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L’ombre de Trump s’étend sur l’Amérique latine

publié le 30/06/2026 par Pierre Feydel

Ultra‑libéralisme, laboratoire de répression sécuritaire, démocraties sous pression…de Bogota en Colombie à Buenos Aires l’Argentine, une vague de dirigeants trumpistes transforme le continent

Trump revendique « son hémisphère »

L’administration Trump n’a pas caché sa volonté impériale sur ce qu’elle appelle « son hémisphère », c’est-à-dire le continent américain tout entier. Elle veut, comme elle l’a spécifié dans ses documents de sécurité nationale, « des gouvernements qui coopèrent » avec elle pour « garantir son accès continu à des sites stratégiques clés ». Une façon alambiquée de signifier qu’elle souhaite des gouvernements à sa botte, de gré ou de force. Dernier succès, la victoire, le 21 juin, à l’élection présidentielle colombienne du candidat d’extrême droite, Abelardo de la Espriella.

Il a battu celui de gauche, Iván Cepeda, avec 49,66% des voix contre 48,70. Un résultat ultra serré, pour une participation la plus élevée de l’histoire du pays : 63,6% des votants. Surnommé « Le Tigre », ce milliardaire de 47 ans, dont l’origine de la fortune est douteuse, s’est fait élire sur un programme ultrasécuritaire, après une campagne marquée par des attentats à la bombe et l’assassinat d’un candidat.

Colombie : un président à la botte de Washington

Le nouveau président a promis de poursuivre « sans relâche les bandits », à savoir les groupes armés liés aux narcotrafiquants. Le pays est le premier producteur de cocaïne. De la Espriella a annoncé la construction d’immenses prisons où les détenus ne seraient nourris que « de pain et d’eau » et de réduire l’appareil d’État de 40%. L’administration américaine, le Parti républicain, ont soutenu au grand jour ce candidat d’extrême droite. ICE, la police de l’immigration, a même arrêté un militant de gauche colombien connu, Beto Coral, qui vivait en Arizona depuis 2015, provoquant une vive controverse avec les démocrates.

L’élection de son candidat préféré acquise, Donald Trump, qui n’avait pas tari d’éloges sur le personnage tout au cours de la campagne, a, sur son réseau « Truth Social », publié une photo du gagnant légendée : « Il a gagné », ce qui est vrai, « et largement », ce qui est faux. Un échange de politesses : De la Espriella a aussi la nationalité américaine et avait fermement soutenu le candidat républicain à la présidentielle de 2024.

Coups de force, pétrole, canal : la vieille Realpolitik

Ce type de basculement d’un pays d’Amérique latine dans la mouvance trumpienne se multiplie. Certains y sont contraints par la force, d’autres s’y précipitent par les urnes, non sans des pressions et des ingérences flagrantes des États-Unis. En janvier, l’opération vénézuélienne a consisté à enlever le président Maduro et à le remplacer par des membres du régime à la solde des États-Unis sans en changer la nature, simplement en atténuant la répression de cette dictature pour la rendre plus présentable. Washington a pris ainsi le contrôle des plus importantes réserves de pétrole au monde.

Au Panama, l’énorme pression exercée sur le pouvoir local avait permis de s’assurer du canal, cible de la Chine, qui installait des entreprises à ses deux extrémités pour mieux en contrôler le trafic. À ces interventions militaires, diplomatiques ou économiques – et Cuba est d’ores et déjà dans le collimateur américain – s’ajoute la poussée d’extrême droite du sud du Rio Grande jusqu’à la Terre de Feu.

Sécurité, prisons géantes, dérégulation : la double promesse

Cette progression est certes inégale selon les pays, mais globalement de plus en plus manifeste. Idéologiquement compatible avec le trumpisme, elle porte au pouvoir des alliés, des vassaux, des clients de Donald Trump. C’est cette vague qui, en 2019, a élu président du San Salvador Nayib Bukele. Le « dictateur le plus cool du monde », comme il se qualifie lui-même, a été triomphalement réélu avec 84,65% des voix. En confiant à l’armée des tâches de sécurité publique, il a réduit fortement le taux d’homicide, tout en ignorant les droits humains et l’État de droit. Le régime s’éloigne de plus en plus des normes démocratiques.

