L’Europe à l’heure gaulliste ?
Les principes de l’homme du 18 juin sur l’indépendance et la liberté des nations reviennent hanter les esprits européens
La solitude de Londres
André Malraux l’avait dit : « Tout le monde a été, est, ou sera gaulliste. » Quatre-vingt-cinq ans après l’appel du 18 juin 1940, il semble bien que la prophétie puisse se réaliser. Sans nier l’importance de ce qu’il nommait « les circonstances », autrement dit la réalité des situations, le général de Gaulle s’y adaptait mais refusait de s’y soumettre. À tous les commentateurs, experts en tout genre, pour lesquels le réalisme, parfois teinté de cynisme, implique d’accepter défaites, renoncements et soumissions, il faudrait poser la question de savoir s’ils considèrent qu’un général de brigade français, à titre temporaire, appelant à la résistance et au combat les habitants d’un pays défait, sinon vaincu, au micro de la BBC, une radio étrangère, fait preuve du moindre réalisme.
L’homme est inconnu de ses compatriotes auxquels il s’adresse. Il est seul, tout juste flanqué d’un jeune aide de camp, un certain Chodron de Courcel. D’autres vont le rejoindre. Toujours des volontaires qui n’obéissent qu’à leur conscience, des Leclerc aux marins de l’île de Sein.
297 mots pour refuser la défaite
Le film « La bataille de Gaulle » d’Antonin Baudry retrace cette terrible solitude, comme la volonté inébranlable du chef de la France libre de ne jamais céder, de toujours s’en tenir aux 297 mots prononcés le 18 juin. Quelle leçon ! Où est aujourd’hui cet « homme des tempêtes », comme on appellera plus tard le général ? L’Europe, France comprise, ne semble pas recéler un personnage de cette trempe. La plupart des dirigeants tremblent au moindre clapotis. La retraite trumpiste les a d’abord remplis d’effroi, avant qu’ils ne s’ébrouent enfin pour, ici ou là, juger les plaidoiries d’Emmanuel Macron en faveur d’une souveraineté européenne et d’une indépendance stratégique comme pas si stupides.
Il y en a quand même un qui ne déparerait pas la geste gaullienne : Volodymyr Zelensky, saltimbanque churchillien qui a déjoué tous les pronostics des réalistes. Ce qui n’empêcha pas des gaullistes revendiqués de pronostiquer la victoire russe : Henri Guaino, Luc Ferry, Nicolas Dupont-Aignan, Pierre Lellouche et d’autres.
L’Ukraine comme laboratoire
Aujourd’hui, le sort des armes ne leur donne pas raison. La situation en Ukraine démontre la valeur de l’un des principes gaulliens que ces personnages semblent avoir oubliés : la primauté de la volonté sur la réalité des rapports de force et sur la force elle-même. Sommes-nous donc, en Europe, à l’heure gaulliste ? Dans la revue de géopolitique « Grand Continent », Édouard Philippe, maire du Havre, leader du mouvement Horizons, veut le croire. L’ex-Premier ministre discerne justement un « moment gaullien de l’Europe ».
Alors que démarre sa campagne pour l’élection présidentielle de 2027, il appelle à un autre 18 juin, cette fois autant destiné aux Européens qu’aux seuls Français. Il célèbre la leçon gaullienne : « souveraineté intégrale, non-alignement démocratique et capacité de dire non ». Il note qu’au XXIᵉ siècle, les conditions de la liberté d’une nation ne sont plus celles du XXᵉ siècle, et qu’aujourd’hui elle repose sur un ensemble de fonctions critiques étroitement imbriquées : technologie, énergie, défense, finance.
Un « 18 juin européen » : l’Europe sommée de choisir sa liberté
Il propose donc un « pacte pour une Europe libre » qui engloberait volontiers des pays non-membres de l’UE tels que le Royaume-Uni et la Norvège. Pourrait le soutenir le Canada, dont le Premier ministre, Mark Carney, veut croire que l’Europe sera désormais le bastion des valeurs démocratiques et que c’est par elle que seront maintenus les principes du droit international. En tout cas, le virage européen est patent, même s’il est pris avec réticence par ceux qui veulent à tout prix ménager la Maison Blanche. Mais après tout, à Davos, au début de l’année, même la très atlantiste Ursula von der Leyen a affirmé la nécessité de « construire une nouvelle forme d’indépendance européenne ».
Coupable de ce revirement : le choc géopolitique des tensions transatlantiques. Donald Trump est-il, par réaction, en train de provoquer comme une « gaullisation » des doctrines européennes en matière de diplomatie et de défense ? Il ne faut pas rêver, mais chacun a le droit d’espérer.
Le gaullisme, non comme mémoire mais comme méthode
Le gaullisme n’est pas une nostalgie. Son actualité en est la preuve. Un des biographes du général, dont l’œuvre a inspiré le film d’Antonin Baudry, Julian Jackson, considère que de Gaulle, dans la construction européenne, « a surtout vu un moyen de décupler la puissance de la France ». Chaque pays de l’Union doit voir aujourd’hui, dans l’Europe, un moyen d’être plus fort, à condition d’avoir la ferme volonté de rester libre.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"