomètres de
pistes, jusqu’à Taksimo. Là il emprunte la ligne de chemin de fer
Baïkal-Amour-Magistral construite en 1974 sur ordre de Brejnev pour
réaliser le vieux fantasme moscovite : évacuer vers le centre les
trésors de la profondeur sibérienne. Le métal rejoint alors la capitale
en tranchant lentement les méridiens vers l’occident.

Plus tard, quelques grains de l’or de la taïga se retrouveront
peut-être agrégés en sautoir au cou d’une jolie Tatiana elle-même
balancée au bras d’un businessman de la nouvelle Russie, tous deux en
goguette à Val d’Isère. Auront-ils une pensée pour Kropotkine, le
Prince anarchiste qui rêvait d’abolir l’argent mais qui, par amour des
taches blanches, ouvrit la bonde de la ruée vers l’or dans les marches
intouchées de la Sibérie ?

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