Bukele a même proposé à Donald Trump d’accueillir les criminels condamnés aux États-Unis dans ses prisons. Trump financera à hauteur de 6 millions de dollars. Certains pays jouent ainsi la complaisance sécuritaire, d’autres la complicité libertarienne.

Bukele, Milei et les nouveaux visages de la droite dure

C’est le cas en Argentine, aux destinées de laquelle Javier Milei préside depuis décembre 2023. Il a dérégulé à tout-va, privatisé, « flexibilisé » le droit du travail, renvoyé 25 000 fonctionnaires. Le FMI le félicite. Les réformes ont fait basculer 2,5 millions d’Argentins supplémentaires dans la pauvreté. En 2025, il remporte largement les législatives à mi-mandat après avoir amélioré la situation macro-économique du pays… et que Trump ait promis une aide de 40 milliards de dollars au pays si son favori l’emportait.

Le trumpisme avance donc en Amérique latine sur deux objectifs : la répression brutale de la délinquance et un ultra-libéralisme débridé. Ce double programme séduit les électorats avec des succès nombreux pour l’extrême droite.

Une Internationale des droites du Salvador aux Andes

En mai de l’année dernière, en Équateur, Daniel Oboa entame son deuxième mandat. Il mène une lutte féroce, très médiatisée, contre les cartels.

Comme Trump, il les considère comme des organisations terroristes, agrandit les prisons et coopère activement avec Washington en matière de renseignement et de sécurité.


En octobre, en Bolivie, Rodrigo Paz met fin à 20 ans de gouvernement de gauche, rétablit des relations diplomatiques et économiques avec les États-Unis.

Ses mesures d’austérité provoquent des manifestations et des barrages routiers que Washington qualifie aussitôt de « coup d’État » et promet son soutien à La Paz.


En novembre, au Honduras, Nasty « Tito » Asfura, élu président, renforce lui aussi l’échange de renseignements avec les États-Unis pour mieux lutter contre la drogue et l’immigration.


En décembre, au Chili, Antonio Kast, à peine élu, envoie son armée aux frontières pour limiter l’immigration, élargit les pouvoirs de la police et se lance dans des coupes budgétaires drastiques.


En février 2026, au Costa Rica, Laura Fernández Delgado resserre encore des liens déjà étroits avec Donald Trump. Elle aligne sa politique commerciale sur celle des États-Unis. Elle accepte d’accueillir des ressortissants étrangers expulsés par Washington.


En mai, au Pérou, Keiko Fujimori emporte la présidence. Elle défend son père, Alberto Fujimori, condamné pour avoir, lors de son mandat, sous prétexte de lutte contre la criminalité, commis des crimes contre l’humanité. Elle poursuit sa politique sécuritaire et promet une vague de dérégulation. Elle veut réduire les investissements chinois dans son pays et se tourne vers les entreprises américaines.

L’Amérique latine, laboratoire des extrêmes droites

Les onze pays dirigés aujourd’hui par des femmes et des hommes aux sympathies trumpistes totalisent une population de 238 millions d’individus, soit 35% de la population totale de l’Amérique latine. Si, en octobre, l’élection présidentielle refait basculer le Brésil à l’extrême droite, ce pourcentage atteindra 66%…

L’élection de candidats très à droite, trumpo-compatibles, repose sur les graves situations d’insécurité dans ces pays, un rejet de l’immigration, sans compter souvent d’importantes difficultés économiques qui pèsent lourdement sur le pouvoir d’achat. Des motivations pas très différentes de celles qui prévalent à la montée des extrêmes droites européennes.


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