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Lettre d’Ukraine : un printemps pas comme les autres

publié le 01/05/2026 par Jean-Paul Mari

Les Ukrainiens ont appris à vivre dans le froid, sans électricité et malgré les drones. Le terrible hiver est passé, la guerre continue mais la Russie n’avance plus. Et si ce printemps était différent ?

Alex a été réveillé à quatre heures du matin. Un bruit de moteur de motocyclette dans le ciel au-dessus de son toit. Les chiens ont aboyé. De toute façon, l’ingénieur dort mal. Sa maison au bord de la mer Noire est sur le couloir des drones lancés depuis la Crimée pour frapper Odessa et l’arrière-pays. Quatre bâtiments résidentiels en flammes et un couple de septuagénaires tués dans le quartier de Moldavanka. Ils avaient son âge. À Kherson, le même jour, un autre couple, la soixantaine, a péri dans une frappe contre leur… deux-roues. Il n’y a pas de petite cible épargnée.

Comme chaque fois, Alex a consulté Telegram sur son portable pour connaître l’état des frappes. Avant, on allait voir les endroits dévastés, en suivant le spectaculaire feu d’artifice de l’anti-aérien. Lassant. Certains servants de la DCA locale publient désormais des informations sur les réseaux et ont même créé des chaînes spécifiques, avec abonnés. La météo de la guerre. De grosses entreprises comme Interchim se sont dotées de systèmes de DCA privés. On ne fait plus attention aux alertes pluriquotidiennes. Le bombardement imminent n’empêche pas des groupes de passagers d’attendre, debout et sans broncher, le passage du prochain tramway. Tant qu’il y a des trams, tout va.

Quel hiver ! Les Russes ont méthodiquement ciblé toute la chaîne de l’énergie. Plus d’électricité, plus d’eau, plus de chauffage. Lors de l’hiver le plus rigoureux depuis le début de la guerre, il a fait jusqu’à –17° à Odessa, et –10° à l’intérieur des maisons. Une vie dans le noir et le froid, transpercée par le vent glaçant et humide de la mer Noire. Cette amie d’un immeuble résidentiel qui devait descendre et remonter 21 étages pour se faire chauffer un thé le matin. Les habitants qui rentrent du travail à pied à travers la ville fantôme. Pas un son, pas une lumière, pas un feu de circulation. L’obscurité totale. Le voisin, psychologue, croisé dans la rue, les yeux hagards, le teint des morts-vivants du peuple des catacombes. Dans le centre-ville, au contraire, le vacarme assourdissant des générateurs sur le trottoir, qui interdit toute conversation. La rue qui pue l’essence, où l’on étouffe à ciel ouvert.

Vivre dans l’incertitude. Peur que les batteries flanchent. Combien de temps cette panne ? Peur des frappes meurtrières. Comment appeler les secours sans téléphone ? Et l’absence de ceux qui sont tombés au front. Le voisin, technicien, 50 ans, jovial, des yeux d’enfant. La boue d’une tranchée. Ne reviendra plus. Peur de se faire rafler dans la rue, entre 25 et 60 ans, par des équipes de police qui chassent les réfractaires au service. Ils débarquent en camionnette, ciblent les jeunes des classes populaires, vérifient les papiers, embarquent sur-le-champ, manu militari. Corrompus, ils abusent, exigent des bakchichs, exaspèrent la population. Quel hiver de noirceur ! Avec cette impression que l’étau se resserre sur vous.

Et puis le printemps est arrivé. La percée de la lumière, une température acceptable, un bout de ciel bleu, et les couleurs des fleurs qui floquent les jardins. La guerre continue bien sûr, mais elle a changé d’allure. La chair à canon russe ne suffit plus à gagner du terrain sur le front. La Russie piétine. Dans la guerre des drones contre les bipèdes, ce sont les drones qui prennent l’avantage. Et l’Ukraine sait faire.

On marche dans Odessa, toujours aussi belle malgré ses murs défraîchis. Jeunes ou vieux, en famille, valides ou éclopés, les gens avancent droit. Ce n’est pas de la résilience. On s’installe dans la guerre. Rares sont ceux qui croient qu’elle peut se terminer bientôt. Entre Poutine et Trump, ultime désillusion, il faudrait être un brin naïf. Mais on sent ici que les Russes ont atteint leurs limites. Plus besoin de miner les plages de l’été en vue d’une invasion. Face à l’acharnement des Russes, les Ukrainiens leur opposent une résignation tout aussi déterminée. La force d’un nouveau printemps, pas comme les autres.


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