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Les “safaris humains” de Sarajevo

publié le 01/12/2025 par grands-reporters

Le parquet de Milan a ouvert une enquête pour identifier des Italiens soupçonnés d’avoir tiré sur des civils par pur divertissement en Bosnie. Une horreur qui a probablement eu lieu

Un journaliste transalpin qui était sur place à l’époque prend la plume pour raconter ce qu’il sait (et ne sait pas) de cette histoire macabre

Snipers du dimanche

Personne n’a été surpris quand, arrivant d’un passé lointain, l’information est tombée : “Il y avait des snipers italiens à Sarajevo, venus faire des safaris humains.” La nouvelle avait comme un air de déjà-vu, ou plutôt de “déjà-entendu”. À ceci près, toutefois, que les snipers en question étaient “italiens”, ce qui était plus précis que l’épithète “européens”, plus générique, à laquelle on avait été habitués. Mon téléphone sonne à tout bout de champ depuis lundi [10 novembre], jour où l’information a été diffusée. “Gigi, toi qui étais à Sarajevo, c’est vrai, cette histoire ?” Pour couper court, je ne sais pas si elle est vraie, mais elle est en revanche plausible – on est plus ici dans le domaine du probable que du possible.

Les guerres des Balkans des années 1990 étaient si proches de nous, et les armées si décaties, qu’il était possible de se rendre sur le front en voiture, sans les contrôles systématiques que les armées plus structurées mettent en place pour isoler les théâtres d’opérations et les scènes de leurs exactions. Ce qui donnait lieu, presque partout et même dans les zones les plus sensibles, à un chassé-croisé de personnages de tout acabit : des mercenaires, des aventuriers, des fugueurs, des margoulins, des profiteurs, des pacifistes qui voulaient mettre des fleurs au bout des fusils, des humanitaires, des touristes aux penchants voyeuristes désireux de regarder la guerre juchés sur une colline, à l’image d’un Napoléon. Et des snipers du dimanche…

Une vue de l’endroit d’où les snipers tiraient sur la ville de Sarajevo. Photo prise le 17 novembre 2025. PHOTO SAMIR JORDAMOVIC/ANADOLU/AFP

Un grand méli-mélo échappant à tout contrôle, où tout se mélangeait, où tout était possible. Il n’y avait pas eu de guerre en Europe après 1945, c’étaient les premières, et la génération qui ne l’avait pas connue avait tendance à confondre la tragédie du réel avec la version ludique proposée dans les jeux vidéo.

On s’était tellement déshabitués des restrictions imposées par les conflits qu’on en faisait litière pour pouvoir continuer à s’adonner à ses petits loisirs. Pour commencer, il y avait les chasseurs, dont certains auraient “sauté d’espèce” et se seraient mis à chasser leurs congénères humains. Il faut dire que, la Yougoslavie, c’était le paradis des chasseurs.

Des agences spécialisées dans les lignes de front

À l’automne 1991, pendant la guerre de Croatie, et votre serviteur en fut le témoin direct, le jeudi soir, les journalistes logés à l’hôtel Esplanade de Zagreb recevaient des coups de fil des “disciples de Diane”, qui voulaient savoir si telle ou telle route conduisant aux réserves où ils s’adonnaient à leur passion au grand dam des cailles, des cerfs ou des ours était libre de tout conflit. Comme les fronts bougeaient sans arrêt, un quarteron d’entre eux resta d’ailleurs coincé dans un no man’s land, et il fallut l’intervention des diplomates pour les tirer de ce mauvais pas.

L’entrée en guerre de la Bosnie a entraîné une recrudescence de cette activité cynégétique, mais désormais focalisée sur l’espèce Homo sapiens, une fois que l’accoutumance au pire – le nettoyage ethnique, les viols collectifs, les massacres de civils, les égorgements de voisins – avait levé toute inhibition. Sarajevo, mais aussi Mostar ou d’autres centres névralgiques assiégés, était devenu une garenne où l’on pouvait tirailler à tout-va : des safaris de gros.

On a d’abord appris que des Serbes de Serbie, à Belgrade même, le vendredi soir en sortant du bureau, mettaient le fusil en bandoulière, descendaient à Pale, la ridicule “capitale” des Serbes de Bosnie, et passaient un week-end festif entre projectiles et verres de rakija pour donner main-forte aux Serbes de Bosnie. Et puis on a entendu parler de ces touristes, que des agences spécialisées envoyaient sur les lignes de front plutôt qu’aux Caraïbes.

500 marks pour tirer sur un homme, 1 000 sur un enfant

La vidéo de ce piteux écrivain russe, Édouard Limonov, tirant une rafale sur la capitale bosniaque sous l’œil ravi du boucher Radovan Karadzic, a été le signe qu’il se passait, dans les montagnes entourant Sarajevo, des choses que nous, humains, pouvions non seulement imaginer dans de telles circonstances, mais aussi prédire. Une opération antisnipers menée par les défenseurs de Sarajevo a conduit à l’arrestation d’une championne roumaine de tir sportif, laquelle avait révélé la grille tarifaire de la mort : 1 000 marks pour tirer sur un enfant, 800 pour une femme enceinte, 500 pour un homme.

Dans le numéro d’Il Foglio du 12 novembre, [le journaliste italien] Adriano Sofri donne à lire certaines de ses correspondances de l’époque dans lesquelles sont évoqués des volontaires russes, une escouade de snipers grecs récompensés par Karadzic (la solidarité orthodoxe…) et même un Japonais venu passer sa colère sur les habitants de Sarajevo après un chagrin d’amour. De plus en plus de sources faisaient mention sans donner plus de détails de ces “citoyens européens” qui, par l’intermédiaire d’une agence viennoise, se rendaient à Belgrade, de là gagnaient la Bosnie, et payaient des sommes faramineuses en échange de la possibilité de choisir leurs cibles à la carte : un enfant vaut tant, une femme tant, un homme tant. Des sources unanimes et concordantes, mais aucune preuve.

Francs-tireurs dans la bande de Gaza ou en Ukraine

Moi, je sais, mais je n’ai pas de preuve”, aurait dit [l’écrivain et cinéaste Pier Paolo] Pasolini. Même le témoignage du pompier américain John Jordan, volontaire à Sarajevo, devant le tribunal de La Haye en 2007, laisse supposer fortement la présence de snipers venus faire des safaris mais n’offre aucune certitude quant à leur nationalité. Le documentaire Sarajevo Safari (2022), du Slovène Miran Zupanic, a remis le sujet sur le tapis. Dans la foulée, quelques témoignages sur les Italiens sont remontés à la surface, recueillis et transmis à des juges de Milan par l’écrivain Ezio Gavazzeni. Une enquête a été ouverte. C’est une bonne chose. Reste qu’il y a peu de chances que cela débouche sur quoi que ce soit de concret.

Il est ainsi question d’un chirurgien esthétique milanais, d’un Turinois et d’un chasseur de Trieste. Dès qu’on parle de chasseur, le soupçon du “saut d’espèce” ressurgit, d’autant que des parties de chasse prétendument quelconques semblent avoir servi à dissimuler leur indicible dessein. Même si l’on parvenait à identifier ces personnages et à retracer le fil de leurs déplacements dans les montagnes de Sarajevo, la dernière étape semble bien plus ardue : mettre la main sur la preuve irréfutable de leur responsabilité dans d’éventuels homicides.

Resteraient le soupçon, le trouble, l’opprobre jeté par l’opinion. Attisés par les similitudes avec les heures noires que l’on vit en ce moment, avec les francs-tireurs qui sévissent dans la bande de Gaza dévastée ou dans l’Ukraine martyrisée. On pourrait bien se rendre compte, sous peu, que la mise en suspens de toute forme de légalité en temps de guerre produit des Sarajevo à répétition.

Cet article de Gigi Riva de le journal Domani a été traduit de l’italien et republié dans Courrier International


